CHAPITRE DEUXIEME
La science s'est séparée lentement de la religion. Cette séparation a commencé en Orient, et s*est achevée en Grèce. Dans les Indes, la pensée philosophique est arrivée à produire une philosophie sine Deo, comme nous Tavons vu (p. 15). Les sciences naturelles furent absolument négligées, et Tœuvre la plus populaire aux Indes est encore, au bout de vingt siècles, cette partie de la Niaya où Gotama édicté les lois du raisonnement. Mais quelle différence avec VOrganon d'Aristote, qui a servi de texte aux études de tant de siècles et de tant de peuples. Malgré toute leur bonne volonté, les Indianistes n'ont pu trouver dans Golama la théorie du syllogisme.
La Chine accorda plus d'attention à la physique. Son livre le plus ancien, TY-king, attribué à Fou-hi, place au sommet des catégories le ciel et la terre, l'un représenté par une ligne continue ( — ) et l'autre par une ligne brisée ( ). Le premier symbole représente le principe mâle, le soleil, la lumière, la chaleur, le mouvement, la force, en un mot, tout ce qui a un caractère de supériorité, d'activité, de perfection 2 le second représente le principe féminin, la lune, les ténèbres.
le froid, le repos, la faiblesse, en un mot tout ce qui a un caractère d'infériorité, de passivité, d'imperfection. Toutes les choses naissent par composition et périssent par décomposition. Dans le Chou-King on distingue cinq grands éléments, l'eau, le feu, le bois, les métaux el la Icrrc : puis les facultés, et enQn les principes éthiques d'où Lao-Tseu tire la métaphysique et Gonfucius la morale. Voici comment au XII« siècle Tchou-Hi a formulé Tencyclopédie chinoise : la génération des cinq éléments procède imméiiatement du principe actif et du principe passif qui ne sont que des modes d'existence du Grand Faîte [Taï-kî], Le Taï-ki est la même chose que le Lt, ou cause efficiente et formelle de l'univers, qui par son mouvement engendre le Yang (principe actif) et par son repos le Yu (principe passif). Le LV se manifeste dans l'homme comme principe rationnel, qui a pour contraire le Ki ou principe matériel : le premier représente le mouvement, le second le repos ; leur réunion constitue la vie, leur séparation produit la mort, après laquelle il n'y a plus de personnalité. Les esprits el les génies ne sont que le principe actif el le principe passif, ou le souffle qui vivifie la nature, qui remplit l'espace entre la terre et le ciel, et qui anime l'homme.
La société fut organisée d'après ce principe de génération : elle repose sur l'autorité paternelle. L'empereur est l'homme type, il réunit en lui le ciel et la terre ; il est le père et la mère du peuple. Il représente la raison universelle et, dès sa plus tendre enfance, il étudie toutes les sciences. Après la famille impériale, les mandarins et les lettrés forment le second ordre de l'Etat. Les lettrés forment autant de classes qu'il y a do sciences, et ceux qui connaissent le mieux les signes d'écriture de leur science forment un conseil de gouvernement auprès de l'empereur : ce conseil s'appelle Hanlin : il a la censure des livres,, il conserve ceux qu'il croit utiles pour maintenir les anciens usages ou pour perpétuer les découvertes d'une utilité immédiate. La jeunesse est ainsi habituée à diriger les affaires publiques ou privées d'une manière toute pratique. Chaque science se réduit à des
règles apprises de mémoire. Tous subissent un examen, le soldat comme l'administrateur ou le jurisconsulte. Pour que le collège suprême de la capitale soit le noyau de l'empire, on a établi une hiérarchie qui forme jusqu'au dernier village une chaîne non interrompue; mais la capitale seule donne la noblesse scientifique. Après les lettrés, viennent les agriculteurs, les artisans et les commerçants, sans aucun principe d'hérédité. L'industrie ot le commerce dépendent de la tradition et de la police. Avant l'arrivée des Européens, les Chinois ignoraient les mathématiques et toutes les sciences qui en dépendent. Ils connaissaient la poudre à canon, mais ils ne s'en servaient que pour les feux d'artifices ; ils avaient la boussole, mais ils dirigeaient leur navigation d'après le cours des astres; ils avaient des livres imprimés, mais, pour cela, ils se servaient de planches de bois gravées, et non de caractères fondus et mobiles.
Les anciens Egyptiens ressemblent aux Chinois par leur empirisme, leur esprit de tradition, et leur aptitude aux arts les plus utiles à la vie. La nécessité de reconnaître leurs champs après les inondations du Nil et le partage des terres par Sésostris les conduisirent de bonne heure à la découverte de la géométrie. Mais elle fut toute pratique, et sans démonstration; comme ils ne connaissaient ni la mesure des angles ni la trigonométrie, ils employèrent des naélhodes ingénieuses qui furent adoptées par les agrimensores grecs et romains. En astronomie, ils eurent le mérite de représenter géométriquement les mouvements du soleil, de la lune et des cinq planètes alors connues, et, si l'on en croit Hérodote, ils connurent l'année solaire 1325 ans avant notre ère. Cependant ils avaient été devancés par les Cbaldéens dans la détermination empirique, mais à peu près exacte, des périodes dans lesquelles se reproduisent les différents phénomènes astronomiques.
Les Egyptiens eurent le mérite incontestable de connaître le prix du travail ; car si les prêtres et les soldats étaient entourés de grands honneurs, cependant tous les métiers étaient estimés, et c'était un délit de mépriser un citoyen
qui contribuait par son travail à la prospérité publique. La division du travail s'appliquait non seulement aux arts mécaniques, mais encore aux professions libérales qui étaient réparties par cantons, pour empêcher à l'oisif de dissimuler sa paresse. L'hérédité des professions avait pour but de les perfectionner.
La science grecque ne repose plus sur la théogonie, mais sur l'observation des lois de la nature. Thaïes détermina les solstices et prédit les éclipses : Ânaximandre dresse des cartes géographiques, des sphères et des cadrans solaires. Pythagore conçoit, presque par divination, un système planétaire. Sa voie lactée est, pour Démocrite, une réunion d'étoiles; les courbes des orbites des planètes sont, aux yeux de Platon, déterminées par l'attraction, tandis qu'Aristote sent comme par intuition que le mouvement est un fait capital, universel. Hippocrate avait déterminé des aphorismes médicaux, malgré ses hypothèses physiologiques et l'insuffisance de ses connaissances anatomiques. Aristote fit reposer l'histoire naturelle, la météorologie descriptive, la psychologie, la morale, la politique, la rhétorique et la poétique, sur l'observation et la comparaison des faits ; il formula les règles de la méthode déductive, et indiqua les avantages de l'induction.
