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LE DROIT ET SES POINTS DAPPUI

APERÇU GÉNÉRAL

On dit avec raison, en un certain sens, que la nature a horreur du vide : les savants, en effet, nous apprennent que dans le monde physique nul élément n'est inutile et que nul élément n'est isolé : tous subissent une double loi qui fait l'équilibre de l'univers, une loi d'attraction qui les entraîne vers le centre de la terre, une loi de répulsion qui les empêche de se confondre avec ce centre et qui les en éloigne.

Nous avons pu constater déjà que les quatre compartiments du Droit dont nous avons parlé ne sont point isolés, qu'ils ont les uns sur les autres une action réflexe, à ce point qu'on peut les dire formant un tout. Ainsi, lorsque la loi familiale et la loi économique se modifient profondément dans un pays, il est à peu près impossible que la loi politique n'en reçoive pas le contre-coup, et que la loi internationale n'ait point aussi son changement.

Le Droit tout entier, pris dans son ensemble, ne sera pas, lui non plus, un isolé : il trouvera sur sa route des résistances qui feront obstacle à son épanouissement ou des points d'appui qui faciliteront son essor : résistances ou points d'appui lui viendront des écoles philosophiques ou des religions. Quelles sont ces écoles? Quelles sont ces religions?

Ecoles philosophiques.

La première école qui nous apparaisse est TEcole purement matérialiste. L'homme, tout d'abord, ne voit que le corps ; il n'interroge pas l'âme. Quand les docteurs de la Grèce raisonneront, ils auront pour philosophe Epicure ; les sens sont pour ce philosophe les vrais modes de connaître, et leur satisfaction est le but réel de la vie. Si certains parlent de l'âme, on leur répond qu'elle n'est qu'une hypothèse, ou un mystère dont il est inutile de s'occuper.

Une telle doctrine, à laquelle on donnera le nom d'Epicurisme, ne pouvait être pour le Droit ni un auxiliaire ni un point d'appui : elle ne devait amener que la corruption des individus et des peuples.

La Grèce connut une autre école : celle qu'on nomme FEcole rationaliste. Celle-ci, autrement éle-

vée que la précédente, eut ses grands hommes sous le soleil de TAttique : Socrate, Platon, Aristote ; mais quand on recherche Faction qu'elle put avoir sur le Droit, on reconnaît qu'à ce point de vue, elle fut, en fait, radicalement impuissante.

Quand Socrate affirme un Dieu unique, au-dessus des dieux de l'Olympe, et quand il voit chez l'homme une âme immortelle, étincelle de cette divinité suprême, les magistrats et le peuple s'alarment. Il a touché à la sphère religieuse et attaqué le polythéisme, cette religion générale de toutes les cités grecques. Les tribunaux le condamneront à boire la ciguë. Sans doute, Périclès et Aspasie ont été ses disciples, mais il a eu contre lui les lois, et ceux qui les appliquent ; il n'a pu ni modifier les premières, ni convaincre les seconds.

Platon sera plus écouté parce que ses Dialogues, écrits dans une belle langue, n'ont rien d'agressif pour la religion dominante. Sans être inquiété, il pourra faire son traité de la République : mais en réalité, le traité n'est qu'un rêve, auquel il ne croit pas lui-même.

S'il respecte les dieux, il détruit, d'un mot, la double base de la famille et de la cité en posant les deux principes de la communauté des femmes et de la communauté des biens. La femme, qui devrait être la gardienne sacrée du foyer domestique, n'est pour lui que l'être inférieur et méprisable, qui ne peut ni ressentir, ni inspirer l'amour véritable. Cet amour-là est, à ses yeux, le privilège exclusif de

rhomme ; il ne peut être éprouvé que par Thomme, il ne peut être donné qu'à Thomme.

J'estime qu'on a calomnié Platon en disant qu'il a, dans son langage imprécis, amnistié le vice honteux de la pédérastie ; non, Platon ne mérite point cette injure ; il a voulu désigner et justifier un sentiment vraiment dégagé des sens, et la postérité a été plus juste que ses détracteurs, en appelant plus tard amour platonique, la passion vraiment étrangère à la volupté.

Mais en nous montrant plus juste, sur ce point, vis-à-vis du grand philosophe, nous constatons que, s'il fut spiritualiste, il affirmait dans son traité sur la République idéale des doctrines contraires à toutes les vraies notions du Droit.

Aristote nous apparaît davantage comme le philosophe pratique : il descend des sphères de la pure spéculation pour rechercher les formes diverses de gouvernement. Mais précisément parce qu'il veut être pratique, il pose l'esclavage de l'homme sur l'homme comme la grande loi de nécessité sociale. Le vainqueur, dit-il, pouvait légitimement tuer son ennemi ; il a préféré le réduire en servitude, il disposera donc souverainement de cette vie qu'il lui a laissée comme une grâce ou comme un bienfait. Avec une telle conclusion, Aristote violait, au lieu de les servir, les notions élémentaires du Droit, ce grand protecteur de tous les êtres faibles.

En Grèce, l'Ecole rationaliste trouva sa forme la plu^ élevée dans le stoïcisme. Nous ne compterons

pas parmi les stoïques le célèbre Diogène qui méprisait les richesses et n'avait qu'un tonneau comme demeure : Athènes, elle-même, ne le prenait point au sérieux ; elle l'appelait le cynique, indiquant ainsi qu'il se moquait à la fois du public et de luimême.

Mais s'il est \Tai que les stoïques eurent le Péloponèse comme berceau, Rome fut en réalité leur patrie d'adoption ; ils quittèrent la Grèce, quand elle fut asservie, venant ou\Tir école dans la Ville éternelle, et se constituant, sous le nom de grammairiens, les précepteurs des enfants du vainqueur. Ils devaient trouver faveur auprès des aristocrates de vieille souche, qu'attristaient les premières orgies de la cité devenue maîtresse du monde. Ils enseignaient, en réalité, plutôt une morale élevée qu'une doctrine philosophique proprement dite. On ne les voit point se prononcer sur les grands problèmes de la vie présente et de la vie future ; mais on trouve chez eux une austérité qui relevait la dignité de l'homme. Horace songe au stoïque quand il dit de l'homme fort : impavidiun jerient riiinae, Lucrèce le décrit quand il dit de Caton : causa dits vidrix placuit^ sed vida Catoni.

On met aux lè\Tes du stoïque, sur son lit de souffrance, ce mot superbe : « 0 douleur, je n'avouerai j amais que tu es un mal ! »

Une telle fermeté d'àme devait plaire à ce peuple qui se donnait la mission de tout dominer et de conquérir le monde, mais elle ne pouvait être l'apanage

que de quelques hommes d'élite, que les masses étonnées regardaient sans les comprendre.

Autrement accessible aux foules, était la doctrine de ces hommes nouveaux qui sortaient des catacombes en disant au contraire : la douleur est un mal, un mal pour les grands comme pour les petits, mais ce mal purifie des fautes, si on les unit aux souffrances d'un Dieu qui nous a rachetés.

Venus à Rome presque en même temps, stoïciens et chrétiens durent se voir, se connaître et se comprendre. Les seconds comme les premiers s'élevaient contre la corruption romaine.

Les uns et les autres tenaient à séjourner dans la grande cité où trônaient les Césars, et qui restait la maîtresse du monde. Une pieuse légende nous a déjà montré saint Pierre, fuyant la première persécution et ramené à Rome par le Sauveur : « Où allez-vous. Seigneur? » dit saint Pierre, lorsqu'il rencontre le Christ sur la voie Appienne. — « A Rome, me faire crucifier une seconde fois », répond le Sauveur ; et l'apôtre éclairé rentre dans la cité, où il subit le dernier supplice.

Une autre tradition nous montre saint Paul, le grand apôtre des Gentils, en relations avec Sénèque et d'autres stoïciens.

