LE CATHOLICISME
Le Christianisme, dans son épanouissement complet, dans son développement intégral, sera le Catholicisme.
On peut et on doit l'envisager sous deux aspects distincts, d'abord comme doctrine, puis ensuite comme organe extérieur affirmant et propageant cette doctrine.
La doctrine catholique peut se résumer ainsi :
L'homme fut créé par Dieu dans un état de perfection relative qui devait se développer avec l'usage de son libre arbitre. Il faillit à cette tâche, en violant un précepte donné par le Créateur, et encourut une chute, conséquence de cette faute originelle.
Pour le relever de cette chute, qui affaiblissait ses facultés sans les détruire, le fils de Dieu se fit homme lui-même. Alors l'humanité put arriver à la fm dernière que lui assignait le plan primitif de la
création, et cette fin s'atteindra avec la grâce de Dieu et le concours de Thomme.
La vérité sera enseignée à tous. Il n'y aura plus, comme dans le monde antique, les initiés et ceux qui ne le sont pas : les humbles, comme les grands, connaîtront la doctrine. Pour les enfants, le catéchisme contiendra les éléments essentiels de tout ce que diront les grands docteurs.
Les articles de foi ne se modifieront jamais, ils sont irréductibles, mais comme l'homme doit toujours coopérer à l'œuvre rédemptrice, de même qu'il coopérait, dans le plan primitif, au développement de la création, les vérités dogmatiques s'affirmeront lentement, par étapes successives, suivant les besoins du temps et dès qu'elles sont mal comprises ou contestées.
Les Grecs, qui aimaient les légendes, disaient que Minerve, la déesse de la Sagesse, qui représente la vérité, était sortie tout armée, le même jour, du cerveau de Jupiter. Il n'en sera point ainsi de la vérité chrétienne. Elle est toujours invariable, mais elle se découvre avec lenteur, dans la mesure même des attaques directes ou indirectes dont elle est l'objet. A ce point de vue, on peut dire que l'hérétique lui-même concourt aussi, sans le vouloir et sans le savoir, à la diffusion du vrai et à sa mise en relief.
Ainsi la divinité du Dieu-Homme, du Dieu- Rédempteur, est affirmée dès le début. Mais, lorsque le prêtre Arius a contesté la consubstantialité du
Fils et du Père, ébranlant ainsi le fondement de la foi chrétienne, le Concile œcuménique de Nicée se réunit pour formuler solennellement la vérité intégrale dans le Symbole des Apôtres, qui sera répété toutes les fois que se célébrera le sacrifice de la messe.
Ainsi, lorsque les pélagiens et les semi-pélagiens exagèrent chez l'homme la puissance du libre arbitre, de nombreux conciles sont convoqués, et ils se prononcent alors en des termes précis sur la nature et refïïcacité de ces deux facteurs qui se nomment la grâce et la liberté.
A une date plus rapprochée de nous, les jansénistes, à la suite de l'évêque d'Ypres, Jansen, professent-ils une thèse diamétralement opposée à celle des pélagiens et outrent-ils, en la dénaturant, la thèse de saint Augustin sur la prédestination ; une bulle fameuse, la bulle Unigenitiis, condamnera leur erreur, en précisant les limites exactes de la vérité dogmatique.
A notre époque, quand la généralité des écoles philosophiques incline au naturalisme, et adopte comme point de départ, avec Jean- Jacques Rousseau, la perfection originelle de Thomme, une autre bulle, non moins célèbre, celle de Pie IX, en 1864, proclamera solennellement, comme article de foi, rimmaculée Conception de la Merge-Mère, affirmant ainsi la déchéance originelle de l'homme et sa rédemption par le Christ.
A l'heure actuelle, quand certains clercs, épris de l'exégèse allemande, errent plus ou moins sur la
nature du Christ, Dieu et homme, Fils du Père, descendu sur la terre pour y être le Rédempteur, le Souverain Pontife, Pie X, signale le péril dans son Encyclique sur le modernisme. L'erreur nouvelle serait une voie détournée qui mènerait directement ou indirectement au panthéisme, cette fausse doctrine des temps antiques.
Ainsi, l'apparition de Terreur amène Taffirmation plus précise et plus solennelle de la vérité. En ce sens, on peut dire que la Providence et TEglise mettent le remède à côté du mal ; en combattant ce mal, elles font surgir un bien nouveau.
Quel est Torgane extérieur proclamant, défendant et propageant la doctrine catholique, dont nous venons d'indiquer les grands traits? Ce sera TEglise.
Ainsi que l'indique l'étymologie de son nom, dans la langue grecque, l'Eglise est une élue, l'élue du Sauveur, fondée par lui, pour ramener l'humanité dans les voies de sa destinée primitive. A ce titre et pour ce but, l'Eglise est une société complète, une société homogène, souveraine chez elle, ayant une hiérarchie qui rattache à son chef tous ses membres multiples répandus sur la surface du globe.
Aussi résumant toutes les traditions des premiers siècles, le Concile de Nicée écrira dans son symbole : Credo in unam^ sanctam^ catholicam et apostolicam Eeclesiam. Je crois en l'Eglise sainte, catholique et apostolique.
L'Eglise est une avec la primauté de Pierre et de ses successeurs sur le siège épiscopal de Rome.
Elle est sainte parce qu'elle appelle les hommes à la vie en Dieu sur cette terre d'abord, dans le Ciel ensuite.
Elle est catholique, c'est-à-dire universelle parce qu'elle entreprend la conquête du monde.
Elle est apostolique parce que les Apôtres et leurs légitimes successeurs, unis au Pontife suprême, continuent l'œuvre du Christ, affirmant ainsi la part de l'homme dans l'œuvre divine.
Cette Eglise, ainsi constituée, qui doit défier le temps et la mort, aura trois demeures successives, elle connaîtra trois états différents.
Sur cette terre, où elle combat, elle est l'Eglise militante.
Dans l'au-delà, où on expie pour être complètement purifié des fautes commises, elle est l'Eglise souffrante.
Dans le Ciel, où on retrouve Dieu et la vision béatifique, elle est l'Eglise triomphante.
Aussi, quand, aux siècles de foi du moyen âge, les populations et les artistes élevaient nos grandes cathédrales, ils n'oubliaient, dans la structure du monument, ni les trois églises, ni le lien intime qui les fondait dans une magnifique unité.
Dans les vastes nefs toujours ouvertes aux fidèles, là où on donnait l'enseignement, là où on célébrait le culte, s'affirmait l'Eglise militante, l'Eglise des vivants, accomplissant sur la terre leur pèlerinage.
Au-dessous de ces nefs, dans les cryptes souterraines, on plaçait des tombes, on érigeait des autels
funéraires, où le sacrifice s'accomplissait pour le soulagement ou la délivrance des fidèles trépassés : là s'affirmait l'Église souffrante, celle dont les membres décédés avaient encore besoin de purification.
Enfin, au-dessus des voûtes qui abritaient tout le peuple chrétien, s'élevaient les flèches superbes, qui défiaient les vents et les tempêtes, et qui montaient, en quelque sorte, vers le ciel, comme une prière exaucée. Tout autour d'elles étaient groupées les statues des anges, des archanges, des patriarches, des martyrs et des saints admis dans la céleste miUce : ainsi s'affirmait l'Eglise triomphante.
De l'Eglise militante qui n'est encore ni l'Eglise souffrante ni l'Eglise triomphante, il faut maintenant dire l'organisme : indiquons toutes les parties de ce corps mystique et réel, que nous voyons fonctionner tous les jours, parlons du Souverain Pontife, des évêques, du clergé séculier, du clergé régulier et des fidèles.
Article premier Le Souverain Pontife.
Pour faire l'unité dans l'Eglise, qui doit être universelle, le Sauveur crée la primauté de Pierre.
Avant de la lui conférer, il lui dit jusqu'à trois fois: «Pierre, m'aimes-tu? » Et lorsque l'Apôtre a répondu, le Christ lui donne l'investiture : « Tu es Pierre, et, sur cette pierre, j'édifierai mon Eglise, et
les portes (les puissances) de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. )) Le Christ lui dit encore : « Quand tu seras converti, tu confirmeras tes frères. » Il ajoute enfin : « Pais toutes mes brebis, c'est-à-dire tout le troupeau, les agneaux et les mères. »
Celui qui est revêtu de la primauté n'est qu'un pauvre pêcheur du lac de Génésareth. Ce pêcheur a douté de son maître lorsque la tempête agitait la barque qui portait le Christ et les Apôtres. Il s'endormira au jardin des Oliviers, quand le Sauveur a la sueur de l'agonie, la sueur de l'eau et du sang : c'est en vain que le Christ lui demandera de prier avec lui. il fuira, abandonnant le divin Maitre arrêté comme un malfaiteur. Il le reniera trois fois dans la cour du grand prêtre ; quand le procès commencera il ne sera ni sur la route de la Passion, ni au Golgotha. Même après la Passion et la venue du Saint- Esprit, il quittera Rome pour fuir la persécution et il n'y retournera, pour s'y faire crucifier, qu'après une apparition du Christ.
Il est faible, l'Apôtre auquel est donnée la primauté ! Mais il a le cœur ardent, il a protesté trois fois de son amour pour le Christ, il a une étincelle déjà naissante de cette tendresse profonde qui doit animer le pasteur, et diriger tous ses actes. La charité, la caritas^ sera la vertu fondamentale qui donne toutes les autres et qui est le trait distinctif, le caractère essentiel de la religion nouvelle. Aussi tous les successeurs de Pierre devront s'appeler les serviteurs des serviteurs de Dieu.
L'apôtre investi s'appelait Simon, le Christ lui donne un nom nouveau, quand il crée sa primauté ; il s'appellera Pierre, parce qu'il est la base angulaire de tout l'édifice.
