LIVRE I. 8S
J^us-Christ le Fils unique sorti du sein du Père pour nous révéler le Dieu que nul homme n'a jamais vu{l).
Quant au fait du Verbe divin prenant cbair pour élever les hommes de la vie de la chair à la vie de l'esprit , je vous ai déjà fait voir comment le livre de la nature nous dispose à le croire (2). Qu'est-ce, en effet, que la création matérielle ? Une œuvre dans laquelle le Créateur a voulu se peindre ; ee sont , pour ainsi dire , les perfections divines pi^enant corps pour se manifester à l'intelligence humaine qui ne peut s'élever à l'invisible qu'à l'aide du visible. Les hommes restant insensibles à cette grande manifestation, et se faisant des dieux à leur image et ressemblance , n'était-il pas digne de la bonté et de la sagesse divine de leur apparaître sous cette forme humaine qu'ils donnaient à leurs dieux ? 11 est même visible que c'était là le meilleur moyen de feire rentrer Dieu et l'humanité dans leurs droits.
En effet, Dieu ne règne sur nos cœurs qu'autant que nous l'aimons et que nous le craignons ; nous ne l'aimons , nous ne le craignons qu'en proportion de l'idée que nous avons de sa bonté et de sa justice. Or le fait de l'Incarnation et de la Bédemption renferme la plus grande manifestation possible de la bonté et de la justice de Dieu.
Dieu a tant aimé le monde , qu'il lui a donné son Fils unique... Car Dieun^a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde , mais pour que le monde soit sauvé par lui.... Nous avons connu la charité de Dieu à ceci y qu'il a livré sa vie pour nous (3). Le chrétien qui entend cela, et qui voit le Fils du Très-Haut , Très-Haut luimême, dans lenfant de la crèche, dans l'obscur ouvrier de Nazareth , dans le crucifié du Calvaire , peut-il rester indifférent?
Cependant, l'amour de Jésus-Christ ne s'est pas borné à mourir une fois pour tous. La veille du jour où il devait
(f) Saint Jean, Évang., I» 18.
.2} Premier fait, cli. 6.
(.'0 Saint Jean, Évang., III, 16, 17 ; Prem, ép., m, 16.
s'immoler sar la croix ^ par un demiet effort de àa tendresse pour les siens , seloti le mot de saint Jean , il Tonlnt que rimmolation réelle, quoique non sanglante, de sa cbair et de son sang se perpétuât à travers les siècles, et que le dernier en date des chrétiens, le recevant tout entier en nourriture et en breuvage, n*eût rien à envier aux disciples qui l'auraient vu de leurs yeuXy touché de leurs mains (1).
Les incrédules ne manqueront pas de vous dire que ce mystère est une insulte aux lumières de la raison. — Oui) mais leë tendres du mystère de la présence l*éelle de Jéstis^ Christ sur nos autels se combinant avec les ténèbres du mystère du Fils de Dieu fait homme , ne voye^-vous pas qu'il en résulte , pour les chrétiens , la plus éclatante , la plus touchante ) la plus terrassante manifestation de Tinfinie charité de Dieu envers les enfants des hommes ?•
D. Je conçois très-bien que ^ pour ceux qui ont le bon*' heur de les croire, ces mystères sont plus propres à ëchanffer le cœur et à inspirer l'amour de Dieu et des hommes ^ que les froides s^tences d'un 8ocrate juif injustement erucifié*
B. Gela est évident. Le Socrate des Grecs a eu , â encore des admirateurs ; mais a-t-il jamais eu des imitateurs qui aièiit dit, comme saint Jean et saint Paul : Le Fils de tHeu a livré pour nou^s sa vie ; livrons donc la nôtre pour noê frères... La charité du Christ nous presse...} car s'il est mort pour foiw, ceux qui vivent doivent désormais viv^, non pour eux-^mêmes^ mais pour celui qui a voulu mourir et ressusciter pour eux (2).
Mais en excitant puissamment l'iamour , sans lequel rien de grand ne se fait , Jésiis-Ghrist connaissait trop le ccfeur humain pour ne pas y imprimer la crainte des jugements de Dieu. Les philosophes auront beau nous répéter ce que TÉvangile a dit longtemps avant eux^ que l'amour vaut mieux
(1) Saint Jean, Prem. ëp., I, 1.
(2; Saint-Jean, Prem. ép, lll, 16. —Saint Paul, Prem, ép. aux Corinth,, V, 14, 15.