Comme les stoïciens, les chrétiens pénétraient dans le palais impérial, puisque saint Paul, dans ses épîtres, se rappelait au souvenir de ses frères qui sont dans la maison de César. La maîtresse préférée de Néron fut plus tard une des premières Romaines

converties à la foi chrétienne. Sans nul doute, ces relations continuèrent entre stoïciens et chrétiens, puisque Vespasien les confond dans son édit de proscription, en les chassant de Rome à la même date, par le même décret.

Les stoïciens qui ne s'adressaient qu'à quelques esprits d'élite, et qui méprisaient les foules, devaient naturellement disparaître. Les chrétiens, les vrais novateurs, qui annonçaient leur évangile à tous, devaient seuls survivre et déterminer dans les lois, comme dans les mœurs, un courant que les philosophes étaient impuissants à faire naître.

La période de la philosophie antique va se clore : Constantin a arboré la croix et saint Grégoire de Xazianze peut dire : « L'Empire aujourd'hui est le gouvernement impérial du Christianisme. »

Alors se fonde et se développe la grande école d'Alexandrie, l'Ecole hellénique, qui veut concilier la raison et la foi chrétienne, et qui donne à la philosophie une orientation nouvelle. Puis, lorsque le torrent des invasions germaniques a détruit le vieux monde, les écoles philosophiques deviennent les écoles théologiques, et elles garderont ce caractère durant tout le cours du moyen âge. Orthodoxes et hérétiques discuteront avec la même passion, et avec la même profondeur, tous les problêmes importants de la vie, l'origine des idées, la destinée de l'homme. Sur ces points capitaux, les docteurs se divisent ; il y a les réalistes, les nominaux, les conceptualistes : avec les procédés de la scolastique on

aborde toutes les questions. Le philosophe est devenu théologien.

Vient la Renaissance : alors se ravive l'étude des lettres anciennes et du droit romain : une nouvelle période se dessine. Au xvi^ siècle, la philosophie se dégage de son alliance séculaire avec la religion : elle est encore spiritualiste avec Descartes ; elle aura un idéalisme exagéré avec Malebranche : dans les deux cas, elle ne s'en prend pas à la foi qui est du domaine surnaturel, mais elle entend garder son indépendance dans le monde de la raison. Tout le xvii^ siècle qu'on a appelé le grand siècle, a des chaires pour les disciples de ces deux philosophes.

Au xviii^ siècle l'orientation est changée. La doctrine sensualiste prévaut avec Locke en Angleterre et Condillac en France. L'un et l'autre s'emparent d'une formule que le moyen âge connaissait déjà : Nihil est in intellectu quod non fiierit prius in sensu. Mais ils lui donnent une portée matérialiste que n'eussent point admise les docteurs de la scolastique.

Au XI x^ siècle, l'Eclectisme semble la doctrine dominante : elle a tout son relief sous la direction de Victor Cousin, qui la soutient et la propage avec la magie de son style, plus qu'avec la force de ses arguments. Donnant un peu raison à tous, ne donnant raison complète à personne, l'auteur de l'Eclectisme voit dans toutes les théories de ses prédécesseurs des parcelles de vérité, dont l'assemblage serait la vérité totale. Mais il est difficile de marier

Teau et le feu, d'unir le blanc et le noir, et de faire, d'éléments contraires, un tout indiscutable. La vérité, disait avant Cousin M^^^ de Genlis, la vérité est souverainement intolérante, et elle avait rigoureusement raison : on ne peut être à la fois matérialiste et spiritualiste, athée et déiste. L'école de Cousin ne devait pas lui survivre, et elle était déjà mourante avant qu'il n'eût disparu.

Mais si l'Eclectisme ne fut qu'une théorie éphémère, il préparait les esprits à l'arrivée de l'école du xx^ siècle, l'école évolutionniste. Aujourd'hui, sans qu'on puisse invoquer l'expérience des faits ou les données précises d'une science véritable, on soutient volontiers que l'homme, les sociétés, l'humanité tout entière sont les produits d'une génération lente et spontanée dont on décou\Te les anneaux, mais dont on ne peut préciser le mystérieux point de départ. Nous progressons, dit-on, mus par une force fatale dont le caractère intrinsèque nous échappe. Nos temps d'arrêt ne sont que des points de repère, des repos nécessaires pour monter plus haut. Les reculs même ne sont qu'apparents : ils indiquent tout au plus les moments d'une gestation laborieuse utile pour une nouvelle marche en avant.

Avec semblable école et semblable théorie, la liberté humaine s'éclipse, et, sous de grands mots, on a ressuscité le vieux principe fataliste que nous retrouverons plus tard, dans l'étude des religions, lorsque celles-ci se nommeront le brahmanisme, ou le boudhisme de l'Inde, l'islamisme de Mahomet.

Ces écoles philosophiques si diverses dont nous venons de faire Ténumération sommaire, s'adressaient moins aux masses qu'aux esprits ouverts à la culture intellectuelle. Les masses ont besoin de symboles, d'images concrètes et non d'idées abstraites, dues à un concept philosophique. Les Ecoles, à vrai dire, n'avaient d'action que sur un public très restreint et, par leurs contradictions constantes, elles incitaient l'esprit humain à accepter la décevante doctrine du doute universel qui se nomme le pyrrhonisme dans les sociétés antiques, le scepticisme dans les sociétés modernes. Celle-ci ne saurait servir le Droit et la Justice, elle annonce et prépare la mort des nations en décadence.

Ainsi, nous ne trouvons pas, dans les Ecoles, le point d'appui puissant et permanent pouvant et devant favoriser la véritable éclosion du Droit, son complet épanouissement. Serons-nous plus heureux en demandant ce point d'appui aux religions? Les pages qui suivent répondront à cette question.

Les Religions antiques.

L'humanité éprouvera toujours deux besoins impérieux : le besoin de connaître et le besoin de croire. Aspirant à connaître, elle a la science, dont elle veut

sans cesse agrandir la sphère. Aspirant à croire, elle a la religion dont elle ne se désintéresse jamais.

Racine jeune, avait donc raison quand il écrivait ce beau vers sur la religion :

Elle naquit le jour où naquirent les jours.

Les adeptes les plus avancés du matérialisme, ceux qui ne croient pas à Texistence d'une âme animant le corps et qui ne voient dans l'homme qu'un animal, sont bien obligés de convenir qu'il se distingue des autres êtres par une faculté spéciale, et, ils l'appellent souvent un animal religieux.

Aussi, voyons-nous l'homme, qui a besoin de la nature, qui veut à tout prix se l'attacher par des liens multiples, chercher instinctivement, pour assurer sa conquête, une force supérieure à cette nature elle-même.

Dans la lutte qu'il s'impose pour arriver au but, il veut vaincre toute résistance, il a la conscience de son infirmité, et de sa propre détresse, il a le sentiment que la chaîne, qui le rendait fort, et le rattachait à l'au-delà, a été rompue, et il veut, à tout prix, la renouer. L'étymologie seule du mot religion indique cet effort, religio, religare, la religion relie, elle refait un lien brisé, elle reconquiert un monde perdu.

Il y a plus. L'homme, conscient de sa faiblesse, a toujours cru qu'une puissance supérieure l'aiderait à cette tâche de relèvement. Dans toutes les religions, le Divin franchit la distance qui sépare la

terre du ciel. L'Etre suprême se penche vers rhomme : il lui parle ou lui fait parler.

Si naturaliste que soit une religion, elle ne se passe point d'une révélation, il lui faut, à Torigine, un verbe d'en-Haut. En Grèce, Minos inspire les fondateurs de cités et leur dicte des lois. A Rome, Egérie parle à Numa, le grand législateur ; en Orient, Tinvisible Manou est derrière les Brahmes, et, plus tard l'ange Gabriel apparaît à Mahomet pour lui faire écrire le Coran.

