LE VIR ET LUXOR
Après avoir défini l'homme, pris dans son ensemble, il faut aller plus loin et constater les deux aspects permanents et différents, sous lesquels il nous apparaît. Il est toujours masculus et femina, il est constamment le Vir et VUxor, assurant ainsi la perpétuité de sa race.
L'homme, — le masculus, — a pour attribut essentiel la virilité.
Dès que son corps se développe, dès que sonne l'heure de la puberté, il atteint un certain degré de perfection et de beauté ; alors il a le pouvoir d'engendrer et de se survivre.
C'est à ce moment aussi que son intelligence découvre avec plus de netteté les rapports des choses, que son cœur bat plus fort, et que sa volonté se forme et grandit.
Un lien intime unit ces deux puissances de l'âme et du corps : dans toutes les langues humaines, on se sert, pour les désigner, de mots identiques ou de mots ayant la même racine. On dit du père : genuit et procreavit. On nomme un génie l'homme qui dépasse tous ses semblables ; on use du même
nom pour signifier le fait d'engendrer des hommes et le fait d'engendrer des idées.
Ce lien entre la virilité physique et la virilité morale s'affirme dans tout le cours de la vie. Qu'on compare le chaste au débauché : le premier garde les deux puissances, le second les voit s'atrophier ensemble. Chez l'homme qui abuse des sens, l'entendement perd promptement sa netteté, le cœur est moins apte à sentir, la volonté n'a plus tous ses ressorts.
Enfin, pour indiquer la supériorité de la puissance morale sur la puissance physique, la première sera plus durable : elle commence avant la seconde, et lui survit souvent chez le vieillard à cheveux blancs.
Il faut maintenant comparer l'un à l'autre ces deux êtres qui se ressemblent et qui diffèrent, et que nous nommons le Vir et Y Uxor.
Si l'homme a la virilité, la femme a la fécondité : elle aussi n'atteint son degré de beauté qu'au jour de sa nubilité ; alors seulement elle a la grâce, comme l'homme a la force, et la nature, qui la prépare aux doubles joies de l'amour et de la maternité, la pare déjà plus en artiste qu'en économe.
Là où l'intelligence de l'homme recherche, avec une vigoureuse logique, les causes premières et découvre les lois qui régissent les faits, celle de la femme, moins portée à la métaphysique, agit avec d'autres tendances et pour d'autres résultats : si elle ne découvre pas l'idée, elle sait la recueillir.
Cette idée, elle se l'assimile avec une merveilleuse rapidité et la fait sienne en lui donnant la couleur et la vie. Elle transforme souvent la pensée, le concept dont l'homme a été le générateur: nouvelle Egérie, elle peut, par un mot, jeter à ce dernier les clefs d'un monde nouveau ; c'est à elle que celui-ci devra une seconde ascension.
Chez l'homme et chez la femme, le sentiment va se manifester avec des nuances très distinctes.
L'homme aura le vif désir et l'ardente poursuite ; passive au début, presque craintive, s' enveloppant de sa propre pudeur comme d'un voile qui doit la dérober à tous, la femme semble d'abord plus faite pour inspirer l'amour que pour l'éprouver. Son premier désir, c'est de plaire, donnant ainsi raison au poète latin qui la dépeint en cette frappante image :
Fugit ad saliccs, sed cupii ante videri.
Mais le jour où elle s'attache vraiment à l'homme qui l'a comprise et choisie comme unique compagne, elle sait bien mieux que lui se donner sans calcul et sans retour. Elle prend alors dans le domaine du sentiment la revanche de la légère infériorité qu'elle peut avoir dans le domaine intellectuel. Aussi a-t-on dit d'elle qu'elle apprenait tout par l'amour, et peu en dehors de l'amour.
Il y a de l'exagération dans ces derniers mots. Il serait plus juste de dire que, dans ce domaine, l'homme aspire à posséder et que la famme aspire à se donner. La seconde a plus de détachement
dans sa tendresse, et cette tendresse désintéressée revêt un caractère de persévérance et de grandeur qui lui constitue une supériorité. Son exquise sensibilité domine alors de très haut l'affection presque toujours un peu sensuelle du Vir.
