IV
Prohibitions.
Si l'âge trop précoce est un obstacle temporaire au mariage, la parenté, à un degré trop rapproché, peut être un empêchement permanent, et le législateur a, sur ce point, des prohibitions à formuler.
Le lien le plus sacré est celui que crée la transmission du sang. Quand on a donné la vie, les relations formées entre l'auteur et l'enfant sont exclusives de toutes autres. Rien n' efface et rien ne remplace la paternité et la maternité. La prohibition du mariage entre ascendants et descendants en ligne directe, quel que soit le degré, restera donc absolue.
Les fleuves coulent vers la mer, et les ruisseaux coulent vers les fleuves sans remonter jamais à leur source. Si la main de l'homme voulait leur imposer cet effort, ils ne reflueraient vers leur point de départ qu'en altérant profondément la pureté de leurs eaux. Une loi semblable régit le cours des générations. Le jour où on la violerait, physiquement on tuerait la race ; moralement on aboutirait à une effroyable dégradation des facultés et des aptitudes. Aussi, chez tous les êtres que n'a pas atteints une perversion profonde, un secret instinct répugne à cette union monstrueuse; l'ascendant qui la tenterait apparaît comme faisant un crime contre la nature.
La première prohibition est ainsi créée par la transmission du sang ; la seconde le sera par la communauté d'origine.
De cette communauté d'origine surgit un lien très fort, mais un lien qui entraîne des conséquences moins absolues.
Pour nous, le genre humain descend d'une source unique, dès lors, nous devons reconnaître, qu'au
début du monde, le frère et la sœur ont dû s'unir pour engendrer et se perpétuer. Cette union devenait nécessaire pour assurer la conservation de l'espèce et la multiplication des êtres humains, mais ce sacrifice, une fois accompli pour sauver la race, la loi qui écarte l'union entre personnes trop semblables, engendrées et élevées par les mêmes auteurs, cette loi doit reprendre tout son empire.
Dans la ligne collatérale, la prohibition restera inflexible entre le frère et la sœur ; elle sera relative entre les autres collatéraux. Prohibition relative, elle pourra disparaître, quand la souche aura de nombreux rejetons et que la parenté ne s'affirmera plus qu'à des degrés fort éloignés.
^"A quels degrés les parents pourront-ils s'unir par le mariage? Tout dépendra de l'état des mœurs, des habitudes familiales, des traditions, des besoins du pays.
La famille garde- 1- elle ses membres au même foyer, les élève- 1- elle sous la même tente? une communauté de vie accompagne la communauté d'origine, et alors il est prudent d'inciter les jeunes rejetons à essaimer et à faire souche avec un sang nouveau. La prohibition du mariage entre les êtres que rapproche une communauté d'origine et de vie se justifie à tous les points de vue. Elle est rationnelle puisqu'elle assure la pureté des mœurs, elle est rationnelle puisqu'elle conserve la vigueur et la santé de la race.
Si, au contraire, la famille a déjà essaimé, si ces
enfants du même père et de la même mère ont déjà dressé leurs tentes ailleurs, les liens sont moins étroits. Ces collatéraux deviennent insensiblement plus étrangers les uns aux autres : ils fréquentent des milieux différents. La parité qu'implique la parenté s'est affaiblie graduellement, comme la parenté elle-même. Alors la prohibition du mariage perd une partie de sa raison d'être et elle devra cesser, le jour où, après plusieurs générations, les rejetons seront très éloignés du tronc originaire.
La maintenir entre proches collatéraux, comme entre frères et sœurs est une nécessité. La faire disparaître entre parents très éloignés est une règle tout aussi sage.
Pour certains collatéraux, qui sont encore très rapprochés, comme l'oncle et la nièce, la tante et le neveu, on devra donner aux pouvoirs publics la faculté de lever, suivant les cas, la prohibition et d'accorder une dispense justifiée par l'intérêt de la famille elle-même.
A côté du lien qui naît de la transmission du sang, à côté de celui que crée la communauté d'origine, il en est un troisième, qu'engendrera l'alliance ou l'affinité. Ce lien- là résultera de mariages antérieurs qui rapprochent déjà dans la vie les futurs contractants. Ainsi il y a affinité entre le beau- père et la belle- fille, entre la belle- mère et le gendre.
Cette affinité crée des droits et des devoirs : un beau- père a une fonction paternelle vis-à-vis des enfants de la veuve qu'il épouse. Il en est de même
pour la belle- mère ; le second mariage les rend en quelque sorte des ascendants ; ils remplacent le père ou la mère décédés : une parenté spéciale a surgi, parenté analogue à celle qui repose sur la transmission du sang : elle doit faire naître les mêmes prohibitions, c'est-à-dire des prohibitions absolues.
S'agit-il, au contraire, d'une affinité moindre, d'une affinité analogue à la parenté collatérale, comme celle des beaux- frères et des belles- sœurs, la prohibition ne peut être que relative. Ces beauxfrères et ces belles- sœurs étaient, avant la première union, étrangers les uns aux autres. On donnera donc aux Pouvoirs publics la faculté de permettre le mariage, dans tous les cas où la dispense sera justifiée par des intérêts de famille, par des nécessités d'éducation.