Résumons chacune de ces religions qui s'étendent sur le monde, et voyons le contingent qu'elles peuvent apporter au Droit, autrement dit lui donneront-elles un point d'appui ou le lui refuseront-elles ?

En Orient, ce berceau du genre humain, soit au bord de la mer, soit le long des grande fleuves, ou sur les plateaux, plusieurs fameuses religions prennent naissance.

La première, celle qui attire tout spécialement l'attention de l'historien, est cette religion hébraïque qui se nommera le Judaïsme, lorsqu'il émergera de la période patriarcale.

Le Judaïsme, dans sa pleine expansion, est, pour nous la base cachée, mais la base solide du Christianisme lui-même. C'est par le Judaïsme que le Christianisme est prophétisé, et qu'il est en quelque sorte préparé. A ce double point de vue, il en est la pierre angulaire : l'Ancien Testament ne sera que la préface à la fois allégorique et réelle de l'Evangile

qui est le li\Te définitif. Il nous paraît donc logique de ne nous expliquer sur la religion judaïque que lorsque nous parlerons du Christianisme envisagé dans son intégrité.

Le Brahmanisme, réglé par les lois de Manou, apparaît, en Asie, bien des siècles avant Fère chrétienne. Il admet un Dieu supérieur, planant sur le monde et sur les hommes, se révélant par Tunivers, sans qu'on puisse affirmer qu'il Tait créé : il est représenté par le feu. Autour de lui gravitent trentetrois dieux, puis au-dessous des dieux, des génies occultes ont une puissance limitée, qui n'est jamais définie.

Sous ces formes diverses et hiérarchisées, la divinité produit à la fois le bien et le mal, qui sont coéternels. et elle semble n'avoir d'elle-même et de sa puissance, qu'un sentiment inconscient.

En résumé, le brahmanisme revêt deux caractères ; il est à la fois panthéistique et pohi-héiste : panthéistique quand il cherche à donner la raison des choses ; pohi^héiste quand il rapproche les dieux de l'homme, et qu'il retrouve ces mêmes dieux dans toutes les forces de la nature.

A l'homme, la religion brahmanique reconnaît une âme, qui passe par des migrations successives : ces migrations, pouvant l'élever ou l'abaisser, sont déterminées par les actes accomplis dans la vie première.

Cette âme meurt-elle ou non, à la suite de ces

exodes multiples? Manou, Fauteur ou le grand inspirateur des livres sacrés, ne se prononce pas sur ce point. Les Brahmes, ces interprètes de Manou, se gardent de parler après lui. On peut donc dire : rimmort alité de la substance spirituelle n'est ni affirmée ni combattue.

Les prêtres et les guerriers étaient seuls initiés à cette théodicée mystérieuse, et les parias ne Tentrevoyaient que de loin, à travers des ombres.

Prêtres et guerriers avaient tout intérêt à maintenir cette ignorance des foules. L'immobilité des castes n'en était que plus respectée, et cette immobilité restait ainsi le grand principe du Droit familial, économique et politique dont nous avons parlé précédemment.

Les bonzes, ces prêtres de Brahma, avaient tout intérêt à maintenir la corruption des grands et la servitude des faibles.

Le collège des bayadères qui servaient dans le temple et figuraient aux fêtes rituelles, était tout voisin du collège des bonzes : les bayadères étaient presque toutes filles de bayadère et de père inconnu. On comprend dès lors le relâchement des mœurs dans le temple et autour du temple.

Les bonzes favorisaient, au lieu de la combattre, la coutume barbare qui faisait monter sur le bûcher la femme préférée du chef, dont on brûlait la dépouille : dans les cendres de ce bûcher, ils recueillaient les bijoux dont la malheureuse victime s'était parée pour le funèbre sacrifice. La Compagnie des

Indes, dans ses débuts, ne fît rien pour arrêter ces odieuses immolations ; plus tard, le gouvernement britannique, succédant à la Compagnie, eut une certaine peine à les faire cesser : la dernière, qui se fit avec un grand apparat, eut lieu en 1829.

L'Indien, doux et passif, suivait docilement les rites et les prescriptions des bonzes. A raison de son tempérament, il tenait peu à la vie, et, quand il en trouvait le fardeau trop lourd, il y échappait par le suicide, qui restait toujours, même pour la religion brahmanique, un acte légitime.

La religion de Brahma ne pouvait réhabiliter l'Indien.

A côté du brahmanisme, devait s'étendre, dans l'Inde, la religion musulmane, à la suite d'invasions successives. Les nouveaux croyants ne s'unirent point à la race originaire : on compte aujourd'hui sur le territoire indou, 40 millions de musulmans, auprès de 200 millions d'Indiens. Ces deux populations d'origine et de mœurs si différentes, ne se pénètrent point : elles se jalousent ou se détestent.

Nous parlerons plus loin de cette religion de Mahomet, et de son action sur les lois et les mœurs. Constatons seulement ici qu'elle n'a pas relevé l'Indien : différente du brahmanisme, elle n'en a ni combattu, ni détruit l'action déprimante.

Dans ce même Orient, aux concepts immobiles, le bouddhisme eut une origine presque aussi ancienne que le brahmanisme. On le trouve répandu dans

l'île de Ceylan, dans la Tartarie : il gagna des contrées où le brahmanisme avait jadis seul régné, notamment l'Indo-Chine, la Birmanie et le Thibet. Il est encore puissant au Japon. Le bouddhisme, à rheure actuelle, compte, en Asie, environ 300 millions d'adhérents.

Sa doctrine est moins panthéistique et plus élevée que celle du brahmanisme. Quand on l'étudié dans ses détails, on doit présumer que ses fondateurs ont été en contact avec les dépositaires des traditions hébraïques.

Ainsi les lamas, les prêtres officiels du bouddhisme, enseignent que l'humanité a subi une déchéance à son origine et que Bouddha lui arrive comme un rédempteur. Ce rédempteur, qui libère du mal, serait né d'une vierge, sortant des entrailles maternelles par le côté, différant ainsi, dans sa naissance, de tous les autres hommes. On honore Bouddha et on se le rend propice par des sacrifices, mais aucun de ces sacrifices ne doit être sanglant.

Toutes les créatures humaines étant égales devant Dieu et devant Bouddha, les lamas peuvent se recruter dans les rangs sociaux les plus humbles comme dans les rangs les plus élevés. Le célibat leur est conseillé, il ne leur est point imposé.

Ils visitent les malades et font, près d'eux, les supplications qui chassent les esprits mauvais : ils viennent incinérer les morts et prier pour leur obtenir une heureuse migration dans un autre vie.

Tous ceux qui adhèrent au culte de Bouddha sont

chargés de nourrir et d'entretenir les lamas. Un prestige assez grand entoure le prêtre bouddhiste, mais ce prestige est souvent diminué, lorsque le lama se livre au commerce et prête de l'argent : on lui reproche de ne consentir les prêts qu'à des taux très élevés, qui montent quelquefois jusqu'à trente pour cent.

Les lamas ne se contentent pas du service du temple : ils ont des monastères, où les fidèles peuvent mener une vie plus retirée, et où ils viennent se purifier par Taveu de leurs fautes, en pratiquant alors une sorte de confession.

Le bouddhisme favorise la monogamie, mais il tolère la polygamie et même la polyandrie ; ainsi, on voit des fidèles bouddhistes, surtout quand ils sont frères, s'entendre pour n'avoir qu'une seule femme.

A dater du vi^ siècle de l'ère chrétienne, le bouddhisme trouva devant lui, en Asie, le culte de Mahomet, importé par les invasions : les deux religions vécurent côte à côte sans se pénétrer et sans se détruire. Plus tard vinrent les missionnaires européens. Alors les lamas, c'est-à-dire les prêtres bouddhistes, eurent en égale aversion ceux qui avaient apporté le Coran et ceux qui apportaient l'Evangile.