Unie à Pierre, l'Eglise universelle ne verra jamais prévaloir contre elle les puissances de l'enfer : elle sera assistée du Saint-Esprit pour formuler infailliblement la doctrine.
A toutes les époques, on admit ce privilège de l'indéfectibilité pour les Conciles œcuméniques, ces grandes assemblées plénières, présidées par le Pontife suprême ou ses légats, et réunissant dans son sein, les patriarches et les évêques de la Chrétienté : aussi, toutes les décisions dogmatiques et les décrets d'une semblable assemblée, débutent toujours par l'antique formule : çisum est nohis et Spiritui sancto. Si l'Assemblée se séparait du Pontife, si elle siégeait sans lui ou sans le légat qui le représente, elle cesserait d'être œcuménique, et la valeur attachée à ses décisions tomberait.
L'histoire du Concile de Constance, nous montre une éclatante apphcation du principe : ce Concile eut de nombreuses sessions souvent interrompues ; il reste œcuménique, accepté par tous dans ses décisions multiples, tant qu'il est uni au pape ; il perd ce caractère dans ses dernières sessions, parce qu'alors il se sépare du Pontife romain.
Mais les Conciles œcuméniques, qui sont les assises solennelles de la chrétienté, ne peuvent se réunir que rarement et à de certains intervalles : ils n'ont
qu'une durée temporaire ; leur convocation peut rencontrer des obstacles ; leurs sessions peuvent être interrompues. L'assistance divine, promise à l'Eglise et qui doit empêcher les puissances de l'Enfer de prévaloir contre elle, ne doit jamais être discontinue : il est, dès lors, dans la logique des choses que la parole du Pontife suprême, s'adressant du siège de Pierre, ex Cathedra, à tous les patriarches et évêques de la chrétienté, ait la même autorité, jouisse de la même assistance, que la parole du Concile œcuménique lui-même.
Ainsi le décidèrent déjà, au milieu des temps troublés du moyen âge, deux grands Conciles généraux, reconnus œcuméniques par tous les canonistes. Le premier de ces Conciles fut celui de Lyon, réuni en 1274 ; le second fut celui de Florence, réuni en
Convoqué par Pie IX en 1870, au moment où s'écroulait le pouvoir temporel du Pontife, le Concile œcuménique du Vatican confirmera la décision aoctrinale des deux Conciles précédents, en donnai t à l'infaillibilité pontificale une définition plus précise et en la proclamant un article de foi
Cette infaillibilité est donc solennellement reconnue : lorsque le Pontife parle ex cathedra^ du haut du siège de Pierre, urhi et orhi^ à cette Rome dont il est l'Evêque, à l'Univers entier où sont tous les représentants de cette chrétienté dont il est le chef. Quand le Pape parle ainsi, il a la même autorité qu'un Concile œcuménique solennellement réuni : il
a, comme l'aurait le Concile, Tassistance divine, il peut dire comme le Concile lui-même : visum est nobis et Spiritui sancto.
Par la nature même des choses, le Pontife n'usera que rarement d'une semblable prérogative, l'Eglise, depuis sa fondation, ne définissant les points dogmatiques que suivant les besoins des temps, lorsque les hérésies naissent, lorsque les attaques se produisent.
Ainsi, depuis trois siècles, deux bulles seulement ont été promulguées ex cathedra, iirhi et orbi, s'adressant à tous les représentants de l'Eglise universelle, et ayant la même valeur que les canons dogmatiques d'un Concile œcuménique.
La première, la bulle Unigenitus, condamnait, sous le règne de Louis XIV, Terreur des jansénistes sur la question de la grâce et de la liberté.
La seconde, rendue en 1864, proclamait l'Immaculée Conception de la Vierge Marie, Mère du Sauveur.
Mais cette infaillibilité doctrinale ne saurait être invoquée pour les nombreux brefs, pour les nombreuses Encycliques, qui ne sont plus formulés ex cathedra par le Souverain Pontife, parlant urbi et orbi à l'Eglise universelle. Ces brefs, ces Encycliques ont une incontestable autorité, sans qu'on puisse leur appliquer le privilège de l'indéfectibilité.
Enfin, malgré la suprême fonction dont il est revêtu, le chef de l'Eglise reste toujours l'homme faible et peccable, comme les autres hommes. Ainsi se réalise, depuis la fondation de la Papauté, un fait
d'ordre surhumain, qui constitue à nos yeux, le plus étonnant des miracles, l'indéfectibilité dans la fragilité.
,Si le Pontife a l'infaillibilité doctrinale, dans les limites que nous venons d'indiquer, on doit lui attribuer aussi un droit de suprême juridiction, supérieur à tout autre, et qui n'appartient qu'à lui.
L'Eglise est une société permanente, et, à ce titre, il lui faut une autorité, qui juge et n'est pas jugée. Il n'y a point d'Etat, qui n'ait inscrit dans ses lois le principe sauveur de la chose jugée: res jiidicata pro veritate habetur. Celui qui a déjà l'indéfectibilité doctrinale, doit avoir la juridiction, qui tranche les conflits, qui décide, en dernier ressort, sur toutes les questions litigieuses portées devant lui par les évêques, ses coopérateurs, parles clercs séculiers ou réguliers, par les fidèles eux-mêmes, ces membres de l'Eglise universelle, dont il est le pontife suprême.
En vertu de ce droit de juridiction, le Pape applique vis-à-vis de tous les règlements canoniques établis par la tradition, par les Conciles, par ses propres prédécesseurs. Il juge ainsi sur tous les cas qui lui sont soumis, et sur ceux dont il se saisit luimême, dans l'intérêt suprême de l'Eglise. Alors s'applique la vieille maxime canonique : Roma locuta est^ causa finit a est.
Le Pontife, investi de ce droit de juridiction, peut, dans des circonstances exceptionnelles, déroger à des règles depuis longtemps établies, et qui font le
droit disciplinaire de TEgiise. Citons sur ce point, un exemple mémorable :
En 1801, au moment de signer le Concordat, qui devait rétablir le culte en France, et faire succéder la paix à de terribles tourmentes, la Cour de Rome et la République Française tombèrent d'accord pour réduire, en France, le nombre des sièges épiscopaux. Ces sièges étaient au nombre de 130 avant la Révolution : pour certains, les circonscriptions des diocèses semblaient anormales à juste titre : les unes étaient trop étendues, les autres trop restreintes. Le pacte concordataire fit tomber le chiffre des diocèses à 55. Beaucoup d'évêques titulaires étaient encore vivants : on réintégra une grande partie d'entre eux. Mais rappeler sur leurs sièges les prélats qui avaient émigré dès le début de la Révolution ou ceux que leur nom et leurs attaches personnelles unissaient intimement à Tancien régime, était une mesure politiquement impossible aux yeux du premier consul. Pie VII comprit cette situation difficile, et de nombreux efforts furent tentés par la cour de Rome auprès des prélats désignée pour obtenir l'abandon volontaire de leurs sièges. Plusieurs obtempérèrent au désir du Pontife ; d'autres, au nombre de quinze, refusèrent formellement de se démettre. Leurs mœurs étaient irréprochables, leur orthodoxie l'était aussi : vis-à-vis d'aucun d'eux, on ne pouvait invoquer la règle canonique, qui permet, dans certains cas déterminés, d'enlever le siège épiscopal à l'évêque.
Pie VII, dont la douceur et la bonté ne furent jamais contestés, n'hésita pas cependant à les remplacer par de nouveaux titulaires, et, autour des déposés, qu'on pouvait appeler des victimes, se forma un schisme local, qu'on appela la Petite Eglise ; elle devait peu durer. Dans les quinze ans qui suivirent le Concordat, les Evêques frappés moururent ou se soumirent. Pie VII avait usé de son droit suprême de juridiction : il avait appliqué le summum jus. Les canonistes comme les jurisconsultes répétèrent le vieil adage : l'exception confirme la règle. Ils reconnurent qu'en vertu de son droit de juridiction suprême, le Pape était le seul juge de l'exception.
L'infaillibilité et la juridiction : voilà les deux prérogatives essentielles de la Papauté. Elles sont immuables et irréductibles, pour le chef de l'Eglise universelle, et, à ce titre, les canonistes les proclament, avec raison, de droit divin : elles découlent des pouvoirs donnés à Pierre par le Christ fondateur.
Après le droit divin vient le droit disciplinaire, c'est-à-dire l'ensemble des règles où la main de l'homme intervient à côté de la main de Dieu, parce que l'homme doit coopérer lui-même à l'œuvre rédemptrice, qui le rachètera de sa chute. Ces règles, qui ne sont plus immuables, se modifieront: suivant les nécessités des temps. Si Pierre fut choisi comme chef de l'Eglise par le Sauveur, s'il fut, à ce titre, le premier Evêque de Rome, ses successeurs
seront choisis par des hommes pour occuper le même poste, pour remphr la même fonction.
Quand la religion nouvelle est encore aux catacombes, tous les fidèles réunis désignent Tévêque pontife, et ils sont souvent dirigés, dans leur choix, par le pape vivant, prévoyant le martyre qui doit Tenlever à son troupeau.
Quand les persécutions s'arrêtent, quand les chrétiens vivent en paix sous l'égide d'un empereur, qui se proclame chrétien lui-même, on précise un peu plus le mode de l'élection, et on appelle à participer le peuple, le sénat et le clergé.
Le clergé aura bientôt la part prépondérante. Le droit d'élection sera exclusivement dévolu aux prêtres chargés des églises de Rome à titre perpétuel, et qui sont dès lors inamovibles : ces prêtres porteront plus tard le titre de cardinaux ; pour rappeler cette origine paroissiale de l'électorat, tout cardinal siégeant au Conclave, est toujours titulaire d'une église.