La fondation d'Alexandrie qui reliait l'Occident à l'Orient, donna un nouvel essor à la science. L'astronomie avait besoin de la trigonométrie, Hipparque l'inventa ; la distance de la terre au soleil et à la lune est calculée par Aristarque ; l'obliquité de l'écliplique est déterminée par Eratosthène et Hipparque. Ptolémée fonde un système qui a vécu quatorze siècles. L'anatomie fait des progrès qui sont surpassés par ceux de la physiologie qui doit tant à Galien, et par ceux de la thérapeutique qui trouva dans Arétée un émule d'Hippocrate.
Les Romains donnèrent à l'histoire naturelle Pline, à l'agriculture Varron et Columelle, à l'architecture Vitruve; mais leurs facultés étaient tournées vers le droit et la politique.
Quels étaient dans l'antiquité les rapports de la science avec la religion et le gouvernement? La religion tolérait une interprétation allégorique de sa théogonie, mais non une attaque directe ; le péril couru par Anaxagore et la mort de Socrale en sont la preuve. Le gouvernement abandonnait renseignement public à Tinitialive privée : ce ne fut que sous l'empire que nous voyons le gouvernement entretenir des écoles.
Le christianisme fut une réaction contre la science. Cependant, après avoir parlé au cœur, il sentit le bosoin de s'adresser à rintelligence ; il fit alliance avec la philosophie, et il ne rejeta pas les utiles découvertes qui peuvent nous rendre plus facile la pratique de la vertu. C'est en vain que Julien l'Apostat voulut exclure des écoles les partisans do la nouvelle religion ; ils étaient aussi désireux d'enseigner que d'apprendre. L'Eglise encore aujourd'hui interprète dans un sens absolu Vite et docete omnes gentes.
Lors des invasions des barbares, le clergé essaya de sauver tout ce qu'il put des sciences et de la littérature antique, en copiant les manuscrits et en enseignant les sept arts libéraux, la grammaire, la rhétorique, la dialectique (trivium), l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique {qicadrivium), ChdiVÏQmagnQ fonda l'Académie Palatine, qu'il présidait sous le nom de David ; chacun de ses membres prenait un nom allégorique. Près de cette académie fut fondée une école royale, sous la direction d'Alcuin ; elle devint le centre des éludes, et elle servit de modèle à beaucoup d'autres.
Les besoins matériels poussèrent les Arabes à s^approprier les ouvrages scientifiques des Grecs; mais la médecine, la physique et l'astronomie étaient si intimement liées à la philosophie qui, à l'origine, les embrassait toutes, qu'il fallut l'étudier elle-même. Les Arabes s'attachèrent à Aristole qu'ils considéraient comme le philosophe par excellence; ils le traduisirent, le commentèrent, et le firent connaître à l'Europe : « On parle souvent, dit Renan, d'une science et d'une philosophie arabes, et, en efTet, pendant un siècle ou
deux, au moyen âge, les «arabes furent bien nos maîtres; mais c'était en attendant que nous connussions les originaux grecs. Cette science et cette philosophie arabes n'étaient qu'une mesquine traduction de la science et de la philosophie grecques. Dès que la Grèce authentique se lève, ces chétives traductions deviennent sans objet, et ce n'est pas sans raison que tous les philologues de la Renaissance entreprennent contre elle une véritable croisade. A y regarder de près, d'ailleurs, cette science arabe n'avait rien d'arabe. Le fond en est purement grec ; parmi ceux qui la créèrent, il n'y a pas un vrai Sémite ; c'étaient des Espagnols, des Persans écrivant en arabe. Le rôle philosophique des juifs au moyen âge est aussi celui de simples interprètes. La philosophie juive de cette époque, c'est la philosophie arabe sans modifications. Une page de Roger Bacon renferme plus de véritable esprit scientifique que toute cette science de seconde main, respectable assurément comme un anneau de la tradition, mais dénuée de grande originalité » (1). Néanmoins les Arabes ont donné à l'Europe le système de la numération, et la boussole qu'ils ont, dit-on, empruntée aux Indiens.
Parmi les plus célèbres écoles, on compte, à la fin du XI* siècle, l'école de médecine de Saleme dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et qui comptait même des Juifs et des Arabes parmi ses professeurs.
En 1196 Bologne appela de Ravenne où il était juge, le célèbre Ârnérius, à qui fut confiée une chaire de droit romain. Dans le cours du XII* siècle, on y ajouta le droit canonique, la médecine, la théologie et la philosophie. Quatorze collées réunissaient les étudiants des différentes nations ; ils avaient été fondés les uns par les Papes, les autres par des princes étrangers, d'autres par de généreux donateurs. A côté, s'élevaient des collèges ou corporations pour examiner 1^ étudiants et leur conférer le doctorat, au
(i) De la part des peuples êimitiqnes dans Vhistoirede la civilisation. Septième édition. Ptris, 1876.
nom du Pape pour la théologie, et pour le droit au nom de l'empereur. Pendant longtemps toute la science consista dans le droit et la théologie : à la fin on y ajouta les études littéraires. Â ces établissements on donna le nom d'Université, pour montrer que Tuniversalité de la science y élait enseignée. Dans rUniversité de Naples, fondée en 1224 par Frédéric II, on trouve les premiers germes des facultés. On y enseignait le droit civil et canonique, la philosophie, les mathématiques et la médecine. Un étudiant ne devenait docteur qu'après cinq années d'études pour le droit, douze années pour la théologie, trois années pour la philosophie, et cinq années pour la médecine et la chirurgie. La loi punissait de trois ans d'exil les étudiants qui avaient suivi des cours particuliers et, dans les autres villes du royaume, il n'était pas toléré d'autre école, sinon celle de médecine de Salerne qui dépendait de l'Université de Naples. L'Angleterre a conservé intact le type du moyen âge, avec ses vingt collèges groupés autour de l'Université d'Oxford, et les dix-sept autour de l'Université de Cambridge. L'Université de Londres créée par des dissidents, d'après la charte royale du 5 décembre 1837, n'est pas un corps enseignant. Son pouvoir s'étend sur tout le royaume et sur les colonies. C'est une espèce de jury d'examens, qu'une charte additionnelle du 27 août 1867 permet aux femmes de subir. L'Université de Londres n'impose aux candidats ni résidence, ni vie commune, ni discipline morale ou religieuse. L'enseignement est donné au collège de l'Université ou au Collège Royal, divisés le premier en deux facultés d'arts et droit et de médecine, le second en quatre départements, théologie, littérature et sciences naturelles, sciences appliquées, et enfin médecine. Tous deux sont des établissements privés fondés, le premier par le parti libéral, et le second par le parti clérical ou anglican.