Au résumé, le bouddhisme, aux différentes phases de son existence, se montra supérieur au brahmanisme : les populations qui l'adoptèrent furent moins molles et plus résistantes que celles de l'Inde centrale. Elles durent cette vitalité plus élevée un peu à leur doctrine religieuse, un peu à leur origine

et à leur race où des invasions successives versaient souvent un sang nouveau.

La Chine qui, près de Tlnde, occupe d'immenses territoires sur lesquels vivent 350 millions d'habitants, offre une particularité remarquable : elle n'a pas, à vrai dire, de religion officielle et de sacerdoce proprement dit. Sur ses habitants, 100 millions professent le bouddhisme et ont leurs lamas ; les autres, jusqu'à l'arrivée des missionnaires européens, n'ont, en réalité, quç le culte des ancêtres, enseigné dans les livres de leur grand philosophe Confucius, qui dut naître en Tan 151 avant l'ère chrétienne. Ces livres, considérés comme sacrés, renferment moins des aperçus dogmatiques que des règles de morale d'une certaine élévation, et des préceptes de discipline.

Le Chinois croit à la migration des âmes, à une autre vie succédant à la vie terrestre, mais il n'en détermine pas la durée, il ne se prononce point sur l'immortalité de l'âme. Pour rendre les migrations heureuses et purifier les fautes de l'existence présente, le Chinois fait des sacrifices qui n'ont rien de sanglant, mais qui, adressés aux mânes des aïeux, ont un caractère purificatoire.

Ces sacrifices sont offerts par les pères de famille pour eux et leurs descendants, en accomplissant certains rites et sans l'intervention d'aucun prêtre.

Les sacrifices d'ordre supérieur qui s'adressent à la divinité suprême, ne peuvent être faits que par

Tempereur seul, qui s'appelle le fils du Ciel, et qui est le chef unique de la religion de Confucius.

Le précepte de la Bible : Croissez et multipliez, semble être l'unique et le grand principe de cette religion toute familiale. Accroître le nombre des enfants, des enfants mâles surtout, est la loi primordiale.

L'exposé historique du Droit familial, en Chine, nous a montré la servitude qui pèse sur la femme, mais, quand elle devient enceinte, elle est entourée d'un mystérieux respect, et nous avons vu que lorsque les mandarins, même les mandarins de l'Empereur, la rencontrent près de la barque qui traverse les fleuves, elle doit passer la première : l'enfant qu'elle porte ou qu'elle allaite, devient une sauvegarde qui l'affranchit temporairement.

Toujours préoccupé du souvenir des ancêtres, hanté de l'idée de mêler ses cendres à celles des aïeux, le Chinois qui voyage résolument pour le négoce et le lucre, prend ses mesures pour qu'en cas de mort, sa dépouille soit ramenée au tombeau familial. S'il va très loin, il se fait suivre de son cercueil, afm que son corps ne soit jamais abandonné sur la terre étrangère.

Ce culte du passé, ce respect de la tradition sont, chez le Chinois, des qualités irréductibles. C'est à elles qu'il doit la longue durée de ses institutions civiles ou politiques, et il peut dire que sa civilisation, si imparfaite qu'elle ait été, a défié les siècles.

Le Chinois, qui a bien plus l'instinct familial que

rinstinct patriotique, devait connaître aussi d'autres religions que celle de Confucius. Sans oublier son grand philosophe, il vit pénétrer chez lui le bouddhisme, venu de Tlnde à la suite d'invasions guerrières, et le Christianisme apporté par les missionnaires européens.

Le bouddhisme y est encore pratiqué, mais dans une mesure restreinte.

Le Christianisme y eut des phases diverses. Le moine nestorien Olo-Puen, fut, en Tan 635 de notre ère, le premier qui y prêcha TEvangile, mais les traces de son passage s'y effacèrent assez rapidement. Au XI v^ siècle, le moine franciscain Corvino y établit une mission qui sembla mieux réussir. Enfin, en 1597, les Jésuites ayant à leur tête le célèbre Père Ricci, y remportèrent des succès très sérieux : ils les durent à l'habile prudence avec laquelle ils prêchèrent la foi chrétienne, sans heurter de front le culte des ancêtres et les rites prescrits par Confucius.

Les Dominicains qui voulurent, eux aussi, évangéliser la Chine, accusèrent les Jésuites de tolérer, chez leurs catéchumènes, des pratiques d'idolâtrie en ne combattant pas certains usages rituels dénoncés au Saint-Siège.

Rome, saisie de la question, fut très lente à se prononcer : le Vatican pressentait que si la thèse absolue des Dominicains triomphait, le progrès des missions était à tout jamais compromis. Après quarante ans d'enquêtes et de débats, le pape Be-

noît XIV dut, sur le terrain purement doctrinal, donner raison aux Dominicains, et on défendit aux Chinois chrétiens de participer aux rites officiels et aux cérémonies du culte des ancêtres.

Cette sentence fut, pour les missions, un arrêt de mort. L'empereur et les grands mandarins, qui, sous rinfluence du Père Ricci, inclinaient à adopter la religion chrétienne ou à lui laisser au moins la liberté de Tapostolat, optèrent pour une marche en arrière, voulant défendre ainsi le culte séculaire des ancêtres. Des mesures rigoureuses furent prises contre les étrangers, et les missionnaires ne purent reprendre que bien plus tard leur œuvre de propagande. Leurs essais successifs furent souvent entravés, et la nation chinoise resta dans son immobilité première.

Seul le Christianisme eût pu, par son influence indirecte, modifier ce peuple \Taiment intangible, et apporter, dans ses lois et ses mœurs, des changements qui eussent grandi sa puissance, sans faire renoncer, en principe, à ce respect des ancêtres qui avait été sa force.

Si, dans TAsie, le brahmanisme, le bouddhisme, le confucianisme, ont été et sont restés les gi^andes religions permanentes, d'autres, aujourd'hui disparues, eurent aussi leur histoire, mais toutes, plus ou moins pénétrées de panthéisme, n'eurent pas sur le Droit une influence plus heureuse. Il suffira, pour s'en convaincre, de résumer leurs traits principaux.

La plus ancienne est la religion chaldéenne, dont les deux centres furent Babylone et Ninive, cités puissantes et rivales, tantôt soumises à deux rois indépendants, tantôt réunies sous un même sceptre.

Tous Chaldéens, les Assyriens adoraient les astres et plaçaient dans la voûte éthérée douze grands dieux soumis à un dieu supérieur. Ces divinités étaient farouches, presque barbares, et les humains devaient les apaiser par des sacrifices souvent sanglants.

Au-dessous des dieux, régnaient aussi les esprits mauvais dont on conjurait également Tinfluence par des immolations.

L'homme apparaissait comme un être déchu, vivant sous le poids d'une mystérieuse malédiction, et, malgré leur contact avec les Juifs, qu'ils tinrent captifs pendant soixante-dix ans sur les bords de TEuphrate, les Assyriens n'avaient ni l'espoir, ni le pressentiment d'une rédemption future.

Les prêtres chaldéens édictaient les rites, accomplissaient les cérémonies et les sacrifices, toujours sous l'autorité d'un roi absolu qui était le grand chef religieux, civil et guerrier de la nation.

Ressemblant sur bien des points au culte chaldéen, la religion de Zoroastre régnait surtout en Perse. Le feu, pour les disciples de Zoroastre, était l'image allégorique de la divinité.

Les disciples de Zoroastre adoraient le soleil, qui domine tous les autres dieux, puisque c'est lui qui

éclaire le monde. Un jour où le trône, en Perse, était vacant, nous racontent les historiens grecs, Darius, le fils d'Hystape, fut nommé roi par acclamation, sa cavale ayant henni la première au lever du soleil.

Devant ce signe mystérieux, tous les grands chefs s'inclinèrent, aucun d'eux n'eût voulu être le compétiteur de Darius.

