CHAPITRE SEPTIEME DE L'HUMANITÉ
L'Humanité peut-elle être sujette d'un droit? Cela dépend du sens que Ton donne à ce moL Certainement il n'existe pas en dehors des individus un être à part qui s'appQWeHumcmité, Mais au dessus des Etats nous pouvons imaginer une association plusétendue, qui comprend tout le genre humain. Cet idéal qui nous est donné par le catholicisme, (Unuspastor et unumovile) n'est pas démenti par la science, et a pour base l'unité d'origine et l'identité de nature de l'espèce humaine. Cette association ne pourrait certainement pas prendre la forme d'une monarchie universelle, mais bien celle d'une vaste fédération sous un tribunal arbitral.
Une nouvelle science, distinguée depuis peu de Thistoire naturelle, l'anthropologie, étudie l'humanité telle qu'elle se manifeste dans l'espace et dans le temps. L'unité de Tespèce, son origine, ses variations sous l'influence du milieu, le centre ou les centres de création, ses rapports et ses différences avec les autres espèces animales, tels sont les problèmes qu'elle étudie. Mais Tbomme physique, l'homme extérieur, qu'elle étudie de préférence, est inséparable de l'homme ethnique et pensant.
La nature est divisée en deux grandes parties, le monde inorganique et le monde organique. Le premier se subdivise
en sidéral et en minéral, le second en végétal, animal, et humain. Dans le premier on observe les phénomènes du mouvement conformément aux lois de Kepler, et les phénomènes physico-chimiques. Dans le second on observe en outre les phénomènes vitaux pour le règne végétal, les phénomènes de mouvement volontaire pour le règne animal, et les phénomènes de moralité et de religiosité pour le règne humain.
Après avoir reconnu les phénomènes qui distinguent les divers règnes de la nature, la première question qui se présenta à Tesprit des anthropologistes fut celle de Tunité ou de la pluralité de l'espèce humaine. Les partisans de la pluralité d^origine des races humaines considèrent comme fondamentales certaines différences de stature, de conformation et de couleQr spéciales aux habitants des diverses parties du globe ; les partisans de Tunité d'origine ne voient dans ces différences que TefTet de conditions accidentelles qui ont dû plus ou moins modifier le type primitif.
L'unité de l'espèce humaine nous est révélée par la Bible; elle n'avait jamais été contestée avant 1677, époque ou un gentilhomme protestant de l'armée de Condé s'efforça de prouver, par des versets mêmes de la Bible, que le peuple hébreu seul descendait d'Adam et d'Eve, et que les autres hommes avaient été créés précédemment, en même temps que les autres animaux, sur tous les points de la terre habitable. Les philosophes du XVIII^ sièclereprirent cette controverse comme arme de propagande antireligieuse; ils furent les précurseurs de l'école moderne qui soutient la pluralité d'origine de l'espèce humaine. Mais l'unité d'origine a été défendue par les plus illustres naturalistes, quelque différentes que fussent leurs doctrines : Buffon, Linné, Cuvier, Lamark, Blainville, les deux Geoffroy, le physiologiste Mul- 1er, et le grand voyageur Humboldt. Le célèbre anthropologiste Qualrefages a étudié à nouveau la question, sans parti pris, et dans le seul intérêt de la science. Il commence par déterminer le sens précis des mots espèce, variété, race. L'idée d'espèce nous vient de la ressemblance des individus
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et de leur filiation : l'espèce estdonc, d'après rillustre auteur, Tensemble des individus plus ou moins ressemblants, qui peuvent être considérés comme descendant d'un même couple primitif par une succession naturelle et non interrompue de familles. Quand un individu, provenant de la même génériition, présente des caractères extraordinaires et exceptionnels qui le distinguent des autres représentants de la même espèce, il est une variété : et quand les caractères exceptionnels de celte variété se transmettent de génération en génération et deviennent héréditaires, ils constituent une race. Le nombre des races provenant d'une espèce peut être égal au nombre des variétés et par conséquent être très considérable. Cette loi est commune aux règnes végétal, animal et humain.