Les sciences exactes et naturelles ne doivent cependant pas leurs progrès aux universités qui ne s'occupaient guère que de droit et de théologie. Roger Bacon fut éloigné de l'Université d'Oxford parce qu'il appréciait peu la scolastique et, en
gcfûéral, le raisonnement qui persuade sans instruire et qui démontre souvent avec une égale évidence Terreur et la vérité. Ses conclusion», dit Bacon, ne sont que des hypothèses, quand elles ne sont pas vérifiées. L'expérience comble cette lacune et se sufBt à elle-même, tandis que Tautorité ou le raisonnement ont besoin de Texpérience. Rien ne la domine, et quand Âristotc met au-dessus d'elle la connaissance des raisons et des causes, il ne parle que de l'expérience vulgaire et inférieure des artisans, qui n'en connaissent ni la puissance ni les moyens, et non de l'expérience des savants, qui s'élève jusqu'aux causes qu'elle découvre par l'observation. Bacon censure avec vivacité la scolastique, il dédaigne la logique abstraite, et préfère à VOrganon d'Aristole, sa Rhétorique et sa Poétique. Après les langues, il voulait que l'on étudiât les mathématiques que la scolastique avait eu le tort de confondre quasi avec la magie. Il réduisait la métaphysique à une espèce de philosophie des sciences, qui embrassât les idées qui leur sont communes, qui leur fournit leurs méthodes, et qui fixât leurs limites. A la physique générale d'Aristote et de l'École, il préférait l'alchimie qui étudie la combinaison des métaux (et non leur transmutation] et la structure des tissus animaux et végétaux, science inconnue dans les universités. Il appréciait beaucoup lart de construire les maisons, de cultiver les champs, d'élever le bétail, et il aimait tout ce qui pouvait servir au développement de l'industrie, comme la construction des machines, etc.
La Renaissance remplit les désirs de Bacon. Les langues anciennes furent mieux étudiées, les textes furent restaurés, Aristote fut lu dans le texte original et non plus dans les traductions arabes, la nature fut directement observée. Galilée dit : les lois de la nature sont les plus simples de toutes, on ne peut mieux nager que les poissons, ni mieux voler que les oiseaux; élevons-nous par la pensée à la règle la plus simple et la plus parfaite, et nous formerons les hypothèses les plus vraisemblables ; suivons-en avec curiosité les conséquences que les mathématiques pourront transformer en théorèmes ; la géométrie a étudié beaucoup de courbes
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inconnues à la nature, leurs propriétés sont admirables, mais elle n'appartiennent qu*à la géométrie tant que l'expérience ne les a pas confirmées. En un mot, juger les principes par la vérification des conséquences les plus éloignées, telle est la méthode de Galilée et le solide fondement de la science moderne.
Par le calcul mathématique et par Tobservation directe, Galilée découvrit la loi de la pesanteur, celle du pendule, la balance hydrostatique, et le télescope avec lequel il vit les satellites de Jupiter, les phases de Vénus et de Mars, les taches solaires, et les montagnes de la lune. S'il avait accordé plus d'atlention aux trois lois géométriques de Kepler sur le mouvement elliptique des planètes et s'il en avait cherché le principe mécanique, il aurait acquis la gloire, réservée à Newton, de fonder avec Copernic l'astronomie moderne.
François Bacon de Yérulam,dan8 son Instauratio magna, s'applique à trouver les lois de toutes les sciences et à en décrire la méthode qui est l'observation, soit pure, soit aidée par l'expérience et fécondée par l'induction. En appliquant cette méthode il fit lui-même des découvertes : il inventa un thermomètre, il fit des expériences ingénieuses sur la cornpressibilité des corps, sur leur densité, sur le poids de l'air et sur ses conséquences; il eut un vague pressentiment de l'attraction universelle et de sa diminution d'intensité en raison de la distance ; il entrevit l'explication des marées, et la cause des couleurs qu'il attribue à la manière dont les corps, suivant leur nature, réfléchissent la lumière. Cette même méthode, appliquée plus tard à la psychologie par l'école Écossaise, a donné d'utiles réultats.
Il ne faut pas confondre l'induction de Bacon avec l'empirisme : Bacon admet, au-dessus des causes efficientes, les causes finales, mais il recommande de s'en tenir aux premières dans les sciences naturelles et d'abandonner les secondes à la métaphysique.
Les anciens avaient divisé toutes les connaissances en trois catégories, selon leur objet : lexique, morale et physique. Bacon, au contraire, divise les sciences d'après la faculté
dont elles dépendent, attribuant à la mémoire l'histoire naturelle ou civile, à l'imagination la poésie et tous les arts, et à la raison la philosophie ou la science de Dieu, de Thomme et de la nature. Cetle classification fut reproduite avec de nouveaux développements par d*Alembert au siècle dernier dans son discours préliminaire à V Encyclopédie.
Descartes, par la géométrie analytique, et Fermât par les premiers éléments de calcul différentiel, perfectionné depuis par Leibnitz, préparèrent la voie à Newton. Newton ne fit qu'une ébauche du mouvement sidéral, et il fallut les efforts combinés des grands mathématiciens et des grands astronomes, Euler, Glairaut, d'Alembert, Laplace, Lagrange, Gassini, pour que l'ébauche devint un tableau.