En Perse, les rois épousaient souvent leurs sœurs, et les grands suivaient l'exemple du souverain. Une telle promiscuité, autorisée par la religion de Zoroastre, amenait fatalement la dégénérescence de cette race asiatique qui avait été vigoureuse et forte, tant qu'elle était restée sur les hauts plateaux de l'Asie qu'on appelait à juste titre des pépinières d'hommes, et qui avaient été effectivement le berceau du genre humain.

Parmi les nombreuses religions qui se répandirent sur le continent noir, on doit en signaler trois principales : celle des Egyptiens, celle des Carthaginois et le fétichisme, encore pratiqué par les peuplades de l'Afrique centrale.

La religion égyptienne, apportée d'Asie par les Pharaons, rappelle, sur plus d'un point, celle des Chaldéens et celle de Zoroastre ; mais elle a son caractère propre, son caractère original : elle est la plus symboliste du monde.

Au peuple on donnera des figures et des images ; les rois et les prêtres, placés sous leur autorité, auront seuls le sens caché des mystères.

Avec les Pharaons, TEgypte croit à la lutte continuelle du bien et du mal, lutte figurée par la succession constante du jour et de la nuit. On enseigne, dans le temple, l'existence de sept grands dieux, qui régissent les destinées humaines, et, au-dessous d'eux, celles de génies multiples, qui ont, sur la vie de rhomme et sur ses actions, une influence plus ou moins étendue.

Le Nil, qui fertilise le sol à des époques périodiques, en franchissant ses rives, a un caractère sacré : on aura aussi le culte de certains animaux, qui représentent à la fois la divinité, et les forces mystérieuses de la nature.

L'Egyptien, avec les Pharaons, croit à une autre vie qui succède à la vie terrestre. Il sait que l'homme sera jugé après sa mort, mais ses prêtres ne peuvent lui dire ni la nature, ni la durée de cette vie nouvelle.

Quand Alexandre le Grand, à la tête des légions macédoniennes, a poursuivi sa marche triomphante jusqu'aux bords du Gange et de l'Euphrate, lorsque s'élève, près du Nil et de la mer, cette cité d'Alexandrie, qui porte son nom, lorsqu'un des lieutenants du grand conquérant fonde en Egypte la dynastie des Ptolémées, qui remplaceront les Pharaons, ce caractère oriental et à demi panthéistique du vieux culte s'efîacera. On aura le polythéisme grec, implanté par les nouveaux rois. Mais, avant de disparaître, l'antique religion égyptienne n'aura modifié en rien la dure servitude qui pesait jadis sur les

Hébreux, dont on sacrifiait les enfants mâles, lorsque leurs familles semblaient trop nombreuses : la servitude n'atteindra pas que les Hébreux, elle pèsera également sur les Fellahs, ces esclaves, succédant à d'autres esclaves.

Le pol;^4héisme gi'ec, qu'apportent les Ptolémées, n'a pas changé la condition des faibles : ceux-ci restent asservis comme ils l'étaient sous les dieux de l'Orient : sur les bords du Nil, tout est immobile comme les pyramides, portant gravés, en traits ineffaçables, les symboles qui disent le passé aux générations présentes.

A une certaine distance de l'Egypte, une puissante colonie phénicienne, venue de l'Asie, avait fondé, sur les rives de la Méditerranée, l'orgueilleuse Carthage. Celle-ci, maîtresse de la mer par ses vaisseaux, entretenait un négoce continu avec les continents connus; elle payait cher des soldats mercenaires, comblait d'or les généraux vainqueurs et les condamnait sans merci au supplice de la croix quand ils avaient subi la défaite. A Tyr et à Sidon, elle apportait ses produits, et sur les marchés célèbres de ces deux villes, elle achetait souvent des esclaves.

Ce peuple marchand devait dédaigner la religion symbolique et mystérieuse de l'Egypte. Ses deux divinités principales étaient Ammon et Baal, idoles farouches et cruelles qu'on apaisait avec des sacrifices humains. Voulait-on pour ces dieux des victimes de choix ? On immolait dans le temple de très jeunes enfants.

Ce n'est point à cette religion féroce qu'il faut demander quelques notions de justice et de droit : elle en était la négation.

En quittant les rivages de la mer, on trouve, au centre de l'Afrique, des tribus multiples, dont la religion principale est le fétichisme.

Ces tribus, tantôt nomades, tantôt sédentaires, croient à l'existence de génies, les uns bons, les autres malfaisants, mais elles ne s'élèvent pas à l'idée supérieure d'un Dieu qui régirait à la fois la nature et les hommes.

On se concilie les bons génies, on apaise les génies malfaisants, par des sacrifices, et plus la victime s'élève dans l'échelle des êtres, plus l'oblation a chance d'être agréée. On immole souvent des animaux, mais le sacrifice d'une créature humaine parait de beaucoup préférable : on se partage et on mange ensuite les restes de la victime et le cannibalisme devient ainsi parfois un acte religieux.

Les prêtres qui procèdent à l'immolation se nomment les féticheurs.;

Ces féticheurs sont aux ordres des chefs de tribus, ils célèbrent par des cérémonies rituelles, soit l'avènement de ces derniers au pouvoir, soit leurs funérailles, et nombreux alors sont les sacrifices. Pendant la vie du chef, ils flattent ses passions et souvent ses caprices, mais ils savent aussi l'empoisonner discrètement, quand la faveur du maître s'éloigne, ou quand sa colère les menace.

Avec le fétichisme, les races noires du continent

africain restent toujours déprimées. Les êtres faibles, comme la femme, l'enfant et l'esclave, sont chez elles à Tétat de servitude.

Les légions de Mahomet ont, depuis longtemps, acclimaté Tislamisme, sur le continent noir : les disciples du Prophète vivent côte à côte avec les adeptes du fétichisme et aucun des deux cultes n'absorbe l'autre. Les missionnaires européens pourront seuls avoir raison de ces deux forces religieuses qui se partagent TAfrique, mais non avec les mêmes chances de succès. Le musulman est résistant, presque irréductible, ainsi que nous le dirons tout à rheure, en parlant de l'islamisme ; le noir fétichiste est, comme un enfant, facile à la conversion, mais prompt à l'abandon de la foi nouvelle, quand la crainte ou l'intérêt l'en détourne.

Dans ce fétichisme, que nous venons de décrire, dans rislamisme, dont nous parlerons tout à l'heure on ne saurait trouver des points d'appui pour le Droit, tel que nous le comprenons.

Si les descendants de Sem gardent, en Orient, des religions immobiles, si les descendants de Cham tombent, en Afrique, dans les brutalités du fétichisme, les fils de Japhet, venus, eux aussi, de l'Orient, ont tous, dans leurs migrations successives, retenu comme culte le polythéisme. Dans ce culte, on peut constater trois formes distinctes: ^1 y aura le polythéisme de la Grèce, le polythéisme de Rome, et l'essai infructueux de Tempe-

reur Julien qui veut en faire un troisième, applicable à tout Tempire.

Les Grecs, disait Hérodote, sont de nature humaine le mot est profondément vrai. Ils n'aiment ni rincompréhensible, ni l'invraisemblable : leur religion est, à vrai dire, naturaliste. S'ils ont des mythes, c'est pour diviniser l'homme et la nature.

La Grèce a l'amour de la vie et, pour la protéger ou la chanter, elle place des dieux partout, aux entrailles de la terre comme aux étoiles du ciel, aux sources de ses fontaines, comme aux bords de ses mers inondées de lumière : elle aura même des autels pour les dieux inconnus, et ce fait frappe l'esprit de saint Paul, lorsqu'il lit en entrant dans un temple d'Athènes, cette inscription mise sur un autel : Deo ignoto.

Avec l'amour de la vie, la Grèce a aussi le culte du beau : ses dieux préférés sont Apollon et Aphrodite (la Vénus des Latins), dont ses artistes multiplient les statues.