A mesure que la Chrétienté s'étend, le nombre des cardinaux de la papauté s'augmente : du xiii^ au xv^ siècle, le chiffre des cardinaux est de vingt.
Au XVI® siècle, le pape Sixte-Quint décrète que leur chiffre ne dépassera pas soixante-dix.
Tous les cardinaux sont toujours nommés par le Souverain Pontife, évêque de Rome, comme l'étaient jadis les titulaires inamovibles des églises de la cité.
Dans la langue exacte du Droit ecclésiastique, il n'y a point, à vrai dire, de cardinaux italiens et de
cardinaux étrangers. Leur origine disparait sous la pourpre. Mais on fait une distinction entre les cardinaux de curie et les cardinaux de couronne : les cardinaux de curie sont les cardinaux romains ; les cardinaux de couronne sont ceux que le pape a nommés pour que chaque nation ait un ou plusieurs représentants au Sacré-Collège.
Le choix du Saint -Père ne peut porter que sur des fidèles déjà engagés dans les ordres. Il y a des cardinaux-évêques, des cardinaux-prêtres et des cardinaux simples diacres.
Quand la vacance du Saint-Siège se produit, un Cardinal désigné d'avance, et qui prend le nom de cardinal camerlingue, convoque officiellement tous les cardinaux appelés à composer le Conclave.
Les délibérations du Conclave doivent être secrètes. Aucun des membres de cette assemblée plénière ne peut communiquer avec le public.
Le nouveau pape est nommé à la majorité des suffrages.
Sur ce terrain de l'élection pontificale, de grandes luttes devaient s'engager entre la papauté et les souverains régnant, soit en Italie, soit dans d'autres Etats chrétiens.
La constitution d'un pouvoir temporel au profit du Saint-Siège ne devait pas être une des moindres causes de ces nombreux conflits.
Déjà Constantin avait donné au Pape de vastes domaines : des cités menacées par l'invasion avaient réclamé le patronage pontifical, pour garantir leur
sécurité menacée. Athalaric, le roi des Lombards, avait augmenté le patrimoine de Pierre, mais en exigeant que le pape élu n'entrât en fonction qu'après avoir reçu Tassentiment royal, et versé un tribut, dont le monarque fixait le chiffre.
Gharlemagne confirme et accroît les donations précédentes : il constitue solennellement la souveraineté du pape sur Rome et les régions voisines. Alors, il ne demande pas le tribut, comme le faisait Athalaric, mais il sollicite et obtient du pape, Adrien II, un rescrit important, aux termes duquel le Souverain Pontife ne devait être intronisé qu'après avoir reçu l'assentiment formel de l'empereur.
Plus tard, l'empereur Lothaire demande au pape Grégoire IV, qui siège à Rome de 828 à 844, une confirmation plus expresse du rescrit, et il est appuyé, dans sa prétention, par Drago, l'évêque de Metz, parlant au nom de plusieurs prélats d'origine allemande.
Grégoire IV garde le silence, il ne retire pas, mais il ne renouvelle pas le rescrit d'Adrien IL
Le pape Léon VIII, qui siège à Rome de 963 à 965, reconnaît le rescrit d'Adrien II ; il lui était difficile d'agir autrement vis-à-vis de l'empereur Othon, qui le protégeait efficacement contre les violentes attaques du patrice Albéric, voulant mettre sur le siège pontifical Octavien, son propre fils naturel.
De 1012, à 1028, Benoît VIII subit les agressions du duc de Spolète, du comte Grescentius et du mar-
quis d'Ivrée, le préfet de Rome. Il est maintenu dans sa capitale par l'empereur d'Allemagne, Henri, qui fut plus tard canonisé. Alors, sur la demande de son libérateur, Benoît VIII édicté une constitution importante, réservant l'élection du Souverain Pontife au clergé et à certains laïques de marque, qui représenteraient ainsi, suivant l'antique usage, tout le peuple de Rome.
Les comtes de Tusculum, aussi dangereux pour la papauté que les patrices de la ville pontificale, s'attaquent à Clément II. un successeur de Benoît VI IL Ils veulent un pape de leur choix ; un pape à leur dévotion, qui leur concéderait les charges et les bénéfices du temporel attribués à la chaire de Pierre.
L'empereur Henri III, vient à Rome défendre le pape. Celui-ci pose solennellement sur la tête du libérateur la couronne impériale : il lui reconnaît en même temps tous les droits qu'avait eus, avant lui, Charlemagne ; c'était ratifier implicitement le rescrit d'Adrien II, relatif au droit de confirmation.
Se réservait -il, en ne parlant pas du rescrit, la faculté d'en demander plus tard le retrait, en temps opportun? On peut le présumer, quand on voit le pape Victor II, qui siège à Rome de 1055 à 1057, envoyer à l'empereur Henri le Xoir, un ambassadeur chargé d'obtenir l'abandon de ce droit de confirmation, qu'on nommait alors le placet impérial. L'ambassadeur était Hildebrand, un moine d'humble origine, défenseur ardent des droits du Saint-Siège, qui devait devenir pape lui-même sous
le nom de Gérgoire VII. Hildebrand parut convaincre Tempereur, qui lui promit la renonciation demandée, mais sans lui donner un engagement écrit, un engagement solennel.
Le pape Nicolas II, qui siège à Rome de 1058 à 1061, est d'un tempérament plus conciliant qu'Hildebrand, et il traite avec l'empereur sur les bases suivantes : le souverain germanique est reconnu patrice des Romains: c'est à ce titre qu'il aura le droit de donner son placet à l'intronisation du pape, mais, par voie de compensation, Nicolas II obtient que, les cardinaux seuls procéderont à l'élection pontificale, et que les laïcs de marque n'y participeront plus comme représentants du peuple romain.
Le pape Alexandre II, successeur du pape Nicolas II, reconnaîtra le droit du placet à Tempereur qui s'engage àrester le défenseur constant du Saint-Siège.
Arrivé au Pontificat en 1073, sous le nom de Grégoire VII, Hildebrand sacre solennellement Henri IV empereur d'Allemagne dans la basilique de Saint-Pierre et il obtient le retrait définitif de tous les rescrits et décrets intervenus jusque-là pour maintenir le placet impérial.
La lutte éclatera bientôt plus vive et plus ardente entre le nouveau pape et le nouvel empereur, sur une question différente, celle des investitures épiscopales : mais l'antique débat, relatif à l'élection du Souverain Pontife, et au privilège de confirmation, revendiqué par les empereurs paraît clos définitivement.
A des époques plus rapprochées de la nôtre, les cours de France et d'Autriche, à raison des services qu'elles auraient pu rendre au Saint-Siège, ont, à de certains intervalles, réclamé non le droit de Tantique placet^ mais le privilège de signaler aux cardinaux du Conclave, le candidat à la papauté, qui ne serait pas, pour elles, persona grata. On ne trouve ce privilège inscrit dans aucun des grands Concordats que la Cour de Rome a souvent passés, à des dates diverses, avec les représentants des Etats chrétiens. Il constituerait, sous une forme adoucie, une sorte de i^eto indirect que la cour de Rome repousserait comme une entrave à la liberté de l'élection. Au Conclave de 1903, qui a porté Pie X au pontificat, le cardinal-archevêque de Cracovie, déférant à la volonté de l'empereur d'Autriche, signale bien le cardinal Rampolla, comme n'étant pas, pour le gouvernement austro-hongrois, personna grata. Mais sa timide déclaration tomba dans le vide : on la considéra comme un souvenir arriéré de prétentions depuis longtemps abondonnées.
Article 2 Les Evêques.
Le Rédempteur a donné la primauté à Pierre, pour que l'Eglise soit une, mais à tous les apôtres, il a donné la mission de fonder et de propager l'Eglise : à tous il a dit : « allez et enseignez. »
L'Episcopat est donc de droit divin comme le Pontificat : les évêques sont les successeurs des apôtres, comme le pape est le successeur de Pierre. Ils dirigeront leurs églises particulières comme le pape dirige l'Eglise de Rome, et leur union avec ce dernier constitue l'Eglise universelle.
Tous les évêques sont-ils réunis, avec le Souverain Pontife à leur tête, ces assemblées sont les grandes assises de la Chrétienté, et prennent le nom de Concile général, ou de Concile œcuménique. Le pape, sans y siéger lui-même, peut s'y faire représenter par des légats, mais, en l'absence du Souverain Pontife, ou de ses représentants, l'assemblée n'est plus Concile œcuménique, elle cesse d'en avoir les prérogatives.
En dehors du Concile œcuménique, les évêques d'une région déterminée, se réunissent -ils pour édicter des canons concernant leurs circonscriptions respectives, ou délibérer sur certains points de dogme, de morale ou de discipline, le Concile est provincial.
Ses décisions ne sont nullement indéfectibles, comme celles du Concile œcuménique, mais ces canons, tant qu'ils ne sont pas réformés par une autorité plus haute, ont force légale dans toute l'étendue des circonscriptions que représentent les évêques réunis.
Ces Conciles, d'ordre secondaire, sont présidés par l'évêque du siège le plus important, qui devient alors le primus inter pares, le premier de ses pairs ou
de ses égaux. Cette charge de la présidence est dévolue, en règle générale, au Métropolitain, qui a le titre d'archevêque ou de patriarche, et qui régit un diocèse encore plus étendu. Ainsi, au point de vue disciplinaire, s'établit, parmi les évèques, tous successeurs des apôtres, une hiérarchie qui peut se modifier suivant les besoins des temps et des lieux.
Dès les premiers siècles de l'Eglise, les évèques de Jérusalem, d'Antioche, de Constantinople, ont le titre de Patriarche. D'autres ont le titre moins élevé d'archevêque, ou de métropolitain.
A ceux qui occupent des sièges importants, sera dévolue, non pas seulement la présidence des Conciles provinciaux, mais un droit spécial de juridiction : dans certaines causes litigieuses, on pourra appeler de la sentence de l'évêque et porter la cause devant le métropolitain, l'archevêque ou le patriarche, qui décident alors en second ressort.