Après la constitution de l'astronomie vint celle de la physique qui, commencée par Galilée, futcomplétéepar Volta, Œrsloed, Ampère et Melloni. Le XVIII* siècle ne voulut pas rester inférieur au XVII» : Lavoisier découvrit la chimie, qui, aujourd'hui, menace d'absorber toutes les autres sciences. Enfin, la chimie s'occupant des combinaisons successives des substances, conduit aux sciences de la vie qui n'est que combinaison et décomposition de substances. La biologie, dit Littré,est l'œuvre de la médecine; elle a vécu longtemps sous la protection de l'art salutaire qui cherche à guérir les souffrances humaines, mais le moment est venu où elle doit servir de guide à la médecine et particulièrement à la pathologie. Les études de la Renaissance tendirent, sur les traces de l'antiquité, à découvrir le mécanisme anatomique du corps vivant. Ainsi fut découverte la circulation du sang qui à chaque instant absorbe l'air dans les vaisseaux capillaires des poumons, et le perd dans les vaisseaux capillaires du reste du corps; amsi furent reconnues les voies par lesquelles le chyle passe des intestins dans le courant de la circula tion ; ainsi, de nos jours, fut aperçue la distinction capitale des nerfs en moteurs et sensitifs. Bichat, à la fin du siècle dernier, eut l'idée d'étudier l'effet des remèdes non plus sur les maladies qui sont des phénomènes complexes, mais sur les tissus ; la mort l'arrêta, il n'avait que 32 ans ; son œuvre
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fut reprise cinquante ans plus tard par Claude Bernard. Depuis longtemps les observateurs avaient remarqué que les plantes lirent leurs aliments de l'air et de la terre, et que les animaux se nourrissent de substances végétales, si bien qu'en dernière analyse, les corps organisés se composent d'éléments inorganiques. Quelles substances les corps végétaux empruntent-ils au sol? Quel agent l'air atmosphérique fournit-il aux êtres vivants ? Quelles combinaisons subissent ces éléments en entrant dans un corps vivant? Quelles affinités se développent dans ces corps? Comment la sève produit-elle la gomme et les sucres, et comment le sang produitil la bile, la salive, les larmes ? Toutes ces questions restaient sans réponses, parce qu'elles s'adressaient à une science qui n'était pas encore constituée, car les anciens n'avaient abordé la physiologie que du seul côté qui leur fut accessible, l'anatomie. Mais quand la chimie eut été créée, et que l'on eut reconnu dans les corps vivants l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone qui jouent un si grand rôle dans la nature inorganique, la physiologie, put étendre son domaine. Voilà pourquoi elle est postérieure à la chimie, qui est venue après la physique, qui a été elle-même précédée par l'astronomie et les mathématiques (1). Mais les êtres vivants ont une • espèce de hiérarchie, qui commence par les végétaux, dotés seulement des appareils de nutrition, puis qui s'élève aux animaux inférieurs qui ont en plus le système ganglionnaire, et qui arrive enfin aux animaux supérieurs qui se complètent par l'axe cérébro-spinal et son système nerveux. De même, dit Auguste Comte, le développement graduel de l'humanité tend à déterminer constamment et réalise en fait une prépondérance croissante des plus nobles instincts de notre nature. Les mauvais instincts seront neutralisés par les efforts de Téducation et de la science, et la liberté de penser s'étendra
(1) Yoj. La science au point de wiè philosophique, p 247 et 248. littré voudrait ajouter une septième Bcîence, la sociologie, qui recueillerait les résultats extérieurs de nos facultés esthétiques, morales et inteUectuelles sur la science de Thistoire, et qui comprendrait Testhétique, la morale et ridéologie.
en morale, comme elle l'a fait en astronomie, en physique, etc. ; il sera aussi absurde de discuter quelque règle de conduite de la nouvelle science, qu'il est absurde aujourd'hui de douter des lois de Newton. À cette nouvelle science Comte donne le nom de sociologie.
Beaucoup d'objections ont été faites à cette classification scientifique, même par les partisans de la philosophie positive. John Stuart Mill reproche à ces deux philosophes d'avoir sacrifié la psychologie et l'économie politiqjie. Littré répond que la psychologie ne peut servir de point de départ à la philosophie, puisqu'elle n'est qu'un appendice de la biologie. La constitution matérielle de la substance nerveuse est le point de conjonction de l'esprit avec les lois des faits généraux, et il n'y a pas de science subjective, car elle en pourrait être autre chose que le produit de la faculté d'élaboration résidant dans les cellules nerveuses.
L'économie politique, répond encore Littré, correspond à la théorie des fonctions nutritives en biologie : Auguste Comte, d'accord avec tous les bons physiologistes, convient qu'il faut beaucoup en tenir compte, car elle est le fondement de la nouvelle science ; or, de même que l'on ne peut séparer les.fonctions nutritives, de l'action des attributs animaux ou humains, de même on ne peut séparer les phénomènes économiques sociaux, de l'action des attributs politiques et moraux.
Ck>mte, dit Herbert Spencer, a voulu coordonner nos connaissances, pour qu*elles servissent à interpréter des phénomènes qui n'avaient pas été étudiés d'une manière scientifique ; il a rajeuni l'idée de Bacon qui voulait organiser les «ciences en un vaste système, dans lequel la science sociale paraîtrait comme un rameau de l'arbre de la nature. L*esprit humain, ajoute-t-il, n'a jamais cessé de chercher la cause première, tant dans la religion que dans la science : toute religion est une explication a priori de l'univers, que la science essaie d'expliquer a posteriori. La science, dans son ensemble, représente la somme des connaissances positives, elle dépend de l'ordre qui règne dans les phénomènes
qui nous entourent, elle ne se développe pas par séries, mais au contraire elle donne naissance à des sciences connexes qui naissent et progressent ensemble. La différence des théories de Comte et de Spencer, dit Littré, provient de ce que Comte considère les sciences objectivement, et que par conséquent leur généralité décroît à mesure qu'elles embrassent un plus grand nombre d'objets, tandis que Spencer les considère subjectivement, telles qu'elles naissent dans notre esprit.
Avant la philosophie positive il y eut une autre classification qui mérite d'être notée ; c'est celle d'Ampère. Il observe que les connaissances humaines prennent deux directions spéciales, vers la matière, ou vers la pensée ; c'est pourquoi il divise les sciences en cosmolôgiques et en noologiques. Il subdivise les premières en sciences cosmologiques proprement dites ou sciences de la matière inorganique, et en physiologiques ou sciences de la matière organisée et vivante ; il subdivise les secondes en sciences noologiques proprement dites, et en sciences sociales.
