DE L'INDIVIDU
. Jusqu'ici nous avons eu sous les yeux toute l'éthique, considérée au point de vue juridique. Elle est réalisée par l'homme soit individuellement, 60il en société. L*hommeest naturellement sociable, et cette vérité, aperçue par Aristote et par les grands penseurs de l'antiquité^ a été vainement contestée par Hobbes, Rousseau et leurs disciples. L'individu isolé est une abstraction ; l'histoire ne nous montre que familles, tribus, peuplades, peuples et états. Nous considérerons donc Tindividuy non comme formant par lui-même un tout complet, mais dans ses relations avec la société. Leibnitz fut le premier à mettre dans son vrai jour
le principe de la continuilé, mais Arislote, dans son Traité de V Ame, l'avait déjà pressenti. Le Slagyrile cherche Tàine non seulement dans Thomme et les animaux, mais dans le monde entier, partout où la vie se manifeste, c'est-à-dire dans la succession et la gradation continue des forces organiques. Il nous la montre à son dernier degré dans la plante, avec une unique faculté, la nutrition ; puis dans Tanimal, qui a sensation et locomotion ; enQn dans l'homme chez qui elle s'élève jusqu'à la pensée et à la raison.
Leibnitz explique qu'il faut considérer le repos comme un mouvement qui va continuellement en diminuant, et l'égalité comme une inégalité qui s'évanouit. La matière inerte est le sommeil des forces représentatives, la vie animale est le sommeil des monades, comme la vie rationnelle en est le réveil. Cette métaphore fut prise dans son sens littéral par Schelling, qui, dans son Système de philosophie delà ncUure, décrit le processus dynamique des êtres qui au fond ne sont qu'un seul et même être qui varie à l'infini. Tandis que Leibnitz reconnaît que l'échelle des êtres est continue, Schelling s'applique à nous démontrer qu'elle est homogène dans ses différents degrés, confondant ainsi la continuité de la loi avec la continuité de la substance. Darwin a donné une forme nouvelle et plus populaire à l'hypothèse panthéiste.
Quelles sont les formes inférieures de l'individualité? se demande Caro dans son dernier ouvrage (1). Il commence par définir Tindividu, d'après l'étymologie de ce mot, ce qui ne peut être divisé [individuum], ce qui forme comme un système de phénomènes distingués de tout autre par des caractères propres, et qui est limité de tous côtés dans Tes pacé. C'est le minimum de l'individualité, et dans le monde inorganique nous le trouvons tout d'abord dans les astres, qui sont des corps parfaitement distincts. 11 y a dans le ciel une région vague qui semblait échapper à l'individualité, la voie lactée ; mais le télescope a démontré que les nébuleuses elles-mêmes se résolvent en un nombre infini de corps cé-
(1) Voy. Prohlèmet éê morale tociaU. PapU, 1866,
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lestes. Prenons un minéral, nous ne larderons pas à décout vrir un point central autour duquel, dans certaines circonstances, les affinités chimiques réunissent de nouveaux élé-* ments. Par exemple, le cristal d*alun, plongé dans une solution déterminée, croit indéfinimeut, puis quand on l'en retire, il revient à son premier état, les éléments qui s'étaient agiomérés autour de lui entrant dans de nouvelles combi« naisons. Partout dans le règne minéral se révèle un principe d'unité plastique, une sorte d'architecture interne dépendant de lois physiques et chimiques certaines, ce qui constitue une espèce d'individualité minéralogique : mais il n*y a pas une forme bien déterminée et spécifique qui sépare un corps d*un autre et permette de les distinguer. En poussant l'analyse jusqu'à ses dernières limites, nous trouvons les rnolé* cules des corps simples composées d'atomes d'éther. Voici l'unité minéralogique, que nous ne pouvons guère discerner, puisque tous les atomes sont identiques entre eux et ne diffèrent que par leur place dans l'espace et par leur mode d'agrégation. Ces atomes d'éther forment, en se réunissant, les molécules des corps simples, bases de tous les corps composés : en sorte que les échanges de mouvement entre les atomes produisent ce que nous appelons électricité, lumière, chaleur, etc.
Dans le monde organique, le minimum d'individualité se trouve dans la cellule dont se composent les tissus animaux et végétaux. Les cellules sont de petits êtres, invisibles à l'œil nu, de forme polyédrique, unis l'un à l'autre; elles ont une vie propre, une autonomie, qui diminue à mesure que la plante ou l'animal s'élève dans l'échelle des êtres organisés et acquiert une plus grande harmonie organique. La plante a la vie, sans en avoir conscience ; elle a des mouvements coordonnés, comme l'ascension de la sève, mais tous ces mouvements peuvent s'expliquer par les lois mécaniques. L'animal détruit en quelque sorte la loi delà pesanteur qui l'attache au sol, il règle ses mouvements et il coordonne ses fonctions pour atteindre un but. Au règne de la mécanique succède celui de la spontanéité, dont
ranimai a une conscience vague qui s'appelle instinct.