Patriarches, archevêques, métropolitains, évèques d'un petit ou d'un grand diocèse, ne seront intronisés et ne prendront possession de leurs sièges, qu'après avoir reçu l'investiture du Souverain Pontife, le successeur de Pierre, qui a, sur tous, primauté et juridiction, et pour lesquels le Sauveur a dit : (( Tu confirmeras tes frères dans la foi ».
Mais, avant l'investiture, il y aura la désignation, autrement dit l'élection et là, les règles, qui sont purement disciplinaires, ont souvent varié.
Aux premiers jours de l'Eglise, quand il s'agit de remplacer Judas qui a trahi le Sauveur, Pierre, qui
a la primauté, dit aux fidèles réunis, de désigner un successeur, devant prendre rang parmi les apôtres : on parle de deux disciples : Mathias, Tun d'eux, est élu, et il reçoit Tinvestiture.
A mesure que les apôtres se répandent dans le monde, ils fondent des Eglises particulières, toutes rattachées au siège de Pierre. Dans chacune d'elles, les fidèles choisissent Tévêque, tantôt en le désignant par acclamation, tantôt en suivant un certain mode d'élection.
Au iv^ siècle, lorsque le siège de Milan est vacant, Ambroise, le préfet de Milan, est demandé, comme évêque, par tout le peuple réuni : il décline une dignité à laquelle, dit-il, rien ne le prépare : les fidèles insistent, et Télisent par acclamation. Il doit résigner la charge importante qu'il remplissait au nom de l'empereur, recevoir, en quelques jours, les ordres inférieurs, puis le sacerdoce et l'investiture épiscopale.
Par le cours naturel des choses, le clergé et les notables de la cité du siège épiscopal eurent bientôt voix prépondérante dans l'élection, et les simples fidèles cessèrent d'y participer : puis les chapitres, ces réunions de clercs choisis par l'évêque, et l'assistant dans le gouvernement de son église, représentèrent bientôt seuls tout le clergé et tout le peuple.
Néanmoins, les règles électorales n'étaient plus les mêmes partout : des conflits surgissaient entre laïcs et clercs, et parmi les clercs eux-mêmes.
Alors les chefs d'Etat, se prévalant des prérogatives temporelles qu'ils accordaient souvent à l'èvêque, dans rétendue de sa circonscription, entendirent, eux aussi, manifester leurs préférences, et participer à l'élection.
Ils représentaient, disaient-ils, les peuples qu'ils gouvernaient, et, par conséquent, la masse des fidèles appelés originairement à désigner les évêques. Alors se négocièrent entre le Saint-Siège et une partie des Etats chrétiens, des traités dits Concordats, dans lesquels figuraient ces deux clauses essentielles: le droit de désignation ou de nomination est reconnu au souverain, qui représente à la fois le clerc, le laïc, le peuple tout entier ; le droit d'investiture est toujours réservé au Pontife suprême, qui occupe le siège de Pierre.
Article 3 Le Clergé séculier.
Si les douze apôtres, placés sous la primauté de Pierre, sont les premiers évêques de l'Eglise naissante, ils ont, dès le début, des coadjuteurs. des auxiliaires dans la mission que leur a donnée le Sauveur. Ces coadjuteurs, ces auxiliaires, se hiérarchisent à mesure que l'apostolat se répand.
Les premiers d'entre eux seront les soixantedouze disciples qui, d'après la tradition, suivirent plus constamment le Sauveur, dans ses trois ans de
prédication, sur les routes de Judée et de la Galilée.
Ordonnés prêtres par TEvêque, ceux-ci ont, comme ce dernier, un caractère indélébile, que nulle défaillance ne peut leur ôter. Ils sont sacerdotes ad œternum^ prêtres pour Téternité. Mais s'ils périclitent dans l'exercice de la fonction, l'évêque, qui la leur a conférée, peut les priver de leurs pouvoirs. L'interdiction de la mission qu'ils avaient à remplir, peut être temporaire ou permanente : elle sera temporaire, si le fidèle, investi du sacerdoce, reconnaît sa faute et revient à résipiscence ; elle sera permanente, s'il se sépare de son évêque et se soustrait à sa direction.
Tous les sacrements peuvent être administrés par le prêtre, à l'exception de l'Ordre, dont l'évêque se réserve toujours la collation, et de la confirmation qui elle, cependant, peut être donnée, dans certains pays, par un vicaire apostolique n'ayant pas l'investiture épiscopale.
A ce (( desservant » le pouvoir civil a souvent donné certaines attributions d'ordre temporel, en même temps qu'il en conférait d'autres à l'évêque. Aussi, dans les Concordats qu'ils négocient avec Rome, les chefs d'Etats tiennent-ils à stipuler que, si la nomination du curé inamovible est toujours réservée à l'Evêque, le titulaire ne doit entrer en fonction qu'après l'agrément du gouvernement civil. Telle fut la règle insérée dans le Concordat passé en 1801 entre la Papauté et la République française.
Quand les Conciles provinciaux se réunissaient, on y appelait souvent, pour éclairer les Pères du Concile, les titulaires de cures importantes, ou des clercs d'ordre élevé qui n'étaient point évêques. Au bas des canons adoptés, on retrouve leur signature, avec celle de certains laïcs, notables importants de la cité.
Dans tout le cours du moyen âge, on voit s'oiganiser des tribunaux ecclésiastiques, qui fonctionnent sous le nom d'offîcialités. L'évêque consulte ces tribunaux, avant d'atteindre, par des censures ou une interdiction, les curés ou les prêtres exerçant fonction sous sa juridiction. A ces mêmes offîcialités, le curé ou le prêtre peuvent s'adresser, dans les formes déterminées par les canons, quand ils se croient injustement frappés.
De l'offîcialité de l'évêque, ils peuvent appeler à celle du métropolitain ou du patriarche. Dans les causes importantes et graves, le recours peut être porté devant le Souverain Pontife lui-même.
Au-dessous des prêtres, revêtus de ce caractère indélébile du sacerdoce, figurent d'autres auxiliaires, également hiérarchisés, les diacres, les sousdiacres, les simples clercs, qui n'ont reçu que les ordres mineurs proprement dits.
Le diaconat était conféré aux clercs, chargés d'assister les malades, les veuves, les orphelins, les pauvres, auxquels on distribuait une partie des oblations. Le diacre ne pouvait ni célébrer le Saint Sacrifice, ni administrer les sacrements : si, dans les cas
urgents, il y avait péril de mort, il conférait le baptême, ce n'était plus en sa qualité de diacre, mais comme simple fidèle.
Le diacre apparaît dès les premiers jours de TEglise. Saint Etienne, martyrisé sous les yeux et avec le concours de Saul qui prendra le nom de saint Paul, avait été revêtu du diaconat.
Dans les premiers temps de l'Eglise, le diacre était élu ou désigné par le peuple, mais à l'évêque seul était reconnu le droit de confirmer l'élection et de donner l'investiture à celui dont il recevait les engagements ou les vœux.
Plus tard, lorsque le peuple interviendra moins dans la désignation ou l'élection de l'évêque, le diacre sera choisi directement par le prélat, revêtu de la fonction épiscopale.
Au-dessous du diacre, apparaît le sous-diacre qui le supplée et remplit la même mission.
On a discuté, en droit canonique, la question de savoir si le sous-diaconat a, comme le diaconat, un caractère indélébile. Les docteurs, qui opinent pour Taffirmative, l'assimilent complètement au diaconat et l'appellent un ordre majeur. Ceux qui adoptent la négative, font, du sous-diaconat, le premier des ordres mineurs. Aujourd'hui, la première opinion a généralement prévalu.
Les clercs qui n'ont reçu que les ordres mineurs remplissent, dans les cérémonies extérieures de l'Eglise, des fonctions secondaires indiquées par le titre même que portent ceux qui les remplissent : là
encore il y a hiérarchie. Les premiers sont les acolytes, qui accompagnent le prêtre ; viennent ensuite les exorcistes, puis les lecteurs, puis les portiers.
La collation de ces ordres mineurs n'emporte aucun caractère indélébile : ceux qui les ont reçus peuvent, de leur propre volonté, cesser d'être clercs, sans avoir à demander et à obtenir des dispenses. On ne saurait classer, dans les ordres mineurs, la cérémonie de la tonsure : le fait de la recevoir est un acte simplement religieux.
Ainsi fonctionne, du sommet à la base, cette milice pacifique, qu'on nomme le clergé séculier^ cette portion essentielle du corps extérieur de l'Eglise. On l'appelle ainsi, parce qu'il vit au milieu du monde, en contact perpétuel avec ce monde, qu'il doit enseigner, et conquérir à l'Evangile.
Article 4 Le Clergé régulier.
A côté des clercs séculiers, apparaissent, dès les premiers siècles de l'Eglise, les clercs réguliers, ainsi nommés, parce qu'ils sont astreints à des règles spéciales souvent plus sévères.
Comme les séculiers, les réguUers ont toujours pour but la pratique et la diffusion de l'Evangile, mais en suivant des voies différentes, qui doivent
correspondre, soit aux besoins variés de leur nature propre, soit aux besoins, plus variés encore, des milieux sociaux.
Tantôt le clerc régulier sera contemplatif: il adorera Dieu dans le silence de sa cellule, dans les déserts de la Thébaïde. Seul ou réuni à d'autres frères, qui partagent son mode de vie, il unira constamment ses souffrances à celles du Sauveur pour les rendre ainsi fructueuses et profitables à la masse du genre humain, en vertu du mystérieux principe de la solidarité et de la réversibilité.
Tantôt le clerc régulier servira le monde, en défrichant la terre inculte, en desséchant les marais pestilentiels, en soignant les malades, en rachetant les captifs.