Ernest Renan, partant du principe d'Heraclite, Rien n'est, tout devient, rattache toutes les sciences au fait du devenir. Dans l'ordre de la réalité il trouve: l^UnQ période atomique, au moins virtuelle, pendant laquelle règne la mécanique pure, mais qui contient en germe tout l'univers ; 2« Une période moléculaire pendant laquelle commence l'action de la chimie, et où la matière forme déjà des groupes distincts ; 3^ Une période solaire pendant laquelle la matière est agglomérée dans Tespace en masses colossales séparées par d'énormes distances ; 4^ Une période planétaire, pendant laquelle, dans chaque système, se détachent de la masse centrale des corps distincts qui possèdent un développement individuel, et où la planète Terre, en particulier, commence à exister; 5^ La période du développement individuel de chaque planète, pendant laquelle la terre traverse les évolutions que nous révèle la géologie; la vie apparaît, la botanique, la zoologie et la physiologie commencent à avoir un objet; 6^ La période de l'humanité inconsciente^ que nous
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révèlent la philologie et la mythologie comparée; elle date du jour où il y eut sur la terre des êtres dignes du nom d'hommes, et elle dura jusqu'aux temps historiques; 7^ La période historique qui commence en Egypte, et comprend environ 5000 ans, dont 2500 nous sont bien connus, et dont 3 ou 400 nous donnent la pleine connaissance de toute notre planète et de toute Thumanité (1).
Ce système diffère de celui de Comte et de ses disciples, en ce qu'il place la chimie avant l'astronomie et en ce qu'il ne fait pas mention de la physique. Il s'en rapproche en ce qu'il reconnaît l'inutilité de la métaphysique, science qui ne peut que recueillir les manifestations déjà arrivées. Dieu est synonyme de totale existence, il est même plus que la totale existence puisqu'il est l'absolu qui se cherche lui-même. D'où l'on voit que le système de Renan n'est que le système de Hegel renversé.
Selon Hegel, le général existe avant le particulier, donc il est le fondement, ou pour mieux dire, la substance. La science n'est que la déduction a priori de tout ce qui est contenu dans l'idée de l'être. La seule méthode scientifique est la méthode spéculative qui nous transporte immédiatement dans l'absolu et qui, partant d'une première induction, descend, par une série d'antinomies et de synthèses, du général au particulier, de l'abstrait au concret, selon des lois nécessaires. L'idée est le principe universel dont les choses sont la manifestation; par conséquent pour étudier celles-ci dans leurs sources, il faut considérer l'idée en elle-même, dans la logique; hors d'elle, dans la nature ; puis quand elle rentre en elle, dans l'esprit ; triple division qui comprend toute la science. La logique est pour Hegel le système de la raison pure, de la vérité m se, c'est la science de Dieu considéré dans son essence étemelle, et indépendamment de saréalisation physique ou morale. Elle se divise en trois parties, la science de VEtre, la science de VEssence^ et la science de Vidée, La philosophie de la nature se divise aussi en trois par- Ci) Voy . I>e V avenir de la métaphy tique. Bévue des Deux-Mondes, 1860.
lies, la mécanique, la physique et l'organique, qui se subdivisent chacune en trois sections ; c'est l'œuvre la plus faible de Hegel, parce qu'elle est la plus arbitraire. La philosophie de l'esprit est aussi triparlite : la première partie intitulée YEsprit subjectifs est subdivisée en anthropologie, phénoménologie, psychologie ; la seconde, VEsprû objectifs est divisée en trois sections, le droit, la morale et les mœurs : enûn la troisième, V Esprit absolUj nous conduit aux derniers développements de l'esprit dans l'art, la religion naturelle ou révélée, et la philosophie. L'histoire de la philosophie et la philosophie de l'histoire sont le complément de ce gigantesque travail.
Gioberti déduit de la formule idéale toute l'encyclopédie : le sujet, l'idée de TEtre, conduit à la science idéale, à la philosophie qui étudie Tinlelligible, et à la théologie qui étudie le surintelligible que la révélation nous fait connaître ; le prédicat produit les sciences physiques et naturelles, ninsi que les sciences mixtes telles que l'esthétique et la politique; la copule, qui exprime le concept de la création, fournit la matière des mathématiques, de la logique et de la morale qui expriment une synthèse entre l'Etre et l'existant, entre Tintelligible et le sensible ; ainsi dans les mathématiques on descend de l'Etre à l'Existant, en trouvant le temps et l'espace purs ; dans la logique et la morale, on remonte de l'Existant à l'Etre, par les idées de science et de vertu. L'esquisse d'encyclopédie qu'ErricoXlenni, dans son remarquable travail sur l'Italie et l'Allemagne, tire des œuvres de J.-B. Vico, présente beaucoup d'analogie. En face de la théologie dogmatique, fondement du scibUe^ il place celle qui est la source de Vagibile. La philosophie qui en dérive consiste dans la doctrine des Idées qui ont leur siège dans le Verbe Eternel qui, par elles, a créé le monde, et qui sont par conséquent les causes efficientes et finales de l'Univers. Sans elles, aucune véritable science n'est possible. De là découle la doctrine de l'immortalité de Tâme, unique base réelle de la Psychologie, et celle-ci se combinant avec la théorie des Idées, engendre la Logique et sa fille la Critique, ainsi que la science du Beau,
OU Ëslhélique ; d*un autre côté, elle est la base de la science juridique, ou de la Philosophie du Droit, qui est la substance de toutes les sciences juridiques ou sociales tant des droits civil, criminel et public que de la Politique qui comprend la science du Gouvernement de TËtat, celles des relations internationales et celle de Téconomie politique. Puis les mathématiques, avec toutes leurs branches, qui nous permettent de descendre dans les sciences physiques, en comprenant sous ce nom la science de tout Tunivers sensible (1).
Nous ne pouvons passer sous silence le système du Père Ventura, divisant les sciences diaprés la méthode qui leur est appliquée, méthode d'autorité, de raisonnement, ou d'observation.
Quelle doit être la conduite de l'Etat envers la science? Nous avons vu s'élever au moyen âge des universités qui s'intitulaient filles aînées du roi^ pour indiquer que la science ne voulait pas rester subordonnée à la religion. Puis lorsque le moyen âge touche à sa Gn, le divorce de la science et de la religion devint de plus en plus patent, jusqu'au moment où il fut définitivement prononcé par la Renaissance. Chose étonnante, les Papes eux-mêmes, aveuglés par la splendeur de l'antiquité renaissante, prennent part au mouvement. Mais bientôt, de grands génies, Descartes, Pascal, Leibnitz, Vico, montrent l'accord de la science avec la religion : accord que confirment Galilée, Bacon, Newton.
