‹ La philosophie du droit (volume 3)Chapitre 27 sur 37 · L AFRIQUE · texte numérisé non relu

L AFRIQUE

L'Asie, cette grande pépinière d'hommes, devait déverser ses premières phalanges sur les côtes africaines.

L'Egypte apparaît tout d'abord, comme un phare placé entre les deux continents ; elle est la contrée fertile que le Nil arrose et féconde. Là, les Pharaons dresseront leurs tentes, avant d'élever leurs pyramides ; ils se souviendront de V Orient, qui fut leur berceau : leurs traditions seront immobiles, comme celles des contrées qu'ils ont quittées; leurs monuments semblent dire au monde que le temps n'a pas de prise sur leurs institutions.

On retrouvera en Egypte le régime des castes, la servitude des faibles. La polygamie y règne, la femme et l'enfant y sont des êtres sacrifiés.

Les Hébreux, après les services rendus à l'Egypte par le patriarche Joseph, ont obtenu des terres : mais ils se sont multipliés, au point d'inquiéter les Pharaons : le Roi ordonne que, dans chaque famille hébraïque, l'enfant mâle sera sacrifié, dès sa naissance, et la barbare volonté du souverain s'accomplit. Moïse, que la mère n'a pas le courage d'égorger, est exposé sur les eaux du fleuve et

sauvé par la fille des Pharaons. Il sera le libérateur de son peuple asservi, mais l'histoire seule de sa délivrance indique bien la férocité des mœurs. L'édit égyptien avait été accepté sans conteste et devait s'exécuter régulièrement.

Lorsque le Roi avait une pareille puissance, les chefs de famille exerçaient, eux aussi, une autorité absolue sous leurs tentes ou dans leurs demeures. On ne verra cette autorité se modifier dans le groupe de la domus égyptienne, que quand la civilisation grecque envahira les bords du Nil après le passage du grand conquérant macédonien. Alors les Ptolémées seront un peu plus humains que les Pharaons, et le régime familial bénéficiera du changement des dynasties.

La Grèce s'implante en Egypte : Alexandrie, bâtie par les vainqueurs, est, avec ses écoles, le centre de ce nouveau mouvement hellénique.

Loin de l'Egypte, mais toujours sur le rivage de la Méditerranée, Carthage avait été la grande cité commerçante du continent africain. Elle avait envoyé partout ses vaisseaux, comme Rome, sa rivale, envoyait partout ses légions.

Dans son Droit familial, comme dans son Droit politique, elle avait été dure et farouche : elle condamnait au supplice de la croix ses généraux mercenaires, quand ils n'avaient pas su vaincre, et elle demandait aux mères leurs enfants, pour lès immoler à ses dieux sanguinaires, lorsqu'elle redoutait le courroux de ces derniers. A Carthage, et sur

toutes les côtes voisines qu'elle domine, on ne trouvera que le culte de la force.

Lorsqu'on quitte les rivages de la mer, pour pénétrer dans l'intérieur du continent africain, on y découvre des terres immenses, des sables mouvants, où errent des tribus sauvages, des tribus souvent nomades, qui apparaîtront bien, comme les descendantes de Cham, frappées, ainsi que leur ancêtre, d'une malédiction séculaire.

Là, plus que jamais, la force remplace le droit : on y voit l'accouplement servile, plutôt que la famille.

Ces peuplades dégénérées se font la guerre pour avoir des esclaves et du butin.

A une certaine^date, on constatera bien les tentatives d'un chef, plus puissant que ses voisins, qui voudra les dompter et en faire une nation ; mais ses efforts échoueront et les tribus, qui n'ont rien fondé, n'auront point d'histoire.

Quand les Européens pénétreront chez elles, ils y trouveront la polygamie, la servitude, pesant d'un poids très lourd sur tous les êtres qui sont sans défense.

Dans le continent noir, la femme est l'esclave la plus maltraitée, parce qu'elle est l'être le plus faible. L'enfant est aussi malheureux que la femme, tant qu'il n'a pas atteint l'âge de la virilité. La faiblesse est un crime, la force reste un droit.

Au Congo, on trouvait, avant l'arrivée des Européens, le cannibalisme et l'anthropophagie.