Enfin, elle divinisera les vices aussi bien que les vertus, parce qu'elle s'incline partout devant les forces de la nature : dans ses fêtes populaires, on ne voit pas seulement les gracieuses théories des prêtresses de Cérès, mais les lascives bacchantes et les bacchants avinés. Dans cette ville de Corinthe, qui n'occupe qu'un territoire assez restreint, mille prêtresses desservent le temple d'Aphrodite, et le sage répète avec le poète ce mot célèbre : « non licet omnibus adiré Corinthum ». Hermès (le Mercure romain)

n'est pas seulement le dieu du négoce, il est aussi le dieu des voleurs : à Sparte, on honore, on récompense l'enfant qui a su dérober habilement sans se laisser surprendre.

Les Grecs aimaient trop la vie pour croire que tout se terminait à la mort. Ils n'affirmaient pas, pour l'âme et le corps, des migrations successives, comme le faisaient les religions de TOrient, mais ils pensaient qu'une autre existence succédait à l'existence terrestre, qu'elle serait heureuse pour les bons, dure pour les mauvais ; seulement ils ne s'expliquaient pas sur la durée et les conditions de cette vie nouvelle : les lettrés comme le vulgaire n'y plaçaient que des ombres, dont les unes entraient à l'Elysée, dont les autres tombaient dans un monde inférieur et sans lumière.

A Delphes, et dans certains autres temples, quelques prêtres se disaient plus initiés que le vulgaire aux secrets de cette mystérieuse nature que les masses adoraient sous des vocables multiples, mais leur science, prétendue ou réelle, restait lettre close pour le peuple.

A celui-ci, l'Etat disait ce qu'il fallait croire. Les pouvoirs publics réglaient les croyances, comme ils réglaient la police de la cité, et ils vengeaient les dieux quand ils les jugeaient outragés.

Un jour, la courtisane Laïs était accusée d'avoir mal parlé de ceux-ci : elle comparait devant l'aréopage et elle ne doit son acquittement qu'à sa beauté. On connaît l'argument de son défenseur. D'un geste

il dénoue à demi la tunique de sa cliente et il s'écrie : « Comment a-t-elle pu outrager la divinité quand elle est, elle-même, le chef-d'œuvre des dieux?»

Socrate fut moins heureux que Laïs : on le condamna à boire la ciguë parce qu'il avait enseigné l'existence d'un Dieu unique, tout-puissant, et qu'il sapait ainsi les bases de ce polythéisme, la grande religion de l'Etat.

Si, dans son polythéisme, la Grèce a le culte du beau, dans le sien, Rome a surtout le culte de la force : il lui faut des dieux puissants, prédisant et assurant la domination sur le monde, de la Ville éternelle.

Quelles sont les premières légendes? Romulus, son fondateur, n'est point allaité par une femme, il est allaité par une louve et les fêtes des Lupercales, qui doivent célébrer sa naissance, se maintiendront jusqu'au v^ siècle de l'ère chrétienne malgré les protestations des évèques, contre de brutales exhibitions.

L'enlèvement des Sabines fut-il une réalité, ou n'est-il qu'une fiction? Les historiens pourront discuter sur ce point, mais, si légende il y a, Rome l'inscrit avec fierté dans ses annales, par ce qu'elle vénère la force.

Jupiter est, pour elle, le premier des dieux, parce qu'il est tout-puissant. Mais, après lui, Mars, le dieu préféré, parce qu'il est le dieu de la guerre.

Vénus, à laquelle la Grèce a élevé tant d'autels, sera, à Rome, une déesse dédaignée : on mettra,

bien au-dessus d'elle, Junon, qui représente à la fois la fidélité conjugale et la soumission de la femme à rhomme.

\'esta sera la déesse ^Taiment romaine : le feu sacré qu'on entretient sur son autel, ne doit jamais s'éteindre : il est l'image des immortelles destinées de la cité qui subjuguera le monde. Les gardiennes de ce feu sont les filles choisies des plus hauts patriciens romains ; elles resteront toujours vierges ; on les nommera les vestales. Celle qui manquerait à cette loi de chasteté qu'on leur impose, ou qui laisserait s'éteindre le feu de l'autel de la déesse, serait enterrée vivante, dans une cellule souterraine, où elle mourrait sans aliment, sans lumière et sans air.

Un semblable polythéisme impliquait, au début de la Répubhque romaine, une certaine austérité de mœurs, qui se traduit dans son histoire. On renverse les rois le lendemain du jour où Tarquin le Superbe, le dernier d'entre eux, a violé Lucrèce, qui se donne la mort pour ne pas survi\Te à l'outrage. On chasse les décemvirs, quand l'un d'eux a violé Virginie, la tille d'un plébéien.

Rome, qui a besoin de soldats, veut que la femme au foyer ne soit pas seulement fidèle, mais qu'elle donne au mari de nombreux enfants, et elle reconnaît à ce dernier le droit de la répudier quand elle est stérile.

Les historiens racontent que des siècles se passèrent sans que le divorce fût demandé, et que la première répudiation eut lieu sur l'ordre des cen-

seurs : les deux conjoints s'aimaient et voulaient rester unis ; le magistrat fut impitoyable le mari dut renvoyer celle qui n'avait point donné d'enfant et prendre une autre femme.

Le jour où Rome fut maîtresse de l'Italie et presque du monde, ses patriciens d'abord, ses plébéiens ensuite, n'ont plus les rudes travaux de la guerre et des champs : ils tombent bientôt dans une molle oisiveté ; ils perdent leurs mœurs austères, en même temps qu'ils oublient leurs premiers dieux : « Les dieux s'en vont, s'écrie Gicéron, la République est perdue. »

Avant de les laisser tout à fait partir, Rome cependant en avait multiplié le nombre, mais, en augmentant leur chiffre, elle avait diminué leur prestige.

Tout d'abord elle crut politique d'ouvrir l'Olympe aux divinités des nations subjuguées : elle voyait un moyen pratique de s'attacher les vaincus et de faire ce qu'on appelait la paix romaine. On voit, après la conquête, le Sénat rendre les édits qui admettent les nouveaux dieux.

Puis César étant le maître du monde, il parut naturel d'accorder les honneurs divins aux empereurs qui laissaient de grandes traces dans l'histoire.

Tibère, le successeur d'Auguste frappé du retentissement que venait d'avoir, en Palestine et ailleurs, le drame du Golgotha, demande au gouverneur de Judée une enquête sur l'étrange procès, et il consulte le Sénat sur la question de savoir s'il ne

conviendrait pas de mettre Jésus de Nazareth au rang des dieux. Le Sénat, qui n'a plus les Gâtons d'Utique. mais qui compte déjà dans son sein les nombreux courtisans du soleil levant, répond qu'on ne peut donner au supplicié de Jérusalem, les honneurs divins, quand Tibère ne les a pas lui-même.

A cette époque, le vieux paganisme est en baisse, et son déclin va s'accentuer. Le Christianisme comptera de nombreux adeptes dans tous les rangs sociaux, au Sénat, dans l'armée, jusque sur les marches du trône. L'empereur Constantin lui-même se fera chrétien : mais l'arbre pohi:héiste n'est pas encore déraciné, et l'empereur Julien, dont nous dirons l'histoire en parlant plus tard de la religion chrétienne, aura l'idée hardie d'infuser au vieux tronc une nouvelle sève : il voudra ressusciter le polythéisme en le rajeunissant.

Acclamé César à l'âge de vingt-quatre ans. beaufrère de l'empereur Constance dont il avait épousé la sœur, pacificateur des Gaules qu'il a protégées contre les invasions germaniques, Juhen unira, dans son Panthéon, les dieux de l'Orient et ceux de rOccident. Il mettra sur le même rang le Mithra des Orientaux et le Jupiter de l'antique Rome, voulant ainsi, pour tout l'empire, qu'il gouverne, un seul culte officiel.