Au XVIII® siècle, la lulte recommence, et la religion paraît morte pour toujours ; mais, comme le phénix, nous la voyons renaître de ses cendres au commencement de notre siècle. La Convention ferma toutes les universités de France, puis une loi de l'an II enleva à l'Etat toute ingérence dans l'enseignement; les instituteurs et institutrices étaient sous la surveillance immédiate des municipalités, des pères, tuteurs
(1) Ck>iisidera£ioni suir Italia e la Oermania, ad ooca^one del Gottardo. Fireiuse, 1884«
et curateurs, et de tous les citoyens. Les études se mouraient lorsqu'un décret de Tan IV établit les écoles centrales; il devait y avoir dans chaque canton de la République une ou plusieurs écoles primaires dont les directeurs devaient être examinés par un jury d'instruction ; dans chaque département, il devait y avoir une école centrale dont les professeurs devaient être examinés et nommés par un jury d'instruction, avec Tapprobation de l'autorité départementale; les villes qui possédaient auparavant des collèges avaient la faculté d'établir à leurs frais des écoles centrales supplémentaires et des écoles spéciales pour les sciences, l'archéologie, et les arts ; leur organisation devait être réglementée par des lois particulières. Enfin l'Institut national des sciences et des arts était établi, à Paris, pour toute la République.
Cette organisation fut trouvée insuffisante, et sous l'empire fut créé le monopole de TUniversité qui substitue le principe gouvernemental au principe corporatif. Les académies, qui remplacèrent les anciennes universités, et dont la circonscription est la même que celle des Cours d'appel, ne furent plus que des subdivisions d'une grande administration. Napoléon, dit Laferrière, a créé TUniversité de France dans la pensée que, dans nos sociétés modernes brusquement séparées des corporations religieuses, il fallait un corps enseignant, laïque par nature, qui couvrit de sa grandeur et dosa dignité les existences obscures consacrées aux laborieux devoirs de l'enseignement. II voulait que ce corps auquel il accordait toutes garanties d'existence et de juridiction, fut sous l'action Immédiate du chef de l'Etal; il créa en conséquence un Grand Maître qui était son délégué, son représentant, et un Conseil de 1 Université, qui, en matière de règlements et de haute juridiction, était dominé par le Conseil d'Etat que l'empereur présidait. Ce Grand Maître n'était responsable qu'envers lechefde l'Etat. Napoléon avait fait de l'Université une branche de l'administration publique en même temps qu'une corporation grande et forte par son unité ; mais pour donner à son œuvre une vie puissante, il restreignit le droit des familles, la liberté religieuse, et
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même toute liberté. II mit à la base de renseignement le dogme catholique; et l'Université, flère de son monopole sous Tautorité du gouvernement, absorba dans son sein toutes les institutions privées. La pensée de Napoléon esl fidèlement exprimée par ces paroles du premier Grand Maître, de Fontanes : «Je veux un corps enseignant, parce qu'un corps ne meurt jamais, et parce qu'il y a transmission d'organisation et d'esprit. Je veux un corps dont la doctrine soit à l'abri des petites fièvres de la mode, qui marche toujours quand le gouvernement sommeille, dont l'administration et les statuts deviennent tellement na/tonatex qu'on ne puisse jamais se déterminer légèrement à y porter la main » (1). L'ordonnance du 21 février 181 S donna à l'Université le droit de s'administrer, mais il fallA longtemps pour arriver à la loi de la liberté de l'enseignement supérieur, du 12 juillet 1875.
Les universités allemandes furent établies sur le modèle de rUniversité de Paris, qui copiait elle-môme les universités italiennes. Ce sontdes corporations près desquelles l'Etat est représenté par un curateur; il subvient à leurs besoins, quand leurs revenus sont insuffisants. En compensation de ce concours pécuniaire, le ministre de l'instruction publique a la nomination des professeurs qu'il choisit entre trois candidats proposés par le sénat académique. Ce sénat se compose du recteur en fonction, de son prédécesseur, d'un certain nombre de professeurs choisis par leurs collègues, et du juge académique. C'est ce juge qui exerce le droit de juridiction correctionnelle et de simple police qui appartient à l'Université sur ses étudiants. Les facultés règlent leur enseignement comme elles l'entendent, les professeurs se distribuent les cours exigés par les derniers progrès de la science. Les privatdocents peuvent choisir le sujet de leurs cours parmi les matières dépendant de la faculté à laquelle ils appartiennent. Les facultés ont seules le droit de confé-
(1) LArERBliBS.* Cmrs de droit public et administratif, qv^inkm^ édition. PariB, 1834.
rer les grades universitaires, mais elles le font au nom de rUniversilé toute entière. En Prusse, l'Etat impose un examen appelé Staalsprufung à tous ceux qui veulent exercer une profession libérale. Les étudiants sont libres de suivre les cours qui leur conviennent, et de régler l'ordre de leurs études ; ils paient les professeurs.
Une université allemande comprend plusieurs branches de renseignement qui, chez les autres nations, sont confiées à des écoles spéciales de ponts et chaussées, d'eaux et forêts, polytechniques, etc. ; elle comprend aussi des écoles normales, ou Séminaires^ pour les futurs professeurs. Le caractèrcspécial de l'Université allemande, dit le sénat de Leipsig, est d'offrir à tout étudiant le moyen de considérer chaque branche de la science humaine dans son intime connexion avec les autres branches, et de lui permettre de se l'approprier librement plutôt dans l'esprit que dans la lettre (1). « Nos Universités, dit Von Sybel, sont supérieures aux autres parce qu'ellesne sont pas simplement des écoles, mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, des laboratoires do la science; car la production scientifique continue doit être l'âme de leur enseignement. Dans ce but, l'Etat confie les chaires universitaires aux plus grands talents scientifiques du pays. Aussi, un fait commun en France, celui de voir un savant distingué sans fonctions universitaires, ne se présente jamais cheznous. Quand il s'agit de nommer un professeur, on s'inquiète avant tout de sa valeur scientifique, et l'on se contente d'une aptitude fort minime pour renseignement. Si le nouveau professeur est capable de faire une œuvre scientifique originale, onlecroitapleàremplirlebutprincipaldenotreenseignement. Sans doute nous voulons que dans nos établissements supérieurs on prépare des jeunes gens pour embrasser un certain nombre de professions, mais nous ne voulons pas que ceci soit fait mécaniquement et sommairement. Nous ne voulons pas entasser dans la mémoire de l'étudiant, le plus rapidement et le plus commodément possible, cette foule de formules
(1) Voy. HiPPBAU. LHnttructioH publique en AUemaçne. Paris, 1873.
et de connaissances nécessaires pour les examens et pour la première année de stage... Le but fondamental, pour nous, c*est d'initier Tétudiant à la méthode delà science qu'il étudie, et de le mettre en état, non d'être un jour un savant, mais d'exercer scientifiquement sa profession. Il doit avant tout apprendre ce que c est que la science, comment se fait le travail scientifique, et ce que signifie le mot production scientifique. Le professeur, autant que le permet la faiblesse des forces humaines, doit, dans chaque legon, étudier quelque problème nouveau et original, et amener l'étudiant à pren« dre part, en écoutant, au développement du travail intellectuel. Quelle que soit plus tard sa profession, l'étudiant dans sa jeunesse doit être le disciple de la science et pas autre chose ; car l'acquisition d'une certaine maturité scientifique et l'élasticité de l'esprit sont la meilleure préparation à toute profession » (1). Voilà comment on a résolu en Allemagne la question de savoir si l'enseignement universitaire doit être scientifique ou professionnel.