Qu'une grave offense, une offense qui ne s'oublie pas, même lorsqu'on la pardonne, sépare ces deux êtres qui se sont aimés et qui peut-être s'aiment encore, ils souffriront, l'un et l'autre, d'une façon différente : la femme souffrira surtout des blessures du cœur ; l'homme souffrira d'abord des blessures de l'amour- propre.
Rien ne surpasse, rien n'égale, en ce monde, certaines tendresses de la femme. La nature humaine ne nous indique- 1- elle pas qu'il en doit être ainsi? Le père ne peut donner à l'enfant que des caresses passagères. Ce petit être qui sera un homme, la mère le porte neuf mois dans son sein ; neuf mois encore, elle l'allaite, le nourrit de sa substance, le tenant toujours enlacé dans ses bras.
Aussi, chez les femmes plus que chez les hommes, vous trouverez ces êtres rares, ces êtres privilégiés qu'ont chantés les poètes, celles qui peuvent vivre d'amour, et mourir d'amour.
Si, dans la sphère des idées, l'homme a une sorte de primauté, si, dans la sphère du sentiment, la femme l'emporte à son tour, on peut dire que la volonté, chez les deux, sera également puissante sous l'effort de l'éducation, sous l'influence du milieu dans lequel elle se développe. Mais chez l'un
et chez l'autre, elle ne revêtira pas le même caractère.
Aux prises avec les difficultés de la vie extérieure, l'homme va droit à l'obstacle, il aspire à le briser plutôt qu'à le tourner. Plus constamment au foyer, ayant une vie plus intérieure, la femme est plus portée à dénouer le nœud gordien, qu'à le trancher : elle n'aura pas la force du soldat, elle aura celle du diplomate. Si les capricieuses sont faibles, si les violentes sont mobiles, les patientes et les silencieuses ont, pour arriver au but, une singulière ténacité. La difficulté, loin de les décourager, double leur persévérance. Mieux que l'homme, elles savent, pour réussir, prendre les longs sentiers, et se servir du temps. Ces patientes ont une puissance toute personnelle qui devient, dans bien des cas, supérieure à celle de l'homme, et alors se justifiera ce vieux dicton : l'homme a fait et la femme a fait faire.
Ces différences constitutives entre l'homme et la femme sont de tous les temps ; sans doute, elles apparaissent moins sensibles chez les primitifs, chez les barbares, où Yuxor subit encore une dure servitude, mais elles s'accentuent chez tous les civilisés, à mesure que ces deux êtres, faits pour l'union, grandissent et se perpétuent.
Dieu, en effet, les fit physiquement et moralement égaux, en donnant à chacun d'eux des fonctions différentes, mais également nécessaires.
La Bible nous l'indique admirablement, quand elle nous donne le récit de la création. Pour faire " le corps de l'homme, dit- elle, Dieu prit le limon de la terre, et, pour achever son ouvrage, lui donner une âme, il souffla sur cette matière qu'il venait de pétrir. Pour faire le corps de la femme, Dieu prend une côte du premier homme endormi ; il lui faut, non plus le limon de la terre, mais déjà chair déjà vivante et de la matière organisée, afin de créer cet être nouveau, d'une force moins grande, mais d'une grâce plus parfaite, qui complétera l'homme, en restant son égal. Quant à l'âme de cette femme, qui doit être la mère du genre humain, elle viendra, comme celle de l'homme, d'un souffle de Dieu.
Il faut donc réputer oiseuse ou mal posée cette éternelle question de la supérorité d'un sexe sur l'autre, question sans cesse discutée dans le monde et les écoles. Qu'un homme soit supérieur ou inférieur à un autre homme, qu'une femme soit supérieure ou inférieure à une autre femme, cela se voit tous les jours. La variété, et par conséquent l'inégalité, sont de l'essence de la nature humaine. A tous les degrés de la création, le philosophe et le physiologiste ne trouveront jamais deux êtres absolument identiques.
L'homme et la femme seront toujours deux êtres différents, mais deux êtres nécessaires, ayant, l'un et l'autre, des fonctions indispensables. L'homme et la femme ne se répètent pas, ils se complètent, C'est pour la femme que l'homme est viril, c'est pour l'homme que la femme est féconde. Ainsi le vir et Yuxor s'unissent, grandissent et se perpétuent indéfiniment : ils sont le genre humain.