LIVRE I. S
Pour que le journalisme put guérir les blessures qu'il fait, ainsi que tous le disiez, il faudrait an moins que la masse des abonnés lût le pour et le contre. £t encore trèspeu d'esprits étant capables de démêler le irrai du faux dans le chaos de doctrines contradictoires , il en résulterait le mépris de toute doctrine. Mais le journal est un dieu souverainement jaloux, intolérant, ennemi du partage. Son premier précepte est : Tu n^écouteras et n'adoreras que moi ! Et il est obéi. Les âmes de ses abonnés sont yraiment ses créatures. Il les fait vivre de sa vie , les transporte dans un monde de sa création. Il refait dans leur pensée rhistoire universelle du genre humain, au point de vue religieux, politique, littéraire; il couvre d'épaisses ténèbres des faits aussi éclatants que le soleil, les remplaçant par des particularités obscures, douteuses, inventées à plaisir. Il transforme les annales de leur patrie, en dénigre, en conspue les plus belles renommées, en réhabilite les scélérats, en dénature les institutions.
Après avoir saturé ses croyants de mépris et de haine pour les réalités du passé et du présent, le nouveau dieu les introduit dans son domaine de l'avenir. Là , rien ne gênant sa toute-puissance , il trace le plan d'une société modèle, il crée un lieu de délices où l'humanité essuie ses larmes, sous les saintes lois de la liberté, de Tégalité, de la fraternité. Et quand il a passionné ses dévots pour cet Éden, il leur dit : « Voulez-vous que cette félicité se réalise ? Unissez-vous , donnez la main à tous les ennemis d'un passé odieux , d'un présent intolérable ; armez- vous, préparez de dignes funérailles au vieux monde, à ses oppresseurs, à leurs séides, et souvenez- vous qu'on ne peut entrer dans la terre promise qu'à travers les flots de la mer Rouge ! »
Dites-moi maintenant, en face de cette Europe qui frémissait naguère, qui tremble encore, sous la menace d'un égorgement général par des armées de sauvages, ai-je exagéré quand j'ai dit que le droit de tout discuter crée
une idolâtrie plus abmtissante, plus sanguinaire, que celle dont nous a affranchis rÉvangile? Et au profit de qui, s'il vous plaît, crée-t-on cette idolâtrie, ce despotisme incomparable, dont le despotisme asiatique n'est qu'une ombre ? Parmi les publicistes qui avaient le don de gouverner les masses révolutionnaires dans la France de 1848, on n'en trouvera pas un seul qui se fût recommandé par quelque mérite littéraire ou scientifique, et le nom des trois quarts n'avait figuré jusque-là que dans les registres de la police correctionnelle, des cours d'assises; et même du bagne. Le roi des journaux qui en ce moment révolutionnent et démoralisent le Piémont est l'œuvre d'un misérable exhalant, sous des formes d'une violence et d'une grossièreté inouïes, la rage anticatholique que lui transmit, dit-on, avec le sang un mauvais prêtre. Un autre, fort en crédit, est la création d'un réfugié qui a dû écrire des volumes en réponse à l'accusation publique d'avoir été chassé de son pays pour vol.
C'est à ces immondes goujats qu'on livre la vie religieuse, morale, politique d'un pays ; et l'on appellera cela un droit constitutionnel^ une liberté nationale !
D. Je me rends à l'évidence. Mais comment restreindre la liberté des opinions religieuses sans préjudicier à la liberté des cultes ?
R. Permettez-moi, d'abord, de vous faire observer la différence totale qu'il y a entre la liberté pour chacun d'avoir ses opinions religieuses et la liberté de les publier. La première n'a pas besoin d'être octroyée ni garantie par la loi. Qui donc vous empêche d'avoir vos opinions religieuses , d'en repaître votre esprit , votre imagination, jusqu'à ce qu'il plaise à l'éternelle vérité d'en éclairer la justesse ou la sottise, en se dévoilant à votre âme? Mais publier vos opinions religieuses, ce n'est pas seulement un acte extérieur, public, sujet par là même à la surveillance des pouvoirs sociaux ; c'est, comme vous venez de le voir, un acte gouvernemental au plus haut degré ; c'est une dicta-
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taré exeroée sur la ooiifldenee même de tos lecteurs, eonsdenee que to6 opinions penvent égarer, fensser, pervertir, porter à de graves désordres. Nol gouvernement sage et iBorai ne peut donc octroyer ni tolérer la liberté absolue pour chaeun de publier^ de prêcher ses opinions religieuses el sociales.
n en est de même de la liberté des cultes. C'est un malheur sans doute que la diversité des cultes, et les premiers qui déchirèrent l'unité religieuse en Europe furent de grands coupables. Mais la sagesse politique, et aussi la moralité, exigent que ceux qui sont élevés dans des cultes déjà anciens et qu'ils tiennent pour vrais et légitimes, puissent les pratiquer sans obstacle. L'intérêt de l'unité religieuse ellemême veut qu'on ne la leur rende pas odieuse par l'intolérance civile. Là donc où la diversité des cultes existe, le législateur catholique peut dire, sans faire preuve d'indifféraioe religieuse : « Tous les cultes établis jouiront de la liberté de leur exercice. » Mais aucun législateur prudent ne doit dire : « Chacun est libre d'introduire et de pratiquer tel eulte qu'il lui plaira. » A ceux qui réclameraient «1 tel droit, il répondra par le mot de Napoléon à l'émissaire du célèbre Pitt^ qui l'exhortait à créer en France une religion qui fit à lui. — « Créer une religion ! répliqua-t-il en souriant. Pour créer une religion, il feut monter sur le Calvaire, et le Calvaire n'est pas dans mes desseins. Si une telle fin convient à Pitt, qu'il la dierdie lui-même; mais, poar moi, je n'en ai pas le goût (1). »
Oui, pour être admis à changer chez des nations chrétiennes une religion scellée par le sang du Calvaire, par le ■ang de millions de martyrs ; religion qui a délivré l'Europe de deux barbaries, qui en a bâti presque toutes les villes , qui en a défriché les terres y il faudrait au moins avoir répandu une moitié de son sang et d'abondantes sueurs au profit de l'humanité, avoir construit un village et couvert
(1) HisU univ. de V Église catholique, par M. l'abbé Rabrbachv» I. kci, tom. XXVIII.
de moissons des landes arides. Comme les faiseurs de religions et de sociétés nouirelles ne pensent à rien de semblable, et qne, au lieu de défricher les déserts, ils sont émi* nemment propres à transformer en solitudes les plus belles contrées, le bon sens politique veut qu'on leur dise : « Pqîbque vous êtes capables de créer des religions et des société;, Yoilà un pays désert, avec des outils et des matériaux pour TOUS y créer un abri et du pain ; allez, faite&-y l'essai de vos théories, mais n'en sortez pas; sinon... ! »
CONCLUSION