Tantôt ce clerc instruira les enfants, prêchera l'Evangile, là où le séculier, plus sédentaire, n'a pas encore pénétré, là aussi où il est insuffisant pour les besoins croissants de la population.
Dès les débuts de l'Eglise, nous voyons surgir ces anachorètes, ces cénobites, puis ces maisons conventuelles, abritant des associations qui se nommeront tour à tour des ordres ou des congrégations.
En Orient, saint Basile fonde l'ordre monastique des Basiliens.
Sur la terre d'Afrique, saint Augustin crée les Augustins.
Lorsque les Barbares envahissent l'empire et menacent de détruire l'antique civilisation romaine, saint Benoit fonde, au mont Cassin, le grand cou-
vent qui servira de refuge aux vaincus et aux déshérités. Cet asile providentiel deviendra la pépinière ou le berceau de toutes les institutions monastiques, qui vont se répandre en Occident, pour rendre plus humains les envahisseurs. Pendant qu'Omar, à la tête des légions de Tlslam, brûle la magnifique bibliothèque d'Alexandrie, contenant tant de trésors accumulés, les fils de saint Benoît, divisés en plusieurs branches distinctes, établiront partout des écoles, des centres d'études, où s'enseigneront la philosophie, les sciences et les lettres, en même temps que la théologie.
Quand les croisades mettent aux prises l'Orient et l'Occident, les ordres religieux militaires se fondent. Le moine soldat n'est jamais ordonné prêtre^ parce que le prêtre, qui continue directement la mission deTHomme-Dieu, et qui consomme, chaque matin, le saint sacrifice, ne doit pas verser le sang de l'homme. Mais ces ordres nouveaux, ces ordres spéciaux défendent l'Europe contre l'invasion musulmane, et introduisent, dans la pratique de la guerre, des traditions de chevaleresque humanité.
Tel fut le rôle des chevaliers de Saint -Jean de Jérusalem, soignant d'abord les malades, dans la cité conquise, puis arrêtant, pendant soixante-dix ans, les sultans aux portes de l'Ile de Rhodes, luttant encore, dans l'île de Malte, contre les pirates des Etats barbaresques.
Rendent des services analogues les chevaliers du
Temple, jusqu'au jour où Philippe le Bel brise leur Ordre, pour s'emparer de leurs richesses.
On peut voir, au même rang, les chevaliers Teutoniques, qui ont leur part de gloire, dans les résistances de TEurope à une nouvelle invasion musulmane, jusqu'au moment où ils acceptent le protestantisme pour sauver leurs biens, convoités comme ceux de l'Eglise, par les princes allemands.
Nommons encore les chevaliers d'Alcantara, qui figurent sur les champs de bataille de l'Espagne, tant que la Péninsule Ibérique a encore la lourde tâche de combattre les Maures et de les rejeter en Afrique.
Les croisades ont pris fm, mais de cet Orient qu'ils sont forcés d'abandonner, les croisés ont rapporté de nouvelles mœurs et de nouvelles doctrines. Les antiques gnostiques, les antiques manichéens ont, dans nos contrées méridionales, des successeurs qui s'appellent les albigeois. Pour combattre cette plaie orientale, dont nous disons ailleurs le caractère, surgira l'ordre des Frères prêcheurs fondé par saint Dominique : il aura pour mission de défendre à la fois et la vérité religieuse, et la vérité morale, attaquées en même temps sur des points différents.
Toujours au retour des croisades, le mouvement commercial et maritime a pris un singulier développement : les abbayes, les menses épiscopales, favorisées par ce mouvement et enrichies par les dons des fidèles, ont vu s'accroître leurs terres et
leurs revenus : même là où on doit prêcher et pratiquer le renoncement, la richesse amène souvent la décadence et la corruption. Alors, contre ce nouveau péril, qui menace les séculiers et les réguliers, surgit saint François d'Assise, créant l'ordre qui glorifie la pauvreté.
L'ordre de Saint -François, qu'on peut comparer à un arbre vigoureux, aura trois rameaux distincts : il y aura les Franciscains proprement dits, les Cordeliers, les Capucins : avec certaines variétés dans leurs statuts, tous obéiront à la même loi fondamentale, qui est une protestation continue contre les richesses ecclésiastiques. Tous ces religieux de saint François ne peuvent rien posséder en propre : l'ordre lui-même ne possédera point : le Pape seul a la disposition du patrimoine collectif, soit des couvents qu'on élève, soit des terres qu'on cultive.
Au xvi^ siècle, le protestantisme fait de rapides progrès. En Angleterre, en Allemagne, en France même, il est favorablement accueilli par les classes élevées qui convoitent les grands biens du clergé. Alors se fonde l'ordre si attaqué des Jésuites, qui réagira dans tous les milieux par la prédication et par l'enseignement. Les Jésuites seront les premiers gardes du corps de la papauté et de l'Eglise, dont on conteste la double autorité. Si les ordres militaires ont pris fm avec les Croisades et le moyen âge, ils seront remplacés par la milice pacifique du nouveau fondateur. Saint Ignace a porté Lépée, il s'en souvient à toutes les pages de ses constitutions.
Son ordre est une compagnie à laquelle il impose une discipline absolue : tous les membres de cette armée compacte obéiront toujours en silence au commandement du chef qui s'appelle le général.
Au xvi^ et au xvii^ siècles, on ne songe plus à reconquérir la Palestine, mais on veut des colonies dans ce nouveau monde, qu'a découvert Christophe Colomb, et, comme la main-d'œuvre y est trop pénible pour l'Européen, on demande des travailleurs aux rois nègres du continent africain. La traite s'établit, la honteuse plaie de l'esclavage s'étend. Alors se fondent les Pères du Saint-Esprit, qui, avec le concours des ordres existant déjà, enseigneront la foi aux esclaves, la mansuétude aux maîtres, jusqu'au jour tardif, où une législation plus humaine fera disparaître cet odieux fléau de Vesclaçage.
En France, les cités ont été ravagées par les épidémies, les campagnes ont été dévastées par les guerres ; partout les enfants du peuple sont abandonnés : on n'a, pour les instruire, dans certains milieux, que des hommes sans garantie, touchant un médiocre salaire, et qui se nomment les écrivains. Mais, à toute misère un ordre monastique doit tendre la main, et l'assistance morale et physique se produira sous des formes multiples. Saint François de Sales, saint Vincent de Paul multiplient leurs œuvres et demandent de nouveaux auxiliaires. Saint Jean Baptiste de la Salle crée, pour les enfants pauvres, ces Frères de la Doctrine chrétienne,
si combattus au début par ceux qui devaient les soutenir, et qui comptent aujourd'hui près de vingt mille instituteurs répandus sur tous les continents.
Le continent africain s'ouvre de plus en plus aux colons européens. Pour défricher le sol, créer de nouvelles cultures, ceux-ci emploient surtout les Kabyles, plus sédentaires que les Arabes. Alors quand la famine lait, en 1866, chez ces indigènes, de nombreuses victimes, le cardinal Lavigerie, ce grand apôtre de l'Afrique, qui combat partout l'esclavage, créera l'institut des Pères Blancs destiné d'abord recueillir les orphelins, puis à évangéliser les populations africaines: il aura des imitateurs, et des missions analogues se multiplieront sur le continent noir.
Tout ce clergé régulier, auxiliaire nécessaire du clergé séculier, qui reste plus sédentaire et ne peut se mobiliser partout, aura des règles spéciales, d'une sévérité plus grande.
Ainsi, pour le clerc régulier, on n'agita jamais la question de savoir s'il pouvait contracter mariage. Pour le clerc séculier, elle fut longtemps discutée et elle n'est résolue négativement, à peu près partout, qu'au début du xi^ siècle.
Parlant à la masse des fidèles, saint Paul avait dit dans ses épîtres : « Mariez-vous, vous ferez bien, ne vous mariez pas, vous ferez mieux encore ». Il avait ajouté aussi : « potius nuhere quant iiri ». S'appuyant sur ces deux textes, certains docteurs avaient toléré le mariage des clercs, et on nommait clérogames ceux qui avaient usé de cette tolérance.
Aujourd'hui encore, à raison d'antiques usages, plus ou moins justifiés par les mœurs et le climat, on admet, au Liban, le mariage des prêtres maronites. Habituellement, le prêtre qui se marie, doit le faire avant de recevoir le sacerdoce. Une fois marié, il ne doit plus, au décès de sa femme, convoler en secondes noces, et le fait d'un seul mariage l'empêche toujours d'être promu à Tépiscopat.
A aucune époque, on ne devait avoir, pour le clerc régulier, ces tempéraments du droit disciplinaire.
Pour le clerc régulier, on sera plus sévère aussi, lorsqu'il s'agira de la possession des biens temporels.
Dans les premiers jours du Christianisme, les membres de l'Eglise naissante se dépouillaient de leur patrimoine, et le mettaient en commun pour nourrir le prêtre, assister les veuves, les orphelins et les pauvres. Cette règle de renoncement devait se maintenir chez les anachorètes, chez les cénobites et dans les statuts de la plupart des ordres monastiques. Si certains de ces ordres devinrent riches, leurs membres, en principe, ne devaient pas posséder individuellement.
Enfin, le clerc régulier, à la diiîérence du clerc séculier, ne pouvait, en règle générale, exercer un pouvoir temporel, ou accepter une dignité humaine, sans une dispense expresse de ses supérieurs, ou l'autorisation formelle du Souverain Pontife : cette dispense, cette autorisation étaient exigées, même pour accepter une siège épiscopal.