La preuve matérielle que les divers groupes humains constituent des races et non pas des espèces, résulte de la faculté qu'ils ont de produire des métis, tandis que Tunion entre individus d'espèces différentes ne produit que des hybrides. C'est ici le moment d'examiner comment le milieu et l'hérédité ont produit la diversité des races humaines. A Torigine, l'homme n'a subi que l'action des agents modificateurs naturels, et sous leur influence se sont formés les races pures, au nombre de trois : la race blanche, la race jaune et la race noire. Puis ces races ont donné par croisement la race rouge et la race olivâtre. Le milieu n'est pas seulement le climat, mais tout Tensemble des conditions sous l'empire desquelles la plante, Tanimal et l'homme se constituent et se développent comme germe, embryon, et individu jeune ou adulte. L'action du milieu n^est même pas diminuée par la civilisation. Les Anglais se sont établis dans l'Amérique du Nord vers l'année 1620, il y a deux siècles et demi. A peine douze générations se sont-elles succédées, et déjà l'Anglo-Américain, le Yankee^ ne ressemble plus à ses ancêtres. Dès la seconde génération, l'Anglais créole de l'Amérique du Nord présente dans sa conformation des modifications qui le rapprochent des races locales. Plus lard, la peau se dessèche et pord sa couleur rose : le système glandulaire est réduit à son
minimum •.•la chevelure devient noire et lisse, le cou s'amincit, la tête diminue de volume. Dans la face, les fosses temporales se creusent, les pommettes deviennent saillantes, la cavité des orbites s'approfondit, la mâchoire inférieure devient massive. Les os des membres s'allongent et s'amincissent, de telle sorte qu'en France et en Angleterre on fabrique pour les Etats-Unis des gants spéciaux avec doigts trte allongés. Enân, chez la femme, le bassin se rapproche, par ses proportions, de celui de l'homme.
Le centre de la création est placé par Quatrefages et un grand nombre d'autres auteurs, en Asie, dans celte vaste région limitée au Sud et au Sud-Ouest par l'Himalaya, à rOuest par les monts Bolor, au Nord-Ouest par l'Ala To, au Nord par l'Altaï et ses dérivés, à l'Est par le King-Kan, au Sud et au Sud-Est, par le Felina et le Kuen Lun. Les trois types fondamentaux de l'espèce humaine sont encore représentés dans les environs de cette i*égion. La race noire est un peu plus éloignée, mais il y a, entre les îlesKiou Siouet les îles Anderman, des stations maritimes où on la montre pure ou mêlée. Sur le continent, il y a du sang nègre dans les classes inférieures de presque toutes les côtes des deux péninsules de Gange : on trouve la race uoire pure jusque dans le Népal, à l'Ouest du Golfe Persique. et sur les bords du lac Zareh. La race jaune, pure, ou mélangée avec la race blanche, paraît occuper sur la région indiquée cidessus, et aussi les pays qui l'entourent au Nord, à TEst, au Sud-Est, et à l'Ouest. La race blanche semble avoir disputé cette région à la race jaune. A une époque très reculée, les Tou-Tchi et les Ou Sun y séjournèrent au Nord de l'Oang- Ho : actuellement dans le petit Thibet, dans le Thibet Oriental, on signale des groupes de populations blanches. Les Miao-Tse occupent les régions montagneuses de la Cbine : les Siapouts résistent énergiquement dans les gorges des monts Bolor. Sur les confins de cette région, on rencontre à l'Est, les Ainos, les Japonais des hautes côtes, les Tinguians des Philippines, et au Sud les Hindous. Au Sud- Ouest et è rOuest, l'élément blanc domine pur ou mêlé. Des
