LIVRE II
attendu que, les mystères étant inévitables, le bon sens philosophique consiste à faire un bon choix , à ne croire que ceux qui sont croyables.
Il y a trois sortes de mystères : ceux de la science, ceux de la foi, ceux de l'incrédulité. Les mystères de la science sont incontestablement les plus nombreux. Les mathématiques pures elles-mêmes, qui s'appellent la science par excellence, la science exacte, mais qui en réalité ne sont qu'un instrument scientifique , contiennent des mystères. Elles démontrent avec une irrésistible évidence des thèses dont le simple énoncé révolte le bon sens. Quant aux autres sciences naturelles, qui traitent de l'existence des êtres et de leurs propriétés considérées m concretOy que sont-elles? Un enchaînement de faits mystérieux, constatés par l'observation, s'éclairant plus ou moins par leur rapprochement, mais dont la raison première et dernière reste impénétrable.
Vous aurez lu, comme moi, dans une infinité de livres, cet axiome du rationalisme : « 11 n'y a de mystères et de miracles que pour les sots. » Rien de plus vrai, de plus démontrable que la proposition contraire : « Il n'y a que les sots qui ne voient ni mystères ni miracles. »
En effet, demandez au sot illettré, dont le catéchisme n'a pas corrigé la sottise, pourquoi et comment les plantes, les animaux et les hommes vivent et se reproduisent. — Mais c'est tout naturel, répondra-t-il en souriant de votre bonhomie : la terre produit les plantes, les animaux produisent les animaux, et les hommes leurs semblables ; cela s'est toujours vu et se verra probablement toujours.
Adressez la même question au pire des sots , au sot météorisé par le demi-savoir ; il ne rira pas de votre simplicité , car il sait combien le génie et la science sont rares autour de lui. Il insistera même sur la profondeur de la question, se moquera des ridicules solutions en crédit au moyen âge, alors que les prêtres avaient Vhabitude de faire brûler les savants ; puis, après un coup d'encensoir à Bacon,
à Galilée^ etc., il vous exposera, tant bien que mal, quelques-unes des théories modernes et des faits sur lesquels elles se fondent. Que si dans ce verbiage scientifique vous ne trouvez rien qui vous contente ^ vous verrez du moins que le libre penseur est très-satisfait de ses phraaes.
Vous devinez déjà la réponse du vrai savant. Juste appréciateur des découvertes modernes, il vous dira : L'observation nous a révélé une multitude de &its, très-suffisants pour renverser les anciennes théories, très-insuffisants pour en établir solidement une nouvelle. La science est toujours à faire ; elle n'est actuellement, et il est très-probable qu'elle ne sera longtemps , qu'un catalogue plus ou moim riche , mais toujours (rès-incomplet, de faits connus dans leur existence et quelques-uns de leurs rapports j mais inconnus dans leur essence. Comme Socrate, comme Montaigne, comme Pascal , comme tous les esprits doués d'une vue un peu longue, nous sommes obligés de dire : Ce que nous voyons bien, c'est que nous ne voyons le fond de rien.
Qu'est-ce que cela veut dire ? — Que , depuis l'homme jusqu'au vermisseau , jusqu'au brin de mousse et au grain de sable, il n'y a rien, pour le vrai philosophe, qui ne soit un mystère et un miracle, c'est-à-dire l'œuvre d'une intdligence et d'une puissance supérieures à l'homme.
Or, si tout est mystère dans cette nature matérielle dont nous faisons partie, que nous voyons de nos yeu^, que nous palpons de nos mains, que nous soumettons à l'action du chalumeau, à la coupelle du chimiste, etc., n'y a-t-il pas de la démcqice à vouloir que l'Être invisible, infini, source de tous les êtres, se dévoile à notre infirme raison tel qu'il est, sans l'ombre du mystère ?
D. Oui, cette pr^tentiojQi est absurde, comme robservmt déjà, il y a bien des siècles, le sage de la Bible : Nous comprenons difficilement les choses de la terre , et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ce qui tombe sous nos regards; commuent donc approfondir les choses du ciel (1)?
(1) Sagesse, IX, 16.
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Tout ce que Ton peut exiger des mystèi*es de la foi, c>st que leur existence soit bien établie et qu'ils ne soient pas en opposition évidente avec les j)rincipes de la science humaine.