Les ordres importants, qu'on nomme les gi^ands ordres, sont érigés par une bulle du Souverain Pontife après approbation de leurs statuts, et ils relèvent directement du Saint-Siège. Les ordres moindres, ceux qu'on appelle simplement les Congrégations, soumettent leurs statuts soit aux évêques, soit à la Cour de Rome. Ils relèvent de l'Ordinaire, et par ces mots canoniques, il faut entendre qu'ils sont soumis à la juridiction de l'évêque qui régit le diocèse, dans la circonscription duquel s'établissent leurs maisons ou leurs noviciats.
A raison de sa nature et de la fonction sociale qu'elle est appelée à remplir, la femme ne recevra jamais le sacrement de l'Ordre: elle n'a point accès dans le clergé séculier. Dès le début de l'Eglise, au premier concile de Jérusalem, la question avait été posée et résolue ; les Pères de l'assemblée avaient rejeté la demande de Simon le Magicien, qui avait sollicité, pour lui et sa femme Hélène, les honneurs et les charges du sacerdoce : mais la vie cénobitique, la vie conventuelle, restaient ouvertes à tous.
Dans la milice dite régulière, ainsi nommée parce qu'on doit y mener une vie plus parfaite, il y eut des couvents et des associations de femmes comme il y avait des couvents et des associations d'hommes.
Dès le début, on voit la femme associée aux œu- \Tes apostoliques. Avec les apôtres et leurs successeurs, elle affronte et subit le martyre. Avec eux, elle contribue aussi à la propagation de la foi nouvelle.
Saint Paul, dans ses épitres, remercie Elodie et Syntiche de la part qu'elles prennent à ses travaux.
Quand Lazare, Tami du Christ, débarque près de la cité phocéenne pour évangéliser les Gaules, il est suivi de ses deux sœurs, Marie et Marthe. Pendant qu'il répand la bonne nouvelle, Marthe et Marie s'associent à l'œuvre du missionnaire, en menant à la Sainte-Baume, une vie de pénitence et d'austérité.
Quand la Thébaïde se peuple d'anachorètes et de solitaires, elle a aussi ses pénitentes : Zoé, qui a ébloui Thèbes par l'éclat de son luxe et de sa beauté, jeune encore, mais lasse de la vie, vient y questionner un ermite sur la destinée humaine : convertie à la foi nouvelle, elle reste au désert, et y pleure ses fautes jusqu'à l'âge de 80 ans.
Quand saint Jérôme, s'arrachant aux délices de Rome, dont les souvenirs le poursuivent encore à Bethléem, va traduire les Evangiles pour les répandre dans les langues connues, deux femmes viennent frapper à la porte de sa cellule, et prendre une part active à ses travaux : c'est Paule, et sa fille Eustochie, deux patriciennes romaines, ayant l'entière connaissance de ces idiomes que l'austère pénitent ne sait encore qu'imparfaitement.
Quand saint Augustin, sur la côte africaine, crée un couvent d'hommes qui portent son nom, il érige aussi une maison d'Augustines et trace lui-même les statuts qu'auront à suivre ces religieuses qui quittent la vie du monde.
Au Mont-Cassin, en- Italie, saint Benoit a fondé
la jDremière maison de Bénédictins : à mesure que Tordre nouveau se répand, on voit surgir aussi les Bénédictines.
Plus tard apparaissent les Dominicains : alors s'établissent les Dominicaines, avec une mission différente et des statuts différents.
Il y eut des Chartreux et des Trappistes : il y aura des Chartreusines et des Trappistines.
Avant et pendant le moyen âge, l'idée conventuelle fait de constants progrès. Autour des ordres existants se gi^oupent des associations, où entrent des laïques, qui, sans quitter leurs familles ou leurs fonctions, s'affilient à des monastères et suivent certaines règles les mettant en communauté d'oeuvres et de prières avec les réguliers : on les nommera les tertiaires. Les femmes y sont admises aussi bien que les hommes, la tertiaire, pas plus que le tertiaire, n'abandonne les charges qu'a pu lui imposer le lien conjugal. Ces associations sont, en quelque sorte, la devanture laïque de l'ordre monastique auquel elles s'affilient. De tels groupements propageaient la vie religieuse dans les siècles de foi et la sauvaient encore du naufras^e dans les siècles de scepticisme ou d'incrédulité. Les tertiaires se recrutaient dans tous les milieux sociaux, dans les rangs les plus humbles comme les plus élevés.
A côté des tertiaires, on doit placer les Oblats et les Oblates qui, sans quitter le monde, s'astreignaient à certaines pratiques religieuses, en se rattachant à des couvents par les prières ou les œuvres.
Oblats et Oblates étaient souvent de véritables artistes s'occupant, dans Tabbaye, des chants liturgiques, ornant les temples, tenant les annales de Tordre. Quand les Oblats ou les Oblates étaient de grands personnages, ils augmentaient le prestige du monastère, et le protégeaient contre les incursions ou les spoliations.
En France, le roi Lothaire fut Oblat de Saint- Martin de Metz, et Tempereur Louis le Débonnaire fut Oblat de Saint-Denis. Le roi Louis VII, dit le Jeune, fut Oblat du monastère de Cantorbéry.
En Allemagne, Conrad, qui s'appelait le roi des Germains, fut Oblat de Saint-Gall, le roi saint Henri fut Oblat de Saint-Vanne de Verdun, l'impératrice Agnès fut également Oblate au xi^ siècle.
En Espagne, le roi Alphonse de Castille fut Oblat de Sahagun.
Au xvi^ siècle, la Renaissance marque un temps d'arrêt dans la propagation des idées conventuelles, elle entravera aussi le mouvement qui faisait de la femme un auxiliaire actif et extérieur de la propagande religieuse. On a bien pour elle dans les lettres, dans les arts, dans les cours, un culte à demi païen et qui rompt avec les traditions chevaleresques du moyen âge. Même en Espagne, Cervantes, dans son célèbre Don Quichotte^ fait rire de ces traditions abandonnées. Dans le monde religieux lui-même, on subit cette délétère influence : la femme est l'être faible, l'être presque inférieur, dont on se défie et qu'il faut protéger contre elle-même ; par un retour
direct vers- Tantiquité, on ne la comprend que mariée ou cloîtrée.
Un exemple suffira entre tous : saint François de Sales, sentant admirablement les besoins de son époque, fonde une congrégation de femmes, qui devront visiter à domicile les malades et les pauvres alors singulièrement abandonnés. Le nom seul qu'il donne à la Congrégation indique sa fonction et son but : il rappelle la Visitation. Les statuts sont prêts: le saint évêque de Genève s'adresse à l'archevêque de Lycn, pour lui demander de recevoir dans son diocèse et de protéger ces Sœurs nouvelles de la charité : l'archevêque est instruit et pieux, il jouit partout de la considération publique ; mais il subit l'influence de son époque ; il n'admettra les Visitandines que si elles sont cloîtrées ; sur ce point il est intraitable. Saint François de Sales dut se soumettre et compter sur la Providence pour réaliser plus tard ce que l'archevêque n'avait pas compris. L'instrument de la Providence fut saint Vincent de Paul, qui devait créer ces admirables sœurs de charité qui, dans toutes les cités où elles apparaîtront, seront toujours si respectées, si populaires. L'humble prêtre, sorti du peuple, devait réaliser l'idée qu'avait eue le prélat gentilhomme. Sans s'être concertés, l'un et l'autre avaient compris que la femme engagée par des vœux solennels, fortifiée par un long noviciat, côtoyant le monde pour le soulager et l'édifier, serait pour l'Eglise un puissant auxiliaire aussi bien que le moine ou le cénobite.
A une date plus récente, Tillustre cardinal Lavigerie, si justement nommé Tapôtre de l'Afrique, sentit combien était féconde, pour les œuvres apostoliques, cette intervention de la femme marchant à la suite du missionnaire. Dès qu'il eut fondé l'institut des Pères Blancs, il créa aussi les Sœurs Blanches, qui font, sur les routes du continent noitr, bénir la charité par les tribus sauvages, qui n'ont pas encore la foi.
Article 5 Les fidèles.
Au-dessous du clergé séculier, qui vit avec le monde, au-dessous du clergé régulier, qui comprend tous les ordres monastiques et qui est astreint à une règle plus sévère, s'étendent, comme sur une trame indéfinie tous les fidèles qui font partie, eux aussi, du corps mystique de l'Eglise.
Sont fidèles, c'est-à-dire membres de l'Eglise, tous ceux, d'abord, qui ont reçu le sacremej;it du baptême, sacrement qui les frappe d'un sceau indélébile, que n'effacent ni le temps, ni les fautes commises.
Le baptême est conféré, en règle générale, soit à l'enfant, soit à l'adulte, par le prêtre revêtu du sacerdoce, mais, en cas d'urgence, lorsqu'il y a danger de mort, in periculo mortis^ le baptême est valablement donné par un simple fidèle.
Membre de l'Eglise par le baptême, le fidèle s'en sépare, s'il adhère expressément à l'hérésie, constituant une erreur doctrinale : il s'en sépare aussi, s'il adhère expressément au schisme, qui est la rupture avec le Saint-Siège, ce fondement, ce pivot de l'unité catholique.
Le fidèle est séparé de l'Eglise par un fait indépendant de sa volonté, lorsqu'il encourt une sentence d'excommunication entraînant des interdictions, réglées par le droit disciplinaire : ainsi la sentence peut lui défendre l'accès du temple, la réception des sacrements, certains actes le mettant en communication intime avec les autres fidèles.
L'excommunication suppose des fautes graves par elles-mêmes, des fautes ayant une notoriété, et créant un scandale. Aussi, en principe, elle implique une sentence notifiée à l'intéressé. Mais, dans des cas exceptionnels, elle peut être encourue, ipso facto^ sans la nécessité de la notification.