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considérations linguistiques confirment cette conjecture. Les trois formes fondamenlales du langage humain se retrouvent dans ces contrées et dans les mêmes proportions. Au centre et au Sud-Est de cette région, les langues monosyllabiques sont représentées par le Chinois, le Cochinchinois, le Siamois et le Thibélain : les langues agglutinentes, au Nord et au Nord-Ouest par le groupe Japonais, au Sud par le groupedes langues dravidienneset ma1aisiennes,et àTOuest par les langues turques : enfin les langues à flexions régnent au Sud et au Sud-Ouest dans le sanscrit et ses dérivés, et dans les langues iraniennes. Quelques pages plus loin, le même auteur ajoute : « Les études paléontologiques nous ont appris qu'à l'époque tertiaire, la Sibérie et le Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré et nourrissaient de grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocéros à narines cloisonnées, qui se montrent chez nous à l'époque quaternaire. N'est-il pas permis de penser que pendant l'époque tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces que je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir, comme il les a plus tard chassées en France? Le refroidissement força les animaux à émigrer vers le Sud ; l'homme dut les suivre pour chercher un climat plus doux, et pour ne pas perdre son gibier habituel. Leur arrivée simultanée dans nos climats, l'apparente multiplication subite de l'homme s'expliqueraient ainsi aisément » (1). Gaston de Saporla développa la même thèse dans la Revue des Deux Mondes (2). Elle est aussi l'objet du savant ouvrage de M. F. Warren, professeur à l'Université de Boston (3). Tout ce que la cosmologie, la géologie, la paléontologie, la philosophie et la science des religions ont établi relativement à l'apparition de l'homme s'y trouve réuni et discuté. Les traditions des principales branches de la race blanche
(1) QuATREFAGKS. Vetp^ce humaine, p. 181. Paris, 1877.
(2) Vn ettnai de gynthète paUontologiqye^ n* du !•' mars 1883.
(3) ParadUe Fonnd the eradle of the human race at the north pde^ a ttmdy of the prehUtoric fcorld, Boston, 1885.
et de la race jaune confirment les preuves tirées de Tanthropologie et de la linguistique. Les Indiens tournent toujours leurs regards vers le Nord : là est le mont Merut, point de départ de toute la géographie brahmanique : là est TOutara Kourou, sorte d'Eden primitif. Les Persans placent le berceau de la race aryenne, VArjanem Vaego^ dans une région septentrionale où Arhiman fait régner l*hiver pendant dix mois : c'est de là que la race Aryenne est sortie, fuyant le froid, pour aller vers la Sogdiane et les contrées méridionales. La montagneetles fleuves sacrés des Iraniens, le mont Bezerat, (le Bordj des Persans modernes) cenlredu monde et source des eaux, et le fleuve Arvand qui en sort, nous reportent aux sources derOxus et de Tlassarle. Eugène Burnouf adémontré que le Bezerat est le Bolor ou Belorlog, et que TArvand est riassarte. Les traditions sémitiques concordent parfaite* ment avec les précédentes, puisque le Phison qui sort du jardin de TEden est probablement le haut Indus, et que le pays de Havila, où abondent l'or et les pierres précieuses, semble être le pays de Darada(Cachemir), célèbre par ses richesses. Le Gibon est TOxus. Les races portent avec elles dans leurs migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent. Tout conduit à placer TEden des races sémitiques au point de séparation des eaux de TAsie, vers cet ombilic du monde, que toutes les races semblent considérer comme le berceau de leurs traditions. Les races mongoles placent leur origine dans le Tian-Chan et dans l'Altaï, et si les races finnoises semblent indiquer TOural, cela vient de ce que cette chaîne de montagnes leur cache la vue d'un système de montagnes plus éloigné (l).
Les premiers hommes qui parurent au centre de création ne devaient différer que par les traits individuels. Pendant longtemps, l'humanité dut être homogène, comme cela arrive à toute espèce végétale ou animale cantonnée dans une
(1) Rbnan. De V origine du langage ^ p. 232. Paris, 1859.
