L HOMME SOCIABLE
Nous avons défini l'homme en disant qu'il était une puissance spirituelle, ayant un corps comme organe extérieur.
Nous l'avons vu, se présentant toujours sous deux formes permanentes, restant constamment masculus et femina, autrement dit, le vir et Yuxor.
Faisons un pas de plus, et montrons qu'il est l'être sociable par excellence.
Sur ce point, les philosophes et les sociologues, même lorsqu'ils ne sont pas d'accord sur la définition de l'homme, sont unanimes pour reconnaître sa sociabilité. Ils l'appellent un animal à troupe: ils constatent qu'il ne veut jamais de la solitude absolue et qu'il ne quitte son foyer d'origine que pour en fonder un autre.
A tous les échelons de la création, surtout à l'échelon supérieur où on a dû placer l'homme, la joie des êtres est de fréquenter leurs pareils: cette fréquentation n'est pas seulement une joie, elle est une nécessité. Partout et toujours, l'homme ne peut rien sans l'assistance de son semblable, et, qu'il soit primitif ou civilisé, il subit, à toutes les dates, cette loi suprême de la sociabilité.
S'il vit, c'est qu'on l'a allaité ; s'il marche, c'est qu'on l'a soutenu ; s'il parle, c'est qu'on lui a parlé. Le sourd- muet qui ne peut parler n'a jamais entendu.
Si l'homme pense, c'est qu'on a pensé avec lui et pour lui. S'il aime, c'est qu'on l'a aimé. S'il a une volonté, c'est qu'un autre être s'est penché sur son berceau, sur sa jeunesse ensuite, pour lui apprendre à agir et à vouloir.
Quand l'enfant devient homme, il assiste et il est assisté, il sert et il est servi.
L'homme absolument sauvage est une fable antique, que les générations se transmettent en souriant et sans y croire.
Cette fable est démentie par l'histoire, qui nous montre l'homme débutant par la famille, faisant ensuite la tribu, puis la nation.
La fable sera aussi démentie par une étude attentive de l'homme, par une étude attentive des milieux sociaux qu'il traverse.
L'homme physique a des organes qui s'enchaînent et qui se prêtent un mutuel appui. L'homme moral a des facultés réunies par des liens intimes, et ces facultés se servent réciproquement.
Enfin, plus l'homme s'élève dans les voies de la civilisation, plus il pratique cette sociabilité qui est nécessaire à sa grandeur et à son développement.
Dans tous les milieux où se meut son activité, il y aura des petits et des grands, des faibles et des
forts, des dirigeants et des dirigés ; mais si les premiers sont nécessaires aux seconds, les seconds ne peuvent rien sans les premiers.
Etudiez les grandes évolutions sociales, rien ne se fait à ces époques psychologiques sans la rencontre de deux éléments : un homme et les foules, c'est-à-dire sans le double concours, en haut, d'un effort personnel, en bas,' des forces inconscientes.
Quand un homme inscrit son nom dans l'histoire, quand il laisse après lui une œuvre qui dure, c'est qu'il a lui-même choisi l'heure de l'action, avec le coup d'œil d'un maître; mais, sans l'appui de ces foules qu'il a su saisir et diriger, il n'aurait rien pu. Les foules, elles aussi, seraient restées impuissantes, si ce fils de l'homme, ce Messie privilégié, n'était venu, à la date voulue, faire cause commune avec elles.
C'est avec les foules que César substitue le mouvement grandissant des provinces à l'oligarchie romaine, dans la cité du monde. C'est avec elles que Napoléon endigue la Révolution française en consacrant ses principes.
Si nous descendons dans un ordre d'idées plus modestes, nous voyons la même loi s'affirmer : au Nord et au Midi, la foule des trouvères et troubadours, dont l'histoire ne nous a pas conservé tous les noms, crée lentement la langue française, puis Villon et Commynes, leurs héritiers lointains, viennent la fixer et terminer leur œuvre.
Le génie lui-même nous apparaît sous ce double
aspect : il n'agit point isolé. On dit de lui qu'il est une cause, on peut dire aussi qu'il est un effet. Il est bien un promoteur, puisque les masses le suivent, mais l'idée qu'il développe et qui fait sa gloire, était déjà dans ces masses qui n'en avaient qu'une imparfaite conscience : le génie la réveille et la fait sienne.
On discute beaucoup sur les mérites respectifs des monarchies, des aristocraties, des démocraties : on devrait dire que monarchie, aristocratie, démocratie ne progressent que si un homme les porte audessus d'elles-mêmes. Là comme ailleurs, il faut la matière et l'ouvrier, et c'est ce dernier qui pétrit la pâte et fait lever le ferment. Quand l'envie des contemporains le méconnaît, la mort et les survivants chassent les envieux et la postérité lui rend justice.
Le potier n'est qu'un metteur en œuvre. Si original que soit son génie, si personnel qu'il ait été, lui aussi est un tributaire, devant, dans une certaine mesure, son succès à d'autres, tributaire de cette raison générale au nom de laquelle il a parlé, tributaire de ce patrimoine commun, que les siècles avaient accumulé, et quand il étonne le monde, il lui rend un peu de ce qu'il a reçu.
Ainsi lui lien caché unit souvent le progrès à la tradition ; la marche de l'humanité ressemble au cours d'un grand fleuve : le flot pousse le flot ; et Leibnitz disait avec une raison profonde: «le présent est toujours gros de l'avenir. »
Oui, cette grande loi de la sociabilité s'affirme partout : sans elle, nous ne marcherions pas, nous ne vivrions pas : qu'on étudie l'humanité dans la famille, dans la tribu, dans la nation, on la trouvera toujours comparable à l'horloge qui ne marche qu'avec des rouages agencés les uns aux autres. Isolés, les ressorts, l'aiguille, le balancier sont choses inertes et inutiles : unis et mis en mouvement, ils font ce merveilleux objet, qui marque les heures avec régularité et continuité.