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selon leur âge et selon leurs crimes, avaient été soumis à la discipline du silence, du travail, et quelquefois de l'isolement. On avait commencé à faire de la prison un lieu de pénitence et d'éducation où se trouvaient placés, à côté de la crainte du châtiment, jusque-là seul but de la loi, le repentir de la faute et le moyen de ne plus y retomber. Cette belle idée, après bien du temps et beaucoup d'essais, était devenue elle-même un vaste système sous le nom de réforme pénitentiaire. Elle tendait à faire traiter les crimes comme des inflrmités, et les coupables comme des malades dont on pouvait dompter la fougue dans la solitude, s'ils avaient été entraînés au mal par la violence des passions; corriger les habitudes vicieuses à l'aide du travail, s'ils y étaient arriva par l'oisiveté ; éclairer l'esprit au moyen de l'instruction, si l'ignorance les y avait conduits. Par ce dernier perfectionnement, la loi, qui de vindicative était devenue juste, de juste devenait charitable; elle complétait l'art de punir par l'art de guérir » (1).
Le système pénal devint ainsi un système pénitentiaire dont Livingston fut le principal législateur. Placé entre les deux fameux régimes suivis dans la prison d'Auburn el dans celle de Philadelphie, dont l'un isole les prisonniers pendant la nuit, et, après les avoir classés, les fait travailler en commun, mais en silence, pendant le jour, et dont Tautre prescrit l'isolement de jour et de nuit, la séparation complète, le travail solitaire, il adopte un système mixte qui semble réunir les avantages et exclure les inconvénients de chacun des deux autres. Il veut des maisons de détention pour les prévenus, des maisons de réforme pour les condamnés qui n*ont pas atteint l'âge de 18 ans, des maisons de pénitence pour ceux qui l'ont dépassé, enGn des maisons de refuge et de travail pour les condamnés libérés. 11 y a ainsi des lieux d'attente où Ton est gardé à la disposition de la loi, des hospices pénaux où l'on est guéri en son nom, des établissements de conval^cence qui servent à passer du
(1) MiGNBT. Notice SHT Limngiton, Parii, 1872.
régime de la maladie morale (de la prison) au régime de la sanlé dans la société. Pour les actes de récidive, il se prononce dans tous les cas pour Temprisonnement perpétuel.
L'expérience ayant démontré que Tisolement bouleversait la santé et Tesprit des condamnés, on a cherché un régime intermédiaire qui, après la préparation cellulaire, réalise dans certaines conditions la vie en commun avec la responsabilité de tous les instants. C'est le système Grofton, qui, appliqué d'abord en Irlande, est connu sous le nom de système progressif. Laissons la parole au professeur Prins :
a Le régime Crofton, tel qu il est pratiqué en Angleterre, comprend des étapes successives. La première est le régime cellulaire et dure neuf mois. Au bout de ce temps commence la seconde période. Le régime cellulaire subsiste la nuit et pendant les repas, mais le travail se fait en commun. Cette étape est caractérisée par le système des marques : la bonne conduite, le zèle au travail, l'activité à Técole, s'évaluent en bons points qui, de degrés en degrés, peuvent conduire le détenu à la troisième étape, ou à la maison intermédiaire dont le type en Irlande est Smithâeld et Lusk. Les détenus y dorment en cellule, mais le jour ils vont par détachements de cinquante hommes travailler à l'air libre, et notamment, sous la conduite de surveillants, ils s'adonnent à des travaux de défrichement. A la fin de cette période, ils reçoivent leur ticket ofleave, c'est-à-dire leur billet de libération conditiocvnelle. Le pivot du système, c'est l'appréciation de la conduite du condamné par le nombre de marques obtenues. A mesure qu'il acquiert plus de points, sa situation s'améliore. C'est donc un régime d'encouragement qui augmente l'initiative du condamné, et met son avenir entre ses mains en lui permettant d'abréger sa peine par le travail et la bonne conduite » (1).
Les minces résultats obtenus par le système pénitentiaire ont frappé l'attention de quelques criminalistes, et ont fait éclore une nouvelle école. Emile de Girardin, Odilon Barrot,
(1) Criminalité H répreêiian, p. 152. BrozeUes, 1886.
Alfred Fouillée, en France; César Lombroso, Henri Ferri, Raphaël Gdrofalo et Alexandre Lioy, en Italie, ont visé plutôt le criminel que le crime. Aidés par" Tanthropolc^ie, ils ont cru trouver des caractères physiologiques correspondant aux penchants criminels. S*appuyant sur les doctrines darwiniennes de l'hérédité et de l'évolution, ils ont défini le criminel : un sauvage contemporain. « L'irréformabililé du criminel, écrit Alexandre Lioy, est un des postulats de la nouvelle école. Lorsque le crime n'est plusTefTet absolu de la volonté, mais le résultat d'un organisme défectueux, peuton s'étonner si quelquefois le crime se montre incorrigible, comme certaines maladies sont incurables (1) ». Après avoir détruit le critérium de Timputabilité, il ne reste aux novateurs que celui de la lémibilité. On est d'autant plus responsable qu'on est plus redoutable. La peine se réduit à Télimination des coupables par la mort, par la prison ou par la déportation.