K. Or tous les mystères du symbole catholique remplissent ces deux conditions, notamment les deux mystères de la Trinité et de la Création. Ce n'est pas seulement à quelques textes bibliques, c'est au système entier de la révélation chrétienne que tiennent indissolublement ces deux dogmes. Otez la création , que reste-t-il de TÂncien et du Nouveau Testament? Bien. Otez l'unité de Dieu de l'essence d\\ ine, que vous reste-t-il de l'Ancien Testament et aussi du Aouveau? Rien, absolument rien. Otez les trois personnes unies par l'essence, réellement distinctes entre elles par la personnalité ; otez le Père, personnellement distinct du Fils et du Saint-£sprit ; — le Tils, personnellement distinct du Père et du Saint-Esprit; — le Saint-Esprit, personnellement distinct du Père et du Fils ; que comprenez-vous au Nouveau Testament? Rien, absolument rien. Ce Père étemel qui ainie le monde jusquà lui sacrifier son Fils unique; ce Fils égal au Père^ qui s'abaisse jusqu'au néant de notre vie, depuis le sein de la Vierge jusqu'au sépulcre, pour remplir la volonté du Père et nous réconcilier avec lui ; ce Saint- Esprit, promis par le Eils à ses apôtres, et envoyé du sein du Père pour consommer l'œuvre de la sanctification des âmes jusqu'à la lin des temps : qu'est-ce que tout cela sans le Dieu trinaire ? C'est un logogriphe inintelligible , c'est pure contradiction.
Laissons donc les sociniens, les antitrinitaires s'armer de grec et d'autres choses pour disputer à la théologie catholique quelques-unes de ses preuves scripturales du dogme de la Trinité. Ce sont des aveugles Picore plus aveugles que l'enfant du désert qui se flatterait de renverser les Pyramides de l'Egypte en en détachant un grain de sable. Pour le philosophe sérieux qui connaît un peu le christianisme, il n'y a pas de milieu : ou admettre la création et la Trinité, ou renverser le christianisme oofluoe wm impos-
ture; or vous devez savoir que cette dernière opération n'est pas facile.
D. Non ; celui qui croirait avoir renversé ce colosse n'aurait probablement fait que se renverser la cervelle. L'existence de ces mystères est donc indubitable pour le chrétien. Quant aux argumentations par lesquelles les incrédules se ilattent de prouver l'absurdité de ces dogmes, je ne sais si elles valent la peine de les reproduire.
K. Non; elles sont toutes fondées sur Tignorauce de la lettre elle-même du catéchisme catholique; laissons donc ces vieilles niaiseries aux sophistes butors à qui nos enfants eux-mêmes savent dire : Allez au catéchisme, et vous y apprendrez deux choses : quelle est notre foi et quelle est votre ignorance. Plus qu'un mot sur ce sujet.
Comprenons-nous mieux le mystère de la famille humaine : père , mère , enfant , que le mystère de la famille divine : Père, Fils, Saint-Esprit? Je ne le pense pas. Si nous admettons le premier sur le témoignage des hommes et de nos sens , pourquoi n'admettrions-nous pas l'autre sur le témoignage de Dieu, seul témoin compétent de ce qui constitue son essence ? Sans l'engagement que j'ai pris d'éviter les longueurs, surtout les longueurs métaphysiques, peutêtre réussirais-je à vous prouver que le Dieu un en trois personnes est, même philosophiquement, beaucoup plus admissible que le Dieu un de tout point.
Quant à la création, sa possibilité et sa nécessité ne résultent-elles pas de nos études sur le premier fait ? Dieu nous étant absolument nécessaire pour former une plante, un animal, avec les pulviscules et les atomes gazeux que donne l'analyse de la plante, de l'animal, le bon sens veut que ces pulviscules, ces atomes soient la propriété, et, par conséquent, l'œuvre de Dieu. Parce que nous ne compre- nous pas comment la toute-puissance a fait exister ces élé- — ments qui n'étaient pas, faudra-t-il dire qu'ils sont étemels^ et que Dieu s'est mis à les organiser afin de se dépêtrer de^ cette poussière^ associée on ne sait comment à son être infini ^T"