Dans l'Oughanda et au centre de l'Afrique équatoriale, les noirs sont polygames. Le mari a le droit de vie et de mort sur ses femmes : le père a le même droit sur ses enfants. Le vieillard est méprisé, parce qu'il est devenu l'être faible. L'homme fait la guerre ou il chasse ; la culture, quand on cultive, et la garde des troupeaux sont imposées aux femmes et aux enfants.

Là où M. de Brazza a fondé Libreville, on immolait, il y a peu de temps, à la mort des chefs, de nombreux esclaves sur la tombe du défunt ; on enterrait avec lui une femme et un chien qui devaient le suivre et le servir dans une autre vie.

La tribu des Bondjos est anthropophage. On y achète, pour les manger, des enfants, dont la chair est plus recherchée et plus délicate que celle de l'homme fait,

En Guinée, la mort de chaque roi et l'intronisation de son successeur se célèbrent par des sacrifices humains. La femme est réputée un être impur, et le père vend ses enfants.

Chez les Pahouins, le père vendait ses filles avant l'âge de huit ans, pour toucher la dot, ou plutôt le prix que payait le mari. La femme pouvait rompre l'union en remboursant cette dot. Le père, ou la famille qui le représente, ont la même faculté ; ils reprennent alors la femme et peuvent la livrer à un autre mari donnant un prix plus élevé. C'est le trafic de la prostitution sous la forme du mariage.

Les missionnaires seuls peuvent travailler à une

autre constitution de la famille ; ils ont déjà obtenu, chez les Pahouins, que la fille ne serait pas livrée au futur mari avant sa nubilité et ils font peu à peu prévaloir la règle que son consentement est nécessaire à l'union. Depuis leur arrivée, on n'immole plus la femme à la mort du mari, mais la polygamie reste florissante. Les Pahouins ont autant d'épouses qu'ils peuvent en nourrir et ils les astreignent aux travaux les plus rudes.

Dans d'autres tribus, le mari louera sa femme à celui qui n'a pas d'esclave, la remettra en gage à son créancier, la livrera au médecin ou au fétichiste pour payer sa dette. Au décès du mari, les héritiers se partagent les femmes qu'il laisse, comme les champs ou les objets mobiliers.

Chez les Boschimans, on enregistre l'achat de la première femme, mais non celui des secondes, qui restent, comme concubines, à l'état d'esclaves.

Dans les régions du Cap, les Cafres ont un statut familial analogue à ceux que nous venons de décrire.

A Madagascar, pays un peu plus ouvert que le centre africain au commerce européen, l'asservissement de la femme et de l'enfant marchait de pair avec l'esclavage, cette plaie séculaire de tout le continent noir.

Ces fléaux honteux ne devaient s'atténuer, puis disparaître, qu'à dater de l'occupation de l'île par la France, occupation accomplie depuis quelques années.

Si les missionnaires luttèrent toujours contre l'exploitation de l'homme par l'homme, les premiers trafiquants européens ajoutèrent, au début, une autre plaie aux plaies déjà si nombreuses du continent africain, en pratiquant la traite sur une large échelle. Aux chefs des tribus, aux chefs de famille, ils achetèrent des noirs, qu'ils transportaient dans leurs colonies du Nouveau Monde, afin d'y avoir une main-d'œuvre à bon marché. Le noir, élevé sous des zones torrides, remplaçait pour eux l'indigène et l'Européen. Quand l'achat de gré à gré paraissait insuffisant, des razzias s'organisaient pour s'emparer des malheureux noirs et de leurs familles, transportés de vive force sur les navires, qui attendaient à la côte ce bétail humain. L'Europe s'émut bien tard de ces odieuses violations du droit ; la France et l'Angleterre furent les premières nations qui s'entendirent pour la répression de la traite.

Si toutes les servitudes se tiennent, tous les progrès se tiennent aussi ; l'abolition de la traite devait amener peu à peu l'abolition de l'esclavage : cette abolition est aujourd'hui un fait accompli dans toutes les colonies européennes : en Afrique, comme ailleurs, on ne devra plus considérer la femme et l'enfant comme des choses, mais comme des personnes.

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