« En même temps que le dommage causé, dit Garofalo, examinez les précédents du criminel, son caractère physiologique et psychologique, ses sentiments héréditaires ou acquis, et vous saurez alors jusqu'à quel point vous devez l'éliminer (2) ». Il est vrai que la nouvelle école divise les criminels en deux catégories : les criminels habituels et les criminels par occasion. Elle se montre impitoyable pour les premiers, qu'elle considère comme des criminels de naissance [reo-nato], et elle va même jusqu'à dire : « Rien n'empêche de traiter les fous comme les criminels instinctifs » (3). Elle se montre plus douce pour les criminels d'occasion qu'elle croit encore susceptibles d'adaptation au milieu social. Ce courant d'idées n'a pas été étranger au vote de la loi du 27 mai 1885 sur les récidivistes et de celle du 14 août de la même année sur les moyens de prévenir la récidive.
(1) La nnota setutla pénale^ p. 26. 2^ édition. Turin, 1S86.
(2) Criminologia. Turin, 1886.
(3) GAEOFALO, ojf. cit.
Au moment de passer à la seconde partie de cet ouvrage, arrêtons-nous un moment pour jeter un coup d'œil d'ensemble sur les diverses fins humaines dont nous venons de par* 1er.
L'histoire nous a montré la religion au berceau de l'humanité : puis nous avons vu la science et l'art se séparer progressivement, pour se faire un domaine à part. L'industrie et le commerce ont suivi cet exemple, et, avec le temps, la moralité et le droit se sont constitués séparément.
Le religion fut prépondérante dans presque tous les Etats de l'Orient antique. Le livre des Rois (Ch. VIII, 1. l),nou8 fait assister à la substitution du régime civil à la théocratie. En vain Samuel s'efforce de mettre en lumière tous les inconvénients de la royauté : a Noluit auiem populus audire voceni Samuelis, sed dixerurU : Nequaquam ! rex erii super nos ».
En Chine, la science l'emporte. Une sorte d'Académie des sciences morales règle définitivement les relations de l'homme avec l'infini. Un pouvoir central, avec ses mandarins^ sa police, parfois admirable, écarte prudemment tout cequi pourrait surexciter les esprits et soulever des discussions. Une religion et d'innocentes parades couronnent l'édifice administratif qui a pour base une instruction élémentaire largement répandue, et pour pivot la classe des lettrés qui se recrute parmi les gradués qui concourent aux emplois publics.
L'industrie et le commerce fleurirent chez les Phéniciens. Mais ils furent toujours les sujets ou les tributaires des Egyptiens, des Perses ou des Grecs. Carthage, la grande république phénicienne, n'avait que des troupes mercenaires avec qui elle se montrait du reste fort parcimonieuse. « Si Annibal est vainqueur, disait Hammon au sénat, il n'a pas besoin de renforts; s'il est vaincu, il trompe la république et n'en mérite pas ».
Les beaux-arts brillèrent en Grèce du plus vif éclat; ils furent presque la seule institution nationale du peuple grec. Mais la Grèce ne devait son indépendance qu*aux rivalités
des Etats qui renvironnaieat. A peine Rome les eut-elle absorbés, qu'elle devint la proie du vainqueur.
Rome a été toujours considérés comme la patrie de la moralité et du droit : Honeste vivere^ neminemlœdere; suum cuiqTÂe tribuere. Sa législation a été adoptée par toutes les nations civilisées qui lui ont donné le nom de raison écrite.
Au berceau de l'Europe moderne, nous trouvons l'Eglise qui convertit les barbares pour les initier à la vie civile. Dans la désorganisation universelle, TEglise acquiert un grand pouvoir, mais lorsque, à la fin du XI* siècle, elle essaya de soumettre le monde au clergé, le clergé à la papauté, TEurope à une vaste théocratie, ses tentatives aboutirent à un échec. Le monde moderne se compose d'éléments trop hétérogènes pour pouvoir se soumettre à un principe unique. On a compris qu'il fallait attribuer à chacune des principales fins humaines son domaine légitime, pour arriver au plus grand développement de la vie individuelle et sociale. Ce senties bornes de ces domaines que nous avons cherché à déterminer dans cette première partie.
Et maintenant que nous connaissons le but à atteindre, il nous reste à chercher les voies qui nous y conduiront. Ce sera Tobjet de la seconde partie de cet ouvrage.