En homme supérieur, Julien, pour supplanter les chrétiens, n'usera pas, vis-à-vis d'eux, de la force brutale : renonçant aux procédés des anciennes persécutions, il se garde de relever les bûchers, il ne tire

pas le glaive, mais aux adeptes de la foi nouvelle il ferme les écoles et les exclut des charges publiques : il ne les tolère que dans Tarmée dont il ne veut pas décimer les légions, quand les Barbares sont aux portes de TEmpire.

Julien, en transformant ainsi le polythéisme, en jouait la dernière carte, il devait perdre la partie. Le polythéisme grec était mort, le polythéisme purement romain Tétait aussi. Celui de Julien n'eut qu'une éphémère durée, il disparut après lui.

Sous ces trois formes diverses, le paganisme antique avait mérité le jugement sévère de Bossu et. (( Avec lui, disait le grand orateur, tout était dieu, excepté Dieu lui-même ».

A toutes les époques de son histoire, il n'avait point été un sérieux point d'appui pour le Droit véritable.

Plus de cinq siècles se sont écoulés depuis l'avènement du Christianisme, et l'islamisme va naître pour le combattre. Lui aussi surgit en Orient, ce berceau du genre humain, et il se répandra sur le monde. Lui aussi trouve que Dieu est trop grand et que l'homme est trop petit, pour qu'une révélation ne se produise pas, afm de relier un peu la terre au ciel.

Dans sa religion nouvelle, Mahomet entend faire une synthèse de toutes celles qui l'ont précédée. L'Etre infini, dit-il, se manifeste à l'être fini, qui ne peut monter jusqu'à lui.

Ainsi Muïse a parlé le premier, au nom de la divinité suprême : puis Jésus a parlé après Moïse, et enfm Mahomet sera le prophète, supérieur aux deux autres, qui formulera la dernière manifestation d'en Haut.

Le Coran, son livre inspiré, établit d'abord que toute terre est à Dieu : les califes, qui succèdent à Mahomet, sont, comme lui, les représentants de l'Etre suprême, et, en cette qualité, ils restent les propriétaires éminents de tout le sol où l'Islam plante son drapeau: les possesseurs de ce sol, qui en ont la jouissance utile, ne sont, en réalité, que des usagers, ou, pour employer un mot plus juridique, des usufruitiers. Le calife peut leur retirer cette jouissance.

Sur les revenus de chacun, une part sera prélevée pour constituer un fonds commun, employé aux besoins du culte, à l'assistance des pamTes, des orphelins et des voyageurs.

Comme Moïse, le rédacteur du Coran prohibe Tusure : comme l'Evangile, mais à un degi'é bien moindre, il recommande la charité.

Dans la religion de l'Islam, la femme est la créature inférieure qui sera un instrument de travail ou un instrument de plaisir. Le mahométan peut avoir quatre femmes légitimes et autant de concubines qu'il peut en nourrir.

Dieu n'a pas de filles, a dit le Prophète, et le vrai fidèle se désole, quand une fille lui nait. L'àme de la femme n'est pas semblable à celle de l'homme,

néanmoins, le Coran recommande de ne pas tuer cet être inférieur et il interdit Tinfanticide.

Mahomet promet à ses adeptes la conquête du monde, conquête qu'ils réaliseront par la force : ils dompteront, avec le sabre, les ennemis du Prophète et, en mourant pour la cause sainte, ils entreront dans un paradis où ils seront servis par les houris, ces femmes d'une autre sphère, plus jeunes et plus belles que celles du globe terrestre.

En lisant tous les préceptes du Coran, on voit Mahomet faisant toujours appel, pour fonder sa religion, aux deux grandes passions de Thomme : l'orgueil et la volupté.

L'islamisme ainsi constitué aura toujours une grande force de résistance, et on doit reconnaître qu'il compte rarement des renégats. Les missionnaires réussiront facilement auprès des noirs et des fétichistes, leurs efforts se briseront auprès des mahométans.

La religion de Mahomet compte 210 millions d'adhérents répandus dans une partie de l'Asie, aux îles de la Sonde, en Océanie, dans les nombreuses régions de l'Afrique et dans le sud-est de l'Europe.

Le sultan de Constantinople est aujourd'hui le chef suprême de tous les croyants de l'Islam en sa qualité de descendant du Prophète par les femmes, Mahomet n'ayant pas eu de fils. Son titre n'est contesté que par le sultan du Maroc qui prétend se rattacher plus directement à Mahomet.

Au-dessous du sultan, le corps des Ulémas exerce

un pouvoir à la fois religieux, judiciaire et scolaire : ils sont les gardiens et les interprètes officiels de la foi musulmane inscrite dans le Coran. Le chef des Croyants s'appuie sur eux pour résister à Tinvasion dans son empire des idées européennes : il les contient quand il est fort, il les redoute quand il est faible. Il peut être à la fois leur maître ou leur esclave.

Cette religion de T Islam fait le vide autour du mahométan partout où il établit son empire.

A raison même de sa religion et des mœurs qu'elle lui a données, le musulman ne s'assimile jamais les populations au sein desquelles il porte le drapeau de rislam. Que le sultan soit le souverain ou simplement le suzerain, une barrière infranchissable sépare toujours les disciples du Coran des petits peuples qu'ils ont plus ou moins subjugués. Cette barrière irréductible découle, en réalité, de la constante servitude imposée à la femme par Mahomet, servitude qui est, à elle seule, la négation de la justice et du droit.

Aujourd'hui, s'affirme le parti de la Jeune Turquie qui vise à modifier profondément cet état de choses et qui fera probablement à l'Empire Ottoman une situation plus ou moins analogue à celle des autres Etats européens.

Le Christianisme.

Le Christ est mort pour sauver le monde : c'est au monde tout entier que sa religion s'adresse : elle commence avec Thumanité et ne doit finir qu'avec elle.

Toutes celles qui l'ont précédée peuvent contenir des parcelles de la vérité, mais elles n'ont pas, comme, elle, la vérité intégrale.

Cette vérité intégrale se révélera dans le Christianisme par étapes successives, à mesure que les besoins des temps l'exigent, et sans que l'affirmation du lendemain, sur le terrain dogmatique, puisse jamais contredire l'affirmation de la veille.

Le Christianisme naît donc le jour où naquirent les jours : le Judaïsme ne sera que la lente prédiction de sa venue, l'annonce plus ou moins symbolique de sa fondation et de son règne ; le Catholicisme, qui sera sa complète expansion, ne cessera par suite qu'avec l'univers.

LE judaïsme

Le Judaïsme, qui débute avec les Patriarches, qui se poursuit avec Moïse, qui se maintient avec ses

Grands Prêtres, apparaît bien comme la préface anticipée du Christianisme qu'il annonce au monde.

Toujours se distinguant des autres nations qui l'entourent, les Hébreux, qui deviennent les Juifs, tiennent à se nommer seuls le peuple de Dieu, et, en fait, leur religion a, sur celle des autres races rivales, une incontestable supériorité.

A rencontre de celles-ci, cette religion est monothéiste. Hébreux et Juifs ont un Dieu unique et personnel, ayant le souci des hommes, et veillant sur eux par l'action de sa providence.

Aujourd'hui, comme jadis, dans leurs migrations successives, les Juifs emportent avec eux, sans y rien changer, les li^Tes sacrés où furent inscrites leur doctrine et leur histoire. Ces livres sont : le Pentateuque, qui renferme la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome ; puis le Livre de Josué, puis le Livre d'Esdras, attribués l'un et l'autre aux deux personnages dont ils portent le nom.

Dans ces annales multiples, portant l'appellation générique d'Ancien Testament, s'affirme la croyance à une déchéance originelle de la créature et la foi à un Messie futur qui sera le Rédempteur.