Ënlre tous les animaux, il y a Thomme qui pense et qui conçoit Tabstrait et Tuniversel. Outre les excitations purement sensibles qui le poussent à coordonner ses mouvements instinctifs pour un but déterminé, Thommo, par la réflexion, peut trouver en lui des mobiles rationnels absolument indé« pendants de l'instinct. Alors l'intelligence crée en nous la liberté, qui n'est que la spontanéité délivrée de l'influence de l'instinct et de ta fatalité physique, et nous acquérons une véritable personnalité, capable d'obéir à la loi morale. Ainsi l'individualité, à peine reconnaissable dans le régime minéral, acquiert par l'organisme la permanence, le sentiment de la vie, et le mouvement spontané : elle devient dans l'homme une personnalité libre qui le place au-dessus de la nature, bien qu'il vive dans la nature.
Le mot personne, dans son sens propre, signifie ce qui est individuel et qui sert à distinguer un individu des autres. Dans son sens juridique, il indique un être sensible, intelligent, libre, et par conséquent capable de droit. Personna est cujxjLS aliqua voluntas est^ et comme dit Leibnitz, cujus datur cogitatioy affectus^ voluptas^ dolor. D'après le droit positif, personna est homo statu civiliprœditus. Cependant il ne peut y avoir personnalité sans société, car le moi juridique n'a d'existence que dans son opposition au toi^ d'où le proverbe unu8 homo, nidlus homo. En analysant la personnalité humaine, nous lui trouvons trois attributs fondamentaux, l'égalité, la liberté, la sociabilité. Les hommes sont égaux parce qu'ils ont la même nature, non parce qu*ils ont des facultés identiques; ils sont libres parce qu'ils ont inlelli-. gence, volonté et activité consciente : ils sont sociables parce qu'ils tendent à un but commun. Les deux premiers attributs, l'égalité et la liberté, se développent en proportion de la sociabilité. Dans la famille primitive, le patriarche seul était libre et égal aux autres patriarches; dans la commune, régalité et la liberté s'étendirent à d'autres membres de la famille, et dans l'État, après de longs siècles, tous les individus y participèrent. Le temps n'est guère éloigné où tous
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les membres de l'humanité jouiront des mêmes droits dans toutes les sociétés humaines.
Outre les personnes physiques, il y a des personnes mo* raies ou juridiques, qui sont des êtres collectifs à qui la loi reconnaît des droits. Elles diffèrent des personnes physiques en ce qu'elles ne sont pas sujettes à mourir, bien qu'elles puissent mourir juridiquement, quand la loi retire la sanction des droits qu'elle avait reconnus. Les personnes physiques et morales ont droit à leur complet développement, en tant qu'il n'offense pas le droit des autres.
Quels sont les droits individuels des personnes physiques? L'antiquité n'en avait pas une idée claire, elle subordonnait trop le citoyen à l'Etat. Au XVI® siècle le jurisconsulte Doneau, digne rival de Cujas, reprochait aux jurisconsultes romains d'avoir négligé les droits de la personne. En chacun de nous, dit-il, il y a des droits inhérents à la personne et qui nous appartiennent essentiellement ; il cherche à démontrer que ces droits sont supérieurs aux autres, parce qu'ils appartiennent à l'homme, même en l'absence des choses extérieures, eliamsi desint res cceterœ exiemœ. Ce jurisconsulte réduisait à quatre les droits primordiaux : tn/a, incolumitas corporis^ libertas^ existimalio. L'énumération est incomplète : mais la vie et l'honneur, placés sur la même ligne que la liberté et la sécurité corporelle, manisfestent bien l'esprit libre du XVI* siècle. Les écrivains qui fondèrent au XVII« et XVIII« siècles l'école du droit naturel, Grotius, Puffendorf, Vattel, Burlamaqui, ont développé les idées générales de liberté, d'égalité et de sociabilité. Blackstone, 4^ui s'inspirait de la constitution anglaise, a donné une notion très-précise des droits de l'homme : « Les droits de la personne considérée dans sa capacité générale, sont absolus ou relatifs : absolus, quand ils appartiennent en propre à chaque homme, considéré comme individu, ou personne particulière; relatifs, quand l'homme les reçoit de la société, et qu'ils sont la conséquence des relations réciproques de tous les membres d'une société donnée. Les droits absolus sont ceux que les hommes reçoivent de la nature, et dont tous
doivent jouir ». D'autres auteurs ont employé les termes de droits innés ou acquis^ originaires ou dérivés^ ou d^autres semblables, pour exprimer que, dans toute organisation politique ou sociale, il faut protéger de toute manière l'intégrité de la personne physique et morale de ses membres.