Si la notification n'a pas eu lieu, si le fidèle frappé ignore que l'excommunication ait été prononcée, s'il ignore aussi qu'elle ait eu lieu ipso facto, ce fidèle reste encore membre de l'Eglise dans le sens absolu du mot, mais il est un membre mort. On peut le comparer aux branches desséchées, non encore détachées de l'arbre toujours vivant qui les porte.
L'Eglise prie pour les infidèles, et ces derniers peuvent encore se rattacher à elle, s'ils ont suivi avec sincérité la loi naturelle. Des causes multiples, indépendantes de leur volonté, les ont maintenus
dans rignorance et Terreur ; mais, chez ceux-là, la bonne foi suppléera à la foi. Ils sont des frères égarés, pouvant arriver à l'Eglise triomphante, c'està-dire au Ciel. Sur la terre, ils restent en quelque sorte les membres inconscients de TEglise militante, des chrétiens avant la lettre, comme ceux qui ont attendu et désiré le Messie sans voir son avènement. Ils ont été les hommes du bon vouloir. En parlant d'eux, un grand orateur chrétien, le Père Létourneau, pouvait dire, dans la chaire de Notre-Dame de Paris : « Messieurs, la Vierge sainte, la Mère de Dieu, a sauvé beaucoup d'âmes, mais la bonne foi en sauve davantage encore. »
Avec cette doctrine, devient très explicable et lumineux, ce grand axiome des docteurs catho- Uques : hors de l'Eglise, point de salut.
L'axiome revient à dire que l'Eglise est le dépôt de la vérité intégrale, sans mélange d'erreur. En dehors d'elle, le salut, c'est-à-dire la vérité, n'est pas. Cette vérité ne peut se confondre avec l'erreur ni s'allier à elle. La vérité est une affirmation ; l'erreur est une négation.
Aussi, une femme du xviii^ siècle, qu'on réputait plus philosophe que croyante, M^^^ de Genlis, écrivait avec une haute raison : « La Vérité par ellemême est souverainement intolérante.» La femme philosophe s'exprimait comme l'Eglise.
Cette puissance de la bonne foi suppléant à la foi reste ainsi le bienfait de Dieu, bienfait nécessaire à notre humanité fmie et déchue : elle sauve ceux qui
n'ont pu recevoir ni le baptême, ni le divin enseignement .
Ainsi, au-dessous du clergé séculier et du clergé régulier, s'étendent, dans une mesure qui varie chaque jour, les membres de ce corps vivant et mystique, qu'on appelle l'Eglise militante.
Ces membres, de tout rang et de tout ordre, ces laïcs de l'Eglise, ont aussi la mission de conserver et de répandre la foi qui sauve.
Dans quelle mesure aussi, apporteront-ils leur coopération sur le terrain des questions disciplinaires intéressant les gouvernement du corps tout entier? les solutions varieront suivant les besoins du temps et les besoins des lieux.
Ainsi, lorsque les souverains pontifes montent sur la chaire de Pierre et succèdent au chef des apôtres, on voit, au début de l'Eglise, les simples fidèles intervenir quand on est encore aux catacombes. Les fidèles réunis désignent celui qui portera le fardeau de la charge suprême. Plus tard, lorsque le Christianisme s'affirme au gxand jour dans la cité romaine, le peuple, représenté par le Sénat et les notables, concourt, avec le clergé, à l'élection du Pontife, qui est à la fois évêque de Rome et le chef de l'Eglise universelle. Ce même droit d'élection sera exercé un peu plus tard par les curés de Rome, puis par le Collège des Cardinaux réunis en Conclave.
L'élection désignait également les évêques, ces successeurs des apôtres. Or, cette élection s'affirmemera, tantôt par l'acclamation du peuple tout en-
tier, tantôt par les suffrages des clercs réunis en chapitre, et de certains notables laïques qui leur sont adjoints.
Pour prévenir les conflits naissant entre ces électeurs d'ordre différent, le Saint-Siège et les chefs de TEtat s'entendent et passent des Concordats : ces traités stipulent que Tinvestiture de Télu est toujouî's réservée au Souverain Pontife, mais la désignation ou la nomination sera faite par le souverain, représentant Tensemble des clercs et des laïcs de son empire.
Les Conciles œcuméniques ou les Conciles provinciaux se réunissent-ils? des fidèles, simples laïcs, sont convoqués et entendus, en même temps que les clercs.
Au grand Concile de Nicée qui condamne Thérésie d'Arius, et qui rédige le symbole des Apôtres, l'empereur Constantin préside l'Assemblée, assis sur un trône d'or. Canoniquement, il n'est qu'un fidèle, un simple membre de l'Eglise : les Pères de l'Assemblée ont seuls la mission de trancher les questions doctrinales, mais ils tiennent à s'entendre, dans leurs délibérations, avec celui qui est revêtu de la pourpre et qui représente les autres fidèles de son empire.
Dans les nombreux Conciles du moyen âge, qui sont œcuméniques ou provinciaux, on voit figurer constamment des princes, des représentants des cités ou des corporations, discutant avec les évêques et apposant leur signature au bas des canons adop-
tés par TAssemblée. Ainsi le fidèle laïque parlait et signait à côté du clerc.
Au grand Concile œcuménique de Lyon, lorsque les compétitions étaient nombreuses et ardentes pour la couronne impériale portée par des princes germaniques, laïcs et clercs sollicitent les délibérations de l'Assemblée pour la solution d'une grosse question d'ordre purement politique : l'Empire doitil être héréditaire, ou doit -il être électif? La majorité du Concile opte pour l'élection et repousse l'hérédité.
Quand le moyen âge prend fm, quand surgissent à la fois la Réforme et la Renaissance, le grand Concile œcuménique de Trente est convoqué : il statuera sur des questions multiples, intéressant à la fois les Etats chrétiens et la discipline de l'Eglise. On appellera à ces délibérations, les ambassadeurs de ces Etats, et ceux-ci délibéreront avec les Pères : ils apposeront leur signature au bas des canons adoptés. L'am.bassadeur ici représente le souverain dont il a la délégation, mais ce Souverain représente lui-même l'ensemble des fidèles, placés sous son sceptre et membres de l'Eglise universelle.
Lorsqu'en 1869, Pie IX convoqua le Concile œcuménique du Vatican, on remarqua, non sans raison, qu'il rompait avec l'antique tradition, en n'adressant la bulle d'indiction qu'aux patriarches, aux évêques, aux chefs d'ordre, ayant le caractère épiscopal, en s'abstenant de la faire parvenir, comme on le faisait précédemment, aux gouvernements tem-
porels, même à ceux qui avaient des Concordats, réglant, avec le Saint-Siège, les relations de l'Eglise et de TEtat. Le Souverain Pontife, déjà dépouillé d'une partie de ses Etats, ne régnant, comme souverain, que sur Rome et un étroit périmètre, jugeait préalablement plus digne de ne point appeler aux délibérations de l'Assemblée, qui ne devait avoir à discuter qu'une question purement dogmatique, les puissances séculières, qui cessaient de soutenir efficacement son antique pouvoir temporel.
Partout la résolution du Pontife fut accueillie avec respect et les puissances séculières n'invoquèrent pas les précédents du passé pour figurer au Concile ou y envoyer des missi dominici, autrement dit des ambassadeurs.
On entrait désormais dans une voie nouvelle et un autre modus vwendi se préparait pour l'Eglise et l'Etat.
A un degré très modeste, les laïcs figurèrent encore dans les conseils de Fabrique, ayant la charge d'arrêter, chaque année, le budget des recettes et des dépenses concernant l'exercice du culte. Dans ce Conseil, le curé et le maire étaient membres de droit. Les autres membres étaient recrutés par le Conseil lui-même, et leur nombre variait suivant le chiffre de la population communale.
Mais la loi de 9 décembre 1905, sur la séparation des Eglises et de l'Etat, votée en France, sans entente préalable avec la cour de Rome, devait faire
disparaître et le Concordat de 1801, et la législation qui en avait réglé l'application.
Aujourd'hui, toujours sous la direction des évêques et des desservants des paroisses, les laïques ont encore un vaste champ d'action pour les œuvres d'assistance et de charité, pour la défense et la propagation de la foi.
Article 6 Coup (Vœil sur la Constitution de l'Eglise
La constitution extérieure de l'Eglise, que nous venons d'exposer, nous apparaît avec un triple caractère : on y retrouve l'unité, la variété et la hiérarchie.
De nombreux docteurs ont souvent comparé cette constitution à celles qui régissent les différents Etats politiques.
Le Dante, qui était gibelin, et pour lequel l'empire allemand restait un idéal, assimilait l'Eglise à cet empire, et rêvait, pour l'un et pour l'autre, une organisation à peu près semblable.
Guelfe, par origine et tradition, Savonarole, qui chassait les Médicis de Florence, voyait dans l'Eglise une République iaspirée et dirigée par un Pape élu.
A la fm du xvi^ siècle, lorsque la Renaissance domine et écarte les souvenirs du moyen âge, le cardinal Bellarmin voit, dans l'Eglise, une monarchie tempérée d'aristocratie et de démocratie.
Depuis qu'en 1870, le Concile œcuménique du Vatican a reconnu et affirmé, dans les limites que nous avons tracées, Tinfaillibilité pontificale, beaucoup inclinent à trouver dans TEglise un régime de théocratie à peu près absolue ; d'autres, les démocrates chrétiens en tête, préfèrent y voir l'image d'une démocratie.
Il peut y avoir des parcelles de vérité, dans chacune de ces comparaisons, mais aucune n'est rigoureusement exacte, et on s'expose, en les adoptant, à des conclusions téméraires.
La monarchie implique une hérédité dans le pouvoir. Or, l'hérédité n'est jamais dans l'Eglise.
Le Souverain Pontife est élu par le Collège des cardinaux, et, comme le choix par la nature des choses tombe toujours sur un pontife qui a déjà fourni une longue carrière, l'élection se renouvelle à des dates assez rapprochées. Les vingt-cinq années du Pontificat de saint Pierre restent une exception pour ses successeurs.