Ainsi toutes les prohibitions dont nous venons de parler, qu'elles découlent de la transmission du sang, de la communauté d'origine ou de l'affinité, sont en réalité de droit naturel, de ce droit qui est conforme à la nature des choses. Toutes ont pour but de protéger la dignité du foyer et d' assurer la saine propagation de la race.
Nous devons écarter les autres prohibitions qui n'ont eu leur source que dans des préjugés de caste et dans des considérations d'ordre purement politique.
Le mariage ayant un caractère universel, sont
aptes à le contracter tous ceux qui peuvent remplir le double but de l'union. On ne doit point l'interdire à raison des différences de rang social ou de nationalité.
C'est au nom de ce principe, que, sous la lente influence du Christianisme, l'homme libre put épouser une esclave, le patricien une plébéienne, l'indigène une étrangère.
Les lois religieuses peuvent édicter des prohibitions d'un autre ordre, à raison du caractère sacré qu'impriment, pour elles, l'ordination ou les vœux monastiques.
On verra, dans l'histoire, le Pouvoir civil reconnaître souvent ces interdictions, et frapper ceux qui les transgressent : on agissait alors en vertu d'accords intimes, passés entre l'Eglise et l'Etat. Mais ces prohibitions d'ordre tout spécial ne découlaient pas du droit naturel, le seul Droit, dont nous nous occupons en ce moment.
§ V Fins du mariage.
Le mariage a une double fin : la première est d'assurer à ceux qui le contractent une assistance réciproque, qui. en se développant d'une façon continue, peut leur faire une situation supérieure
à celle qu'ils avaient étant isolés. La seconde fin leur permettra de se survivre dans une postérité qui portera leur nom, héritera de leurs biens et continuera ainsi la famille.
A raison de l'âge, à raison de la santé, à raison de circonstances multiples, indépendantes de la volonté des parties, la seconde fin du mariage peut n'être plus possible ; mais la première est toujours là pour le légitimer.
Dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel, l'homme reçoit de la femme une assistance que l'homme ne lui donnerait pas, et la femme, à son tour, reçoit de l'homme une aide qu'elle ne trouverait pas dans la femme.
L'homme initie, dirige et protège sa compagne dans les deux sphères du développement humain. Il est l'être actif et fort qui a la puissance de porter les lourds fardeaux de la vie extérieure. C'est lui qui élèvera la demeure, et défendra le groupe formé au foyer: à ce groupe il donne son nom; il le marque de son empreinte et en constitue l'unité.
Ce n'est pas sans raison qu'il s'appelle le Vir, c'est-à-dire la force, terme qui a son équivalent dans toutes les langues humaines.
Acceptant cette initiation, la femme peut atteindre un développement que, isolée, elle ne connaîtrait pas. Seule, elle est naturellement hésitante ; seule, elle vieillit souvent plus vite. En s' appuyant sur le bras de l'homme, elle a plus d'assurance et plus de séduction : elle devient plus femme que
jamais. Vierge, elle avait peut-être des grâces exquises, mais des grâces encore indécises qui auraient peu duré, si elle n'avait trouvé un allié et un soutien. Femme, elle bénéficie d'une subite transformation : sa beauté grandit, son esprit s'ouvre, son cœur s'épanouit en des dévouements nouveaux à peine soupçonnés.
L'homme qui élève ainsi la femme se perfectionne à son tour. Celle-ci ne reçoit pas sans rendre, elle ne subit pas une impulsion sans réagir, sans en imprimer une autre ; elle apaisera ou stimulera au besoin l'activité propre de celui qui la protège ; elle fortifiera celui qui la dirige.
Aussi, voit- on les mœurs d'une nation s'adoucir et se purifier, partout où la femme est comprise et respectée. Dans les milieux mondains elle donnera aux hommes qui la fréquentent un certain fini d'éducation, qui les fait promptement reconnaître. Ceux qui ignorent la femme, et n'ont jamais vécu près d'elle, gardent, en général, quelque chose d'incomplet : ils n'ont pas, comme les premiers, la dignité sans affectation, l'autorité sans raideur.
Ainsi l'assistance réciproque, même lorsque les époux n'ont pas de postérité, justifie déjà le mariage.
De là vient qu'en étudiant l'histoire, nous trouvons, au moyen âge, sous l'influence prédominante de l'idée religieuse, des unions mystiques, où les deux conjoints sont d'accord pour pratiquer une absolue chasteté; ces unions sont parfaitement légi-
times, aux yeux de l' Eglise, comme aux yeux des Pouvoirs publics. La passion de l'art, la passion de la science, la. passion de la charité, la passion de Dieu peuvent amplement suffire à des êtres d'élite. Parvenues à un certain degré, ces passions deviennent exclusives, elles ne veulent plus de partage ; le renoncement à l'amour sensuel est presque nécessaire à la poursuite de leur idéal. Si on interroge les grands poètes, les grands philosophes, beaucoup répondront : on ne saurait fatiguer en même temps et impunément les sens et le cerveau ; on n'engendre point à la fois des idées et des enfants. Quant à la seconde fin du mariage, elle assurera aux deux conjoints une vie nouvelle en dehors de leur propre vie. Avec cette fin, ils triomphent en quelque sorte de la mort, ils se perpétuent.