Chez nous, au contraire, la question est encore à l'étude : les uns voudraient réduire les universités à n'être que des établissements régionaux d'instruction générale et des écoles professionnelles : l'instruction supérieure serait concentrée dans un petit nombre d'établissements qui pourraient servir aussi d'écoles normales. D'après ce système, on conserverait le monopole del'Etat pour l'enseignement supérieur qui exige de grandes ressources et des talents exceptionnels. D'autres voudraient que les universités formassent des corporations ayant leurs biens propres, leurs statuts particuliers, et pleine autorité sur les études supérieures . Pour les premiers,la liberté d'enseignement consiste dans l'impartialité de l'Etat envers toutes les opinions scientifiques : pour les autres, elle consiste dans l'indépendance absolue des corporations enseignantes. Aux Etats-Unis, ce dernier système a prévalu, et il ne présente pas d'inconvénients, puisque l'Etat peut enle-
(1) Voj. Discourt de rentrée pour Vannée scolaire 1868, à l'Université de Bonn,
ver à ces corporations la personnalité civile quand elles ne remplissent pas bien leur office. Dans ce système, TElat devrait établir un examen pour contrôler perpétuellement renseignement universitaire.
Il y a, en outre des universités, des corps savants, les Académies par exemple, qui tendent au progrès de la science et qui méritent la personnalité civile.
Le positivisme a tenté de nos jours de rendre plus étroite les relations de la science avec la société. Emu des inconvénients d'une trop grande division du travail matériel et scientifique, Auguste Comte, sur les traces de son maître Saint- Simon, cherche la base d'un véritable pouvoir spirituel que seule la science peut établir. Une éducation large et libérale, qui prépare la jeunesse à toutes les professions, arts ou métiers, est un remède, mais c'est insuffisant. Voilà pourquoi Comte demande l'institution d'une autorité spéciale qui impose à toutes les classes, pendant toute leur vie, le respect des droits suprêmes d'intérêt général. En d'autres termes, il demande une autorité morale et intellectuelle qui puisse guider les opinions des hommes et éclairer leur conscience; il demandeune autorité spirituelIe,dontlesdécisions sur toutes les questions importantes soient acceptées avec le même respect que les affirmations des astronomes en matière d'astronomie. L'idée d'une telle autorité en matière morale et politique impliquerait que les penseurs sont arrivés, ou tout au moins sont' sur le point d'arriver à une certaine unanimité, au moins sur les principes essentiels, comme dans les autres sciences. A cela tendent les méthodes de la science positive, et l'autorité dont jouissent les astronomes en matière d'astronomie sera partagée, pour les grandes questions, par les philosophes positivistes qui pourront gouverner les esprits sous ces deux conditions : qu'ils soient dans leur sphère absolument indépendants du gouvernement temporel, et qu'ils soient absolument exclus de ce gouvernement pour pouvoir s'occuper uniquement de la direction de l'éducation nationale.
Aucun système ne limite l'action et la surveillance du gouvernement à la seule instruction supérieure. Nous avons
VU les collèges élevés pour donner asile aux étudiants pauvres, donner peu à peu l'enseignement universitaire en employant les mêmes professeurs. Us eurent beaucoup à souffrir pendant les guerres de religion, puis ils eurent à supporter la concurrence des Jésuites. En France, après Texpulsion de cet ordre, en 1762, TUniversité de Paris rentra en possession de ses collèges qu'elle rouvrit après la Révolution.
L'instruction donnée dans ces collèges n'était pas adaptée aux besoins de tous les citoyens. Saint-Marc-Girardin le disait avec raison, chaque fois que le cours des événements amène la constitution d'une société nouvelle, il faut une nouvelle éducation, puisque c'est l'éducation qui forme toujours l'état social. Au moyen âge, il y avait une société toute religieuse : l'éducation était Ihéologique. Au XV^ siècle la société s'émancipe, elle devient séculière et temporelle. Après la Révolution française est née une société nouvelle, une société commerciale et industrielle qui demande une éducation appropriée. Notre éducation a le défaut d'être trop spéciale, trop exclusive ; elle est bonne pour former des savants, des lettrés, des professeurs qui ne sont plus théologiens comme aux XV^et XVI* siècles. Mais aujourd'hui nous avons besoin de commerçants, d'industriels, d'agriculteurs, et notreéducation n'est pas apte à les former (1).
Plusieurs essais furent tentés au XVIIP siècle pour fonder des écoles où, à l'enseignement théorique, se substituerait un enseignement pratique. Le conseiller Hecker en donna le premier l'exemple à Berlin en 1747; mais ces essais échouèrent. La création des Realschiden ou Burgerschvlen était réservée à notre siècle. Spilleke réorganisa l'école de Hecker, en lui imprimant la direction qui forme aujourd'hui la base de rinstruction technique. 11 fat le premier à comprendre que de semblables établissements doivent avoir une base scientifique et ne pas reposer uniquement sur un empirisme mécanique, pour pouvoir préparer à la vie pratique
(I) Voy. De ViTuiruction intermédiaire et de son état dans le midi de VAU&magne,
comme les collèges préparent aux professions libérales. L'Angleterre, si attachée à ses traditions, a dû établir, il n'y a pas longtemps, des examens pour la classe moyenne (midcUe dass esaminations) et les Universités d'Oxford et de Cambridge elles-mêmes délivrent un diplôme pour des matières la plupart facultatives, tum in lUteris Anglîcis^ in historiaj inlinguis^ in mathemaiica^ in scientiis physicis^ei in cœieris artibus quœ ad juventiUem educandam pertinent, La France admit plus difficilement le nouvel enseignement, établi enfin par la loi du 21 juillet 1865 sous le titre d'enseignement secondaire spécial, La réaction favorable aux études classiques et TUniversité impériale avaient stérilisé les essais de la Convention. L'Italie précéda la France dans rétablissement de renseignement technique, qui fut institué par la loi sur Tinslruction publique du 13 novembre 1859.
