SOURCE DU DROIT
Le Droit, nous l'avons dit, est la règle des relations extérieures de l'homme, vivant en société, il est la mesure des actes sociaux. Cette règle nous la cherchons constamment, en la demandant à notre propre raison, mais comme cette raison est contingente et relative, qu'elle varie avec les individus, nous arrivons invinciblement à concevoir l'existence d'une raison supérieure à la nôtre, d'une raison type, qui doit éclairer toutes les autres, et que nous nommons V ultima ratio rerum, la raison des raisons. En elle, nous plaçons la vraie source du Droit.
A cette raison suprême, nous donnons tous les caractères de la perfection. Elle est pour nous le type parfait, le type dont nous nous servons pour comparer, pour juger, pour affirmer que telle chose est vraie, que telle chose est belle, que telle chose est bonne, que telle chose est utile.
Or, ce type, cette raison absolue, implique nécessairement un être absolu, dont elle est l'attribut, un être qui la possède, un être qui est son substratum.
Autrement, il faudrait dire que l'effet est sans
cause, que l'attribut est sans substance, que le rayon est sans foyer, que la forme est sans essence, que la quantité ne suppose pas l'unité, que l'intellect ne suppose pas l'intelligence. Or, de telles hypothèses seraient, pour la raison de l'homme, d'absurdes contradictions.
La raison absolue implique nécessairement l'être absolu dont elle est l'attribut. Il y aura toujours équation entre la grandeur du compris et la puissance de l'être qui comprend. Comprendre, c'est égaler.
Il est donc, par conséquent absolu, par conséquent infini, par conséquent parfait, celui qui possède la raison absolue et infinie.
Il est bien vraiment vivant, car si on ne l'admettait qu'à l'état d'hypothèse, seulement comme un être possible, il ne serait plus qu'une abstraction de l'esprit; il cesserait à l'instant d'être parfait, puisque la première des perfections, c'est la vie.
Dieu, Y Etre infini, qui a un nom dans toutes les langues humaines, est donc réel comme la vie, réel comme l'homme, réel comme le Droit.
Sans doute, la raison humaine, qui est finie, ne peut comprendre la raison divine, qui est infinie: le fini n'embrassera jamais l'infini, puisqu'il ne saurait le contenir ; s'il le contenait, il l'égalerait, mais il le conçoit, et c'est assez pour qu'il reçoive de lui les rayons, qui sont, dans sa sphère, le fil conducteur.
Ce fil conducteur, qui nous rattache à la raison divine, l'homme le retrouve partout.
- Le philosophe s'incline devant les idées innées qui s'imposent à lui ; ces idées, il les découvre, mais il ne les crée pas.
L'artiste a toujours devant lui un idéal qui le soutient, qui le tourmente, et qui le grandit dans la mesure même où il aura souffert. Wagner, qui fut un puissant artiste doublé d'un philosophe, disait en parlant de cet idéal, qui fut la passion de sa vie : « Je ne le comprends jamais, mais je le conçois toujours. »
Celui qui rêve de la justice, la veut immanente, c'est-à-dire vivante et absolue, et cependant il se rend compte qu'elle n'a jamais, en ce monde, que des applications incomplètes, même quand elle ne rencontre pas des révoltes.
Toutes les sciences se divisent en deux catégories : ou elles sont expérimentales, et procèdent par induction, ou elles sont métaphysiques, et procèdent par déduction. Or, sur ces deux routes différentes, tous les savants invoquent au début ou à la fin cette raison première, qui nous domine et nous enveloppe.
S' agit- il des sciences expérimentales, le savant, qui procède par induction, passera toujours du fait à la loi, du particulier au général, de l'individu à la série, de l'espèce à la famille ; il isolera tous les éléments de son étude pour être sûr du résultat, mais il ne descend ainsi que pour remonter plus sûre-
ment ; comme l'architecte, il veut une base souterraine et profonde qui sera l'assiette de son édifice; il va aux infiniment petits des choses, pour s'élever à la vérité générale, à la loi maîtresse dont la découverte récompense ses patients labeurs.
S' agit- il des sciences métaphysiques, le savant, qui procède par déduction, affirme comme indiscutable une idée génératrice, cause primordiale des causes secondaires, et il tire de cette idée des conséquences multiples qui s'imposeront à tous.
Ce procédé de la déduction sera celui du juriste, comme il l'est du mathématicien et du philosophe. On en use chaque jour à l'école et au prétoire, quand, sous la forme archaïque du syllogisme, on passe d'une vérité générale à une vérité moyenne, et d'une vérité moyenne à une vérité spéciale ; l'exemple suivant me fera bien comprendre :
« Nul ne peut s'engager, s'il n'a atteint l'âge fixé par la loi pour avoir la plénitude de ses facultés : voilà, pour le juriste, la vérité générale, la vérité première.
« L'enfant de douze ans n'a pas cet âge de la majorité, voilà la seconde vérité, la vérité moyenne.
« Donc, il ne peut s'engager, voilà la troisième vérité, la vérité spéciale. »
Ainsi, qu'il induise ou qu'il déduise, l'homme s'incline toujours devant une vérité première, qui est pour lui l'invariable. S'il déduit, il la prend pour point de départ; s'il induit, il la salue comme le terme d'arrivée.
L'invariable nous domine, et nous enveloppe. Que nous poursuivions le vrai, que nous cherchions le beau, qui, suivant la belle expression de Platon, n'est que « la splendeur du vrai », que nous voulions le juste, cette grande mesure des actes sociaux, il nous faut toujours un type de comparaison, et ce type nous révèle l'Etre parfait, qui dit à Moïse, dans le buisson ardent : Je suis celui qui suis.
Dieu est donc la source immanente du Droit, source entrevue par la raison humaine.
Un homme qui avait beaucoup vu et beaucoup appris, après avoir beaucoup douté, disait un jour, avec une conviction profonde : « Je ne puis affirmer le Droit que si j'affirme Dieu. » Lui aussi trouvait que la force tangible suppose toujours la force intangible, que le mouvement suppose toujours un moteur qui n'a pas été mû : il affirmait ainsi l'Etre suprême, l'Etre souverain, qui donne tout sans recevoir, et qui est aux vérités premières ce que la force de la cohésion est aux atomes.