VI
Double caractère du mariage :
Unité. Indissolubilité.
Le mariage, nous venons de le dire, a une double fin : l'assistance mutuelle des époux, leur survivance dans une postérité. Or, pour que cette double fin soit sérieusement atteinte, il faut que l'union revête et garde deux caractères : il faut qu'elle soit une, et qu'elle soit indissoluble.
Ces deux caractères, nous les retrouvons dans le plan originaire de la création. Adam était le Vir unique, Eve était Y Uxor unique, et l'homme en la voyant apparaître s'écriait :« Voilà la chair de ma chair et les os de mes os ».
L'observance de cette double loi sera, sans nul doute, pénible à l'homme déchu, mais elle est nécessaire pour qu'il se relève de la chute et poursuive son but dans la vie.
Voyons l'unité d'abord. Elle s'impose aux conjoints ; il faut écarter à la fois la polygamie et la polyandrie. Si l'homme ou la femme se donnent à plusieurs, que deviennent la paix du foyer et sa dignité? La discorde incessante est à l'état aigu ou à l'état latent, même là où l'autorité d'un chef domptera des rivalités d'esclaves.
Avec la polygamie, la femme est asservie ; elle perd ce caractère de soda mariti, de compagne de l'homme. Les deux conjoints ne sont plus deux êtres philosophiquement égaux, remplissant des fonctions différentes, mais également nécessaires.
Avec la polyandrie, la servitude de la femme ne disparaît pas. On ne trouvera cette union monstrueuse qu'à titre d'exception, chez des races très inférieures, à peu près sauvages, qui veulent ainsi maintenir le pouvoir dans une famille privilégiée, donnant seule des chefs à la tribu.
Si on étudie à fond la nature humaine, on verra vite que, lorsque le Vir et l' Uxor s'unissent librement, ils aspirent l'un et l'autre à l'unité : une
affection mutuelle et sans partage élève seule le contrat ; elle lui donne sa grandeur et sa dignitéi Quand on aime vraiment, le don de soi est sans restriction. Ainsi s'expliquent les inexorables ja-1 lousies, les indéfinissables tourments de l'être qui aime, et qui se voit déçu ou trompé.
On nous dira sans doute que toute la nature est polygame ; pourquoi dès lors l'homme serait-il astreint à la monogamie? Nous répondons que l'argument n'a pas de valeur lorsqu'on admet, comme nous l'avons déjà démontré dans une étude antérieure, qu'il y a solution de continuité entre la na- .ture inférieure et l'homme, que ce dernier est bien le Souverain, et que la monogamie fait précisément sa grandeur et sa supériorité.
On ajoutera, sans doute encore, que la monogamie entraîne avec elle de pénibles sacrifices: ainsi la virilité de l'homme commence un peu plus tard que la nubilité de la femme et elle dure encore quand celle-ci cesse d'avoir des enfants : puis les troubles de la santé, les grossesses, l'allaitement, imposent aux conjoints des repos nécessaires, coûtant souvent à la nature humaine; mais ces abstentions et ces souffrances cessent d'être une objection quand on admet, avec nous, que l'homme est un « dieu déchu », se relevant par le travail et la douleur.
Pour que l'union soit vraiment une, il faut qu'elle reste indissoluble. L'unité et l'indissolubilité sont deux caractères qu'on ne peut pas disjoindre : il y a, entre eux, une intime solidarité.
Le don de soi, consenti par les époux, au moment du contrat, ne suppose pas la rupture.
Ce don n' entraîne- 1- il pas l'irréparable, et par conséquent, l'impossibilité de revenir au point de départ, comme si rien ne s'était passé?
Comment contester l'irréparable lorsque des enfants naissent de l'union formée? A mesure que le temps marche, ces êtres nouveaux ajoutent des anneaux à la chaîne : ils ont eux-mêmes une postérité, et les conséquences du premier contrat vont se multiplier d'une manière indéfinie.
Les enfants manquent- ils au foyer des époux attristés, l'irréparable ne saurait encore disparaître.
A tous les points de vue, les deux conjoints n'ont pu vivre impunément de la même vie. La vierge est devenue femme : même si elle n'est pas mère, elle garde les signes ineffaçables de sa transformation. Moralement, la communauté d'existence impose des habitudes, des idées, des modes d'être qui n'existaient point avant l'union. On verra quelquefois cette communauté changer jusqu'au langage.
Presque toujours un des époux domine et l'autre est dominé : cette domination qui transforme, on la subit souvent sans le vouloir, quelquefois sans le savoir.
Même lorsque les aptitudes des époux s'équilibrent à ce point qu'il n'y ait ni dominé, ni dominateur, une influence réciproque les pénètre et aide encore au changement. Sans doute, au cours de
cette vie à deux, des dissentiments peuvent naître, des résistances peuvent surgir ; mais, quand le dissentiment s'apaise, quand la résistance disparaît, l'œuvre commune se reprend et s'achève, et elle devient alors plus intense, plus définitive, après ces temps d'arrêt momentanés.
La transformation sera rapide, si les époux s'aiment véritablement : alors le contraste des caractères la facilitera souvent au lieu de l'entraver.
Nous l'avons indiqué déjà, quand nous avons parlé de la nature de l'homme et de la nature de la femme : en étudiant leurs aptitudes respectives, nous avons montré l'homme prêt à tout enseigner, la femme prête à tout rechercher, à tout recevoir, à tout féconder.
Lorsque ces deux êtres s'unissent sincèrement, ils poursuivent naturellement un idéal qui est l'amour dans le mariage. Or, cet amour donne trop et demande trop pour vouloir d'une union temporaire : il aspire naturellement à la perpétuité ; on le veut exclusif, et supposer une rupture possible, c'est lui imposer une contradiction qui l'offense. L'amour met sa gloire comme sa jouissance, non seulement à se donner à un seul, mais surtout à se donner sans retour et pour toujours. Ce qu'il veut, c'est vaincre le temps, ou, du moins, c'est de n'être point vaincu par lui. Il est ainsi ou il n'est pas. Par sa nature même, il compte défier toutes les inconstances humaines, puisqu'il se résume dans
la fusion de deux êtres en un seul : on vit de la vie d'un autre, et on donne à cet autre sa vie.
Ainsi l'indissolubilité s'impose dès qu'on admet l'union monogame.
Si les faiblesses humaines ne permettent pas aux conjoints de se maintenir à cette hauteur, si l'un d'eux oublie ses devoirs, s'il rend la vie commune impossible pour la dignité ou la sécurité de l'autre époux, aussi bien que pour l'éducation des enfants, le législateur doit offrir un remède, celui de la séparation de corps. Cette séparation, prononcée par le juge, relâchera le lien formé, sans le dissoudre encore. Le principe de l'indissolubilité reste debout, une porte est ouverte au pardon, à la réconciliation.
Sans nul doute, cette séparation n'est qu'un remède relatif qui a ses périls et ses inconvénients, mais ce remède a le mérite d'éviter un plus grand mal : il permet la reconstitution du foyer, l'oubli de la faute, la reprise de la vie commune. Il est un constant hommage au double caractère du mariage : l'unité et l'indissolubilité.
Substituer le divorce à la séparation de corps, c'est méconnaître ces deux caractères qui doivent rester unis ; c'est aussi s'arrêter à mi-chemin et aboutir bientôt à l'union libre, c'est-à-dire à la négation du mariage. Quand nous aborderons l'histoire du Droit familial, nous en verrons la preuve.