N*y aurait-il pas un moyen de concilier renseignement secondaire technique avec l'enseignement classique? On a pu le faire aux Etats-Unis ou les common schools embrassent l'enseignement primaire à tous les degrés, renseignement des RealschiUen Allemandes et une partie de l'enseignement de nos gymnases et de nos lycées. L'élève passe successivement des premiers rudiments à la grammaire, à l'arithmétique sans négliger le dessin et la musique. Les classes de grammar school^ et les classes supérieures, high schoolj y ajoutent les langues anciennes et modernes, la littérature, l'histoire, la géographie, la géométrie, l'algèbre, la chimie, la physique et Thistoire naturelle. Dans ce programme, les langues anciennes n'occupent pas le premier rang, comme dans les^^mnases et dans les lycées ; au contraire, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, rhistoire et la géographie, la langue nationale et les langues étrangères sont le fondement de Tinstruction. Le grec et le latin, qu'on étudie dans les grammar schools etdans les high schools, sont enseignés soit à cause de l'influence bienfaisante qu'ils exercent sur l'intelligence, soit parce qu'il sont exigés pour les examens d'admission aux collèges et aux Universités. Dans les collèges on fait les humanités
et la rhétorique, et on délivre le diplôme de bachelier (1). A la base de tout enseignement, en Europe comme en Amérique, on trouve Tinstruction primaire. La lettre que Luther écrivit aux municipalités des villes d'Allemagne est célèbre : a Chers seigneurs, puisqu^il faut tant dépenser chaque jour en arquebuses» rues, chemins, etc. pour qu'une cité jouisse de la paix et du bien-être temporel, à plus forte raison devons-nous faire des dépenses au profit de la jeunesse pauvre, en entretenant un ou deux maîtres d'école. Toute la force et la puissance de la chrétienté réside dans sa postérité, et si nous négligeons la jeunesse, il arrivera des églises chrétiennes ce qu'il arrive d'un jardin qui n'est pas cultivé au printemps. 11 y a des personnes qui servent Dieu avec les plus étranges pratiques, qui jeûnent, portent le cilice et (ont mille autres choses par piété : mais elles négligent la véritable manière de servir Dieu, qui consistée bien élever leurs enfants ; elles font comme les Juifs qui abandonnaient leurs temples pour aller sacrifier au sommet des montagnes. Croyez-moi, il est bien plus nécessaire d'instruire ses enfants que d'obtenir l'absolution, de prier, d'aller en pèlerinage, d'accomplir un vœu. C'est mon opinion que l'autorité est tenue d'obliger ses sujets à envoyer leurs enfants à l'école.
Si elle peut obliger ses sujets valides à porter la lance
et l'arquebuse, à monter sur les remparts, et à faire le service de guerre, à plus forte raison elle peut et elle doit obliger ses sujets à envoyer leurs enfants à l'école, car il s^agit d'une guerre encore plus terrible contre Satan. Et si je pouvais, et si je devais abandonner mon ministère de prédication et mes autres occupations, il n'y a pas de métier que j^embrasserais plus volontiers que celui de maître d'école, car je crois qu'après la prédication il est le plus utile, le plus grand et le meilleur ministère, et même je ne saurais auquel des deux donner la préférence ». Nous ne voulons pas soutenir que le catholicisme soit l'ennemi de l'école; mais il est
(1) HiPPBAU. Vimtructlon publique aux Etatê- UnU. Deuxième édition. PVii,ia72.
certain que depuis la Réforme, et surtout depuis la Révolution française, il la regarde avec défiance : et landis que dans les écoles protestantes l'instituteur est presque un pasteur, l'instituteur des pays catholiques revendique de plus en plus son caractère laïque.
Faut-il suivre l'opinion de Luther, qui veut que l'enseignement primaire soit obligatoire ? Cousin soutient Taffirmative dans son rapport à la Chambre des Pairs sur la loi de rinstruclion primaire de 1833. « Une loi qui ferait de l'instruction primaire une obligation légale ne nous a pas pa^u plus au-dessus des pouvoirs du législateur que la loi sur la garde nationale et celle que vous venez de faire sur l'expropriation forcée pour cause d'utilité publique. Si la raison de l'utilité publique suffit au législateur pour toucher à la propriété, pourquoi la raison d'une utilité bien supérieure ne lui suffirait-elle pas pour faire moins, pour exiger que les enfants reçoivent Tinstruction indispensable à toute créature humaine afin qu'elle ne devienne pas nuisible à ellemême et à la société toute entière. » Une absolue nécessité excuserait le législateur qui recourrait aux mesures coercitives après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, tels que les subventions aux communes pour la construction de nombreuses écoles et les primes aux enfants pauvres qui les fréquenteraient.C'est lesystème suivien Angleterre, tandis que plusieurs Etats du continent ont préféré recourir à despénalités.Les articles 326-329 de la loi italiennedu 13 novembre 1859 rendent obligatoire l'instruction primaire: et si les pères ou ceux qui exercent l'autorité paternelle négligent d'envoyer leurs enfants à l'école communale, sans pourvoir effectivement d'une autre manière à leur instruction, ils sont menacés d'être punis conformément aux lois pénales, qui n'édictent du reste aucune peine.
Quels sont les rapports que l'Etat doit maintenir entre la religion et la science? Elles doivent être complètement indépendantes, sans que cette indépendance dégénère en hostilité. Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'il était impossible de renfermer la religion dans l'église ; il est
également impossible de l'exclure de Técole. L'enseignement religieux doit être donné dans les écoles et dans les collèges par les ministres duculle de la majorité, sauf, pour les dissidents, le droit de s*abstenir.Dans les universités, des facultés de théologie doivent être entretenues avec le consentement de Tautorilé ecclésiastique, et des chaires doivent être établies pour les principaux cultes de l'Etal. Sous un régime de liberté d'enseignement, où l'instruction est donnée à lous les degrés par des particuliers ou des corporations, TEtat reprendra son rôle de surveillance et de protection, pour que ni la religion ni la science ne commettent d'usurpations.