On y enseigne aussi l'existence d'un seconde vie qui suivra la vie terrestre. Sans doute chez les Juifs, la secte des Saducéens contestera l'immortalité de l'âme, mais leur doctrine sera toujours désavouée par le sacerdoce officiel et les docteurs de la loi. j

C'est parce qu'ils croient à la vie future, que les

descendants de Joseph emportent, dans leur exode, quand ils quittent TEgypte, les cendres du grand Patriarche. C'est parce qu'il a foi en une autre vie, que Judas Macchabée, dans ses luttes contre Antiochus, demande au Grand Prêtre des sacrifices et des prières pour ses soldats tombés sur le champ de bataille.

N'affirmant, pour son peuple, qu'un Dieu unique. Moïse sera impitoyable pour le crime d'idolâtrie. Lorsqu'un jour, en son absence, les Hébreux ont rendu un culte au veau d'or, le grand législateur châtie impitoyablement les prévaricateurs. Toujours pour éviter le même péril. Moïse interdit à tous les Hébreux le mariage avec des femmes étrangères. Il y a plus : les Madianites, ayant envoyé leurs filles dans le camp d'Israël pour faire tomber les Hébreux dans la débauche et l'idolâtrie, Zambri, fils de Phinée (ou Phinéas) se laissa séduire et, surpris par son père, il fut tué par lui d'un coup de poignard avec sa complice.

Comme Israël n'a qu'un seul Dieu, il devra n'avoir aussi qu'un seul tabernacle, qu'un seul temple et qu'un seul Grand-Prêtre pour interroger Jéhovah.

Plus tard, quand les tribus seront devenues une grande nation, quand les Juifs auront cessé de s'appeler les Hébreux et qu'ils font le négoce avec les cités lointaines, ils devront revenir de Tyr, de Sidon, de toutes les parties du monde, pour célébrer, au moins une fois l'an, dans le temple unique de la nation, la grande fête des Tabernacles.

A côté de la notion du Dieu unique, s'affirmera toujours, dans leurs li^Tes, l'idée du Messie Libérateur. A toutes les pages elle est symbolisée, à toutes les pages elle est prophétisée.

Abraham, le père des Croyants, élève, sur la montagne, un bûcher qui représente un autel, et s'apprête à immoler son fils unique : la main d'un ange arrête le sacrificateur. Sous le voile de cette allégorie, tout le grand drame du Calvaire est annoncé.

A dater d'Abraham, en Egypte, dans le désert, à Jérusalem, à toutes les époques de l'histoire juive, le mâle nouveau-né est circoncis dans chaque famille. Cette effusion du sang, au moment même de la naissance, sera le signe mystérieux du crucifiement que subira le Rédempteur.

Quand les Hébreux quittent l'Egypte et vont ainsi s'affranchir de la servitude, ils marquent le jour de leur libération, par l'mmolation de l'agneau pascal et la manducation de la victime.

Ce sacrifice et cette manducation, ils l'accompliront, chaque année, à travers les siècles, même lorsqu'ils seront dispersés, même lorsque le temple sera détruit ; il faut voir là un symbole permanent, une prophétie toujours renouvelée, du drame du Calvaire, et du saint sacrifice célébré chaque jour par les prêtres chrétiens.

Dès que les Hébreux ont occupé la terre de Chanaan, ils se divisent en douze tribus qui forment la nation. Cette nation tout entière symbolise la future Eglise, et les douze tribus sont la figure des

douze apôtres, qui devront, au lendemain de la résurrection du Christ, parcourir le monde et y fonder des Eglises, toujours unies à TEglise unique.

Les prophètes parleront plus haut que les symboles : Israël aura quatre grands prophètes : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel : il aura douze prophètes de second ordre qui s'appellent Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie.

Phénomène étrange que les données seules de la raison n'expliqueront jamais ! Chez ce peuple, qui se ferme à tous les autres peuples, qui considère l'étranger comme un ennemi, ces mêmes prophètes, devant lesquels le Juif s'incline avec plus de respect que devant ses rois, oseront rompre avec la tradition nationale et annoncer la venue d'une religion universelle, qui remplacera toutes les religions, même celle des patriarches. La prédiction sera acceptée et elle se réalisera.

Phénomène plus étrange encore ! S'il est un précepte auquel les Juifs restent fidèles, c'est celui qu'a formulé le Créateur, parlant au père et à la mère du genre humain: a Croissez, a-t-il dit, et multipliez». Aussi le peuple tout entier, comme les nations voisines, répute déshonorée la femme stérile ; il ignore encore la puissance et la gi^andeur de la virginité. Or, c'est à lui qu'Tsaïe, le plus grand de ses prophètes, annoncera le Messie libérateur, naissant d'une vierge. Des siècles s'écouleront, et, à la date indiquée, une vierge enfantera ce Messie. Dans la pro-

phétie et dans sa réalisation, ce Sauveur annoncé sera Dieu, puisqu'il ne sera pas de la semence de rhomme, il sera homme puisqu'il aura pour mère une femme, il sera l'Homme-Dieu, puisqu'il aura une mère restée vierge.

Toutes les prophéties s'accomplissent, tous les symboles deviennent des réalités : le Messie naît, il est crucifié, il quitte ses apôtres après avoir dit sa doctrine et indiqué leur mission.

Toujours conformément aux symboles et aux prophéties, Jérusalem est prise, le temple est détruit, l'ancien peuple de Dieu sera dispersé à tous les coins du monde, mais la race de ce peuple qui n'est plus, doit rester indestructible, pour témoigner toujours des faits accomplis.

Les Juifs porteront partout leurs livres, immuables comme eux, cette Bible, qui est à la fois leur titre d'honneur et leur condamnation. Ils seront cosmopolites, au milieu de toutes les nations du globe, ils ne se fondront jamais avec les autres peuples, dérogeant ainsi à cette règle générale et mystérieuse, qui donne au sol le pouvoir de dénationaliser les émigrants.

Le Juif, toujours voyageur, ne formera plus une nation. Et cependant, il y a dans sa race indestructible des éléments puissants avec lesquels se constitue un peuple.

En règle générale, la Juive est belle: une tradition dit qu'elle doit ce privilège au rôle touchant qu'elle remplit lors du drame de la Passion. Les filles d'Is-

raël pleurent seules sur le chemin du Calvaire : Jésus les console. Une femme, Véronique, écarte les soldats, et essuie, de son voile, la face ensanglantée du Sauveur : trois femmes seules sont au pied de la croix, pendant ragonie.Chez les Juifs, la nuptialité est précoce : les mères allaitent elles-mêmes leurs enfants ; la filiation légitime est nombreuse ; la filiation purement naturelle est restreinte. S'il ne travaille pas la terre, le Juif est actif et laborieux pour le négoce ; à toutes les époques, il sait amasser de Tor, ce puissant levier pour toutes les entreprises : il reste toujours un incomparable banquier.

Or, malgré ces éléments si favorables, il ne peut plus être un peuple : sa race est à la fois maudite et sacrée. Tacite et Sénèque, dès le début de la dispersion, lui jetaient déjà Tanathème sans pouvoir Tanéantir. L'empereur Julien échoue, quand il veut reconstruire le Temple et redonner aux Juifs un foyer permanent. Au moyen âge, on ne tolère le Juif qu'en le parquant dans le Ghetto, un lieu déterminé, ainsi qu'on le ferait pour l'être malfaisant dont on redoute le contact : on le dépouillQ souvent, quand les malheurs des temps rendent vide le trésor public, mais il sait se reconstituer une fortune au lendemain de la confiscation ; avec le Lombard, qui est souvent son coreligionnaire et toujours son imitateur, il crée la lettre de change, et aide au négoce du Levant avec les cités de l'Occident. Ce pèlerin, sans cesse en route et sans patrie, reste indestructible ; il est le témoin nécessaire du Christia-

nisme, dont ses livres prophétisent la venue et le développement. Comme le chrétien, il vivra jusqu'à la fm du monde : quand il disparaîtra, les temps seront accomplis, disent les annales sacrées. A toutes les dates, le Judaïsme sera donc toujours la préface et le témoin du Christianisme qui lui succède.

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