LA GRECE
La Grèce eut un autre Droit familial que l'Orient. Ses premiers habitants, qui sont les fils de Japhet, quittent l'Asie, pour envahir l'Europe, en traversant l'Egypte, où ils reviendront plus tard avecla dynastie des Ptolémées; ils se nommeront d'abord les Pélasges et auront, dès le début, un esprit d'initiative, inconnu des contrées qui furent leur berceau. Leur génie est mobile et humain ; il a une spontanéité, contrastant avec l'immobilité des castes orientales.
Les petites Républiques grecques, qui se fondent sur la terre hellénique, baignée par la mer et inondée de soleil, auront toutes leur législation particulière. Lorsqu'elles seront menacées par les Perses, elles sauront se fédérer, à raison du péril commun ; mais l'union ne sera que passagère, et leurs discordes intérieures les livreront aux Macédoniens d'abord, à l'invasion romaine ensuite. Aux jours de leur indépendance, elles se jalousent toutes et nulle ne conquiert l'autre d'une façon définitive ; chacune garde son originalité avec son indépendance.
Sparte sera la cité austère et forte, élevant de rudes guerriers qui devaient, au prix de leur vie, arrêter les Perses aux défilés des frontières.
Sparte a des esclaves urbains qui servent les hommes libres dans la cité, des esclaves ruraux qui cultivent les terres. Sur ses esclaves, qu'on nomme des Ilotes, le maître a un droit de vie et de mort : ceux-ci s'accouplent à leur gré ou sur la volonté du maître, pour engendrer d'autres esclaves. L'homme libre peut, en règle générale, épouser deux femmes. Au début, il les achetait à prix d'argent. Quand Lycurgue légifère à Sparte, il fait de l'Etat le grand pouvoir régulateur. L'austère législateur veut avant tout assurer la force de la race et sa propagation. Il frappe d'un impôt les célibataires ; on noiera à leur naissance les enfants difformes ; les autres sont élevés sous le contrôle et la surveillance des pouvoirs publics. Les magistrats imposent le mariage : l'homme pourra faire son choix en voyant les filles nubiles lutter entre elles, à demi- nues, dans l'enceinte des jeux publics.
Le mari aura sur la femme, et le père aura sur l'enfant une autorité à peu près absolue. Le père peut, au moment de la naissance, sacrifier, vendre ou abandonner l'enfant.
Athènes a une législation plus humaine, mais où l'autorité conjugale et paternelle reste encore complète.
La monogamie prévaut, mais cependant l'homme peut épouser deux femmes. La légende en prête
deux à Socrate : Xantippe, dont le caractère acariâtre faisait souffrir le philosophe; l'autre, dont l'histoire n'a pas gardé le nom, mais qui savait le consoler.
Au début, le père mariait sa fille sans la consulter, mais bientôt l'usage de la dot apparaît, et cette dot, que le mari touche en recevant l'épouse au foyer, est, pour cette dernière, le signe d'un premier affranchissement.
Le mari a le droit de répudier sa femme, mais il doit, dans les cas prévus de répudiation, restituer la dot. Ainsi s'affirme la personnalité de la femme, puisqu'on lui reconnaît un droit sur la dot: elle devient, comme l'homme, une personne.
Pour prévenir le luxe qui corrompt les mœurs, Solon, le premier législateur d'Athènes, avait prescrit de ne donner en dot à l'épouse que trois robes et quelques menus objets. Mais on n'observa pas longtemps une règle aussi sévère, et l'on toléra vite des dots moins modestes dans le but d'encourager les mariages.
Reléguée au gynécée, l'épouse menait une vie presque claustrale, la liberté extérieure semblait n'exister que pour la courtisane.
La succession paternelle était réservée aux fils. Les filles ne pouvaient hériter que s'il n'y avait pas d'enfant mâle ; mais elles héritaient alors moins pour elles que pour les enfants qu'elles avaient en légitime mariage, ou pour le parent, pour l'agnat qu'elles devaient épouser. Toujours pour conserver
les biens dans la famille, le père avait le droit d'imposer à sa fille un mari choisi parmi ses proches. Le parent, l'agnat rapproché, a le droit d'épouser l'orpheline et d'avoir ainsi l'héritage échu à celle-ci. S'il n'épouse pas l'orpheline dont il est le tuteur, il a le devoir de la doter.
Le père a une faculté de tester fort étendue ; la mère n'a pas la même faculté.
A l'origine, le père avait eu un droit de vie et de mort sur ses enfants. Plus tard on restreignit ce droit, mais en lui permettant encore de les abandonner ou de les vendre, sans que les pouvoirs publics aient à lui en demander compte.
A Thèbes, une législation, un peu plus humaine que dans les autres cités grecques, interdisait au père de tuer les enfants nouveau- nés, mais elle lui permettait de les vendre.
Ce n'est point à Corinthe que l'historien recherchera la législation de la famille. Cette cité, sans être très peuplée, comptait mille prêtresses d'Aphrodite ; elle était la ville la plus dissolue de la Grèce et les sages disaient, en parlant d'elle : non licet omnibus adiré Corinthum.
Si la Grèce eut un droit familial aussi imparfait, il faut cependant reconnaître que là où elle se passionna pour l'art et admira la nature, elle oublia, vis-à-vis de la femme, un peu de sa dureté, de sa brutalité primitive. Les artistes d'Athènes érigent aux déesses des statues, chastes dans leur nudité. A Thèbes, on honorait la mémoire de Sapho
qui fut femme et grand poète. Dans la cité qui bâtit le Parthénon, les juges acquittaient Thaïs la trouvant trop belle pour croire, avec son accusateur, qu'elle eût volontairement outragé les Dieux, et l'on garda toujours le souvenir vivant de cette Aspasie, qui fut à la fois l'élève de Socrate et l'amie de Périclès.