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région peu étendue. En sortant des gorges de Bolor pour se répandre d'un côté jusqu'à la péninsule du Gange et jusqu'à Ceylan, et de l'autre jusqu'en Islande et dans le Groenland, elle a subi l'influence des divers agents modificateurs qui ont fait les races pures, lesquelles, par leurs croisements, ont produit les races mêlées (1). Mais les caractères qui distinguent tant les races pures que les races mêlées, n^indiquent aucune différence fondamentale : un simple arrêt ou un excès de phénomènes évolutionistes sont la cause des principales différences qui séparent les races, spécialement les deux plus éloignées, la blanche et la noire. La plus grande différence résulte de la capacité cérébrale. Davis a mesuré avec soin la capacité intérieure moyenne des crânes des diverses races, et il a trouvé que chez les Eui*opéens, elle était de 22 cm. 90mm.06, chez les Américains indigènes de 21 cm. 81 mm. chez les Asiatiques, de 21 cm. 75 mm. 02; chez les Australiens, de 20 cm. 76 mm. 02. Une meiN leure éducation intellectuelle ne pourrait-elle pas augmenter celte capacité? Les renseignements fournis par les travaux de Broca, de Richard et de Lartet, répondent affirmativement.
L'unité morale de l'espèce humaine a été aussi constestée Chez lôs peuples sauvages, a-t-on dit, il n'y a pas de mora-
(l) Dans un travail spécial intitulé Les Poîyné$ien$ et le^trt migrations , Quatrefages démontre que la Polynésie a été peuplée par migrations volontaires, ou disséminations accidentelles procédant en général de Touest à l'est. Les Polynésiens venant de la Malaisie, et spécialement de Pile de Buro, se sont arrêtés et établis d*abord dans les archipels Samoa et Tonga, d*où ils ont envahi le monde maritime qui s^étendait devant eux.
Les Orientalistes ont prouvé que les Chinois et les Japonais connurent l'Amérique avant les Européens. Le courant du Tessan et du fleuve noir du Japon ouvre une large voie aux navigateurs, et encore aujourd'hui jette sur les côtes de la Californie des jonques battues par la tempête. Le courant équatorial de l'Atlantique peut conduire des Africains dans PAmérique du Sud, tandis que le voisinage du Groenland y amène des Scandinaves, de sorte que Pon trouve dans le nouveau-monde des traces de toutes les races de Pancien.
lité; chez les peuples civilisés, la morale admet, suivant les temps el les lieux,des maximes contradictoires. En lisant avec soin les récits des voyageurs, on trouve chez les sauvages au moins les germes de la morale ; et à mesure que ces peupied progressent en civilisation, la morale devient uniforme, quelles que soient les différences de race, de climat et dVganisation sociale. Il y a pour Thumanité un état de nature, où domine la loi du plus fort, et un état de raison où règne la paix et Tunion. Le progrès consiste à passer d'un état à l'autre. Chez les peuples civilisés, on ne trouve pas une morale absolument uniforme, parce que les lois morales, bien qu'absolues, immuables et universelles de leur nature, ne se révèlent pas de partout et toujours avec des caractères identiques, comme le font toute autre espèce de vérités (1).
L'unité physique et l'unité morale de Tespèce humaine étant démontrées, il en résulte que son existence juridique doit être reconnue. Mais, de quelle manière? Par l'introduction dans les traités de clauses qui obligent progressivement tous les Etats à respecter les droits fondamentaux de l'humanité, tels que la liberté civile, la tolérance religieuse. L'exemple n'en est pas nouveau : il nous est donné par l'antiquité, quand les premiers Grecs, Gélon et Jéron contraignirent les Carthaginois de Sicile à abandonner l'usage des sacrifices humains. Dans presque tous les traités conclus par les Européens avec les Etats Orientaux, il y a quelque article en faveur de la tolérance ou de la liberté du culte chrétien, ou contre la traite des noirs dans les Etats Africains.
La Grèce nous a laissé un autre exemple, celui des Amphiclyonies. Les Amphictyonies étaient des associations politiques et religieuses d'un certain nombre d'Etats voisins (comme l'indique Télymologie du mot) dans lo but de régler à l'amiable leurs relations réciproques. Dans les premiers
(l) Paul Janet. VnniU morale de Vetpèce humaine, Reme des Deiix- Mondea. 15 août 1868.