Les évêques, eux aussi, sont élus dans le sens rigoureux du mot. Le droit de nomination ou de, désignation, exercé par les pouvoirs temporels, avant l'investiture du Souverain Pontife, n'est que, la transformation du droit d'élection, exercé jadis par les fidèles, les notables, les clercs ou les chapitres. Pour les évêques aussi, comme pour le Souverain Pontife, l'élection ou la nomination se renouvelle souvent.
Si l'Eglise n'est pas une monarchie, elle est encore;
moins une aristocratie. Le Christ a choisi ses apôtres, non dans un corps d'élite, mais dans les rangs les plus humbles de la Galilée. Tite, le disciple de saint Paul, avait été esclave, avant d'être évêque. La tiare pontificale et la mitre épiscopale ont été souvent portées par des hommes qui furent pâtres ou bergers dans leur enfance. Tous les évêques donnent le nom de frère, non pas seulement à leurs auxiliaires directs, mais aussi à tous les fidèles du troupeau, dont ils ont la charge, et, le Souverain Pontife s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu.
Sans doute, le droit disciplinaire créera une hiérarchie, au sein de l'épiscopat, mais tous sont évêques, au même titre, et, le patriarche, le métropolitain ou l'archevêque, n'est que le primiis inter pares.
L'Eglise n'est pas davantage une démocratie. Si on l'a appelée quelquefois la grande République chrétienne, c'est que son Evangile prêche la fraternité humaine dans tous pays et pour tous les peuples : mais ces deux mots élastiques ne sauraient signifier qu'elle est un régime vraiment démocratique. Le propre des démocraties est d'avoir des chefs temporels, souvent révocables, soumis, dans une mesure plus ou moins étendue ou plus ou moins restreinte, aux volontés de la communauté tout entière. Telle n'est pas la situation du Souverain Pontife, de l'épiscopat, du clergé séculier, du clergé régulier et de leurs nombreux auxiliaires.
Ecartons donc ces dénominations plus ou moins
inexactes, et disons que l'Eglise a une constitution qui lui est propre, constitution sui generis, qu'elle n'emprunte point aux autres Etats, et qu'elle n'a point à proposer à ces mêmes Etats, comme modèle et comme type.
Sans doute, on pourra dire qu'elle participe de la monarchie, par ses Souverains Pontifes, donnant à tout l'édifice un sceau d'unité, qu'elle participe de l'aristocratie par son corps épiscopal, élu par les fidèles ou leurs représentants, mais investi par le Pape, qu'elle participe de la démocratie par ses clercs séculiers, ses clercs réguliers et ses fidèles, assurant partout le fonctionnement de l'institution. Mais si elle rappelle ainsi tous les régimes, elle n'en adopte aucun d'une manière exclusive ; elle a une organisation qui lui est absolument propre : à travers les siècles, elle passe au milieu des nations, fière et isolée, ne se modelant sur personne, n'imposant à personne sa constitution. Nous ne nous étonnerons pas que sa charte soit unique quand nous verrons tout à l'heure son origine et son but: son origine que nulle société humaine ne revendique, son but ou sa fm que nulle société humaine ne peut atteindre.
Origine de l'Eglise.
L'origine de l'Eglise est à la fois divine et humaine.
Elle est divine, puisque le Fils de Dieu Ta fondée et qu'il lui continue son assistance.
Elle est humaine, parce que le Fils de Dieu, en se faisant homme lui-même, a voulu que son œuvre rédemptrice fût continuée et propagée par les hommes.
Cette origine sera attestée doublement, et par la faiblesse des moyens humains, et par le caractère miraculeux des moyens obtenus.
La faiblesse des moyens humains éclate à toutes les dates.
Le Christ naît dans une étable, sur cette petite terre de Judée, subjuguée par les Romains et méprisée par eux. Ses apôtres sont des Galiléens, tous originaires de la province la plus pauvre et la plus ignorée de cette contrée conquise. Les Juifs de Jérusalem n'ont qu'un profond dédain pour leur langage et leur accent. « Vous êtes Galiléen, on vous reconnaît à votre langage, disait à Pierre la servante de Caiphe. ))
Ces apôtres sont des pêcheurs de poissons, vivant
misérablement de leur métier quotidien, ne connaissant encore que les bords du lac de Génésareth, et ce n'est que le lendemain de la Pentecôte qu'ils parleront plusieurs langues aux Juifs étonnés, venus de tous les points de Tempire romain.
Le chef de TEglise lui-même est Thomme faible, qui a douté de son maître, lors de la tempête qui a menacé la barque où se trouvait le Sauveur, il est celui qui s'endort au jardin des Olives, pendant la douloureuse agonie, celui qui fuit au moment de l'arrestation, celui qui renie trois fois le Christ au cours de la Passion. Mais après la Résurrection, et au sortir du Cénacle, trois mille Juifs croiront au Fils de Dieu, en entendant la parole du pauvre pêcheur transformé.
Pierre, les apôtres et leurs disciples, marcheront sans hésiter à la conquête du monde, et, avec la mystérieuses assistance du Maître qui les a quittés, ils triompheront de tous les obstacles semés sur leur route par les puissances humaines.
La lutte durera plus de trois siècles : ils auront raison des écoles philosophiques, et raison des religions.
Le polythéisme, qui régnait partout alors avec les Césars, avait cependant une force formidable dont on n'a point assez calculé la portée. Il était devenu la véritable clé de voûte de ce grand Empire romain dont les frontières ne s'arrêtaient nulle part. Suivant un plan grandiose, les chefs de cet empire se conciliaient les vaincus de la veille, en a,dmettant
dans leur Panthéon, tous les dieux antiques des nations subjuguées. A ces nations, dont on respectait ainsi les traditions, on imposait un joug plus acceptable : on leur promettait grandeur et sécurité ; on établissait à peu près partout ce que les conquérants appelaient, dans leur fier langage, la paix romaine. Contre ce paganisme si solide, les chrétiens ne pouvaient employer la force ; la force était aux mains des Césars : les adeptes de la foi nouvelle acceptaient le martyre : ils se laissaient décimer, si on voulait les contraindre à adorer les idoles. Lorsque leur patience eut raison de ce vieux polythéisme, qui s'écroulait, l'empereur Julien tenta un nouvel effort. Dans les Gaules, il a arrêté les Barbares, dans l'Orient, il maintient les Sc^i:hes et les Asiatiques ; son plan ne manque pas de grandeur : il sait que le polythéisme subsiste encore dans les campagnes, dans les moindres bourgades où le paganus reste attaché à ses traditions et à ses dieux locaux. Dans les cités mêmes, bien que le Christianisme ait été, depuis Constantin, la religion officielle de l'Empire, on a peine à empêcher certaines fêtes païennes, comme les Lupercales, qui offensaient gravement la morale publique. Alors, l'empereur, qui a été lecteur de l'Eglise à Ephêse, et qui est devenu à la fois philosophe et spirite, rêve d'unir les dieux de l'Orient et de l'Occident dans un Panthéon unique. Il glorifiera les cultes d'Athènes et de Rome, et le culte de Mithra, cette divinité orientale des Séleucus et des Antiochus. L'Empereur n'aura
qu'une religion, et cette religion sera un paganisme nouveau, un paganisme rajeuni.
Pour accomplir son œuvre, Julien trouvera dangereux de recourir aux persécutions, décrétées par les précédents empereurs: il ne versera point le sang, il n'exilera pas, il ne renversera pas, ni ne fera fermer les temples chrétiens. Son plan est autrement habile et perfide, il interdit aux disciples du Christ l'accès des chaires et des académies : en principe, il les exclut des fonctions publiques importantes ; il les veut bien dans les légions, parce que là, ils sont nécessaires à la défense du grand em.pire ; s'il en admet quelques-uns dans sa garde, dans son propre palais, c'est pour mieux indiquer qu'il n'a pas recours aux vieux errements ; c'est aussi pour constater lui-même si ses procédés nouveaux triomphent ou échouent. A l'un de ses officiers qu'il croit encore chrétien, il pose un jour, dit-on, cette ironique question : « Que devient en ce moment le fils du Charpentier ? » La légende raconte que l'officier eut l'audace de répondre : « Sire, le Fils du Charpentier prépare en ce moment un cercueil à Votre Majesté. )) L'empereur passa sans frapper et sans proscrire.
Apocryphe ou réelle, la prédiction devait se réaliser. Peu d'années après, Julien, en guerre contre les Parthes, meurt à trente-sept ans, atteint d'une flèche reçue durant le combat. Deux légendes se forment au lendemain de sa mort : ses amis, les philosophes, les rhéteurs, qui l'ont encouragé dans sa résurrection du paganisme, lui prêtent ces dernières
paroles : « Je monte au rang des dieux ». Julien, à la fois rationaliste et avide des sciences occultes, aurait ainsi affirmé le nouvel Olympe, où devaient prendre place les grands hommes et les conducteurs de peuples, déifiés, eux aussi, par la raison humaine.
Les chrétiens, à leur tour, mettent, sur ces lèvres un autre langage : recueillant de sa main, le flot de sang qui coulait de sa blessure, il l'aurait jeté vers le Ciel en s'écriant : « Tu as vaincu, Galiléen ! » Etait-ce le cri du renégat regrettant son impuissance? Etait-ce l'aveu humilié et presque repentant de la défaite? Les deux hypothèses sont également permises.
Dans tous les cas, le mot transmis dans la tradition chrétienne reste seul vrai : le Galiléen avait vaincu ; il triomphait après Julien du nouveau polythéisme, comme il avait triomphé jadis de l'ancien paganisme, et cette seconde victoire était aussi surprenante que la première.
Après la lutte contre les religions, l'Eglise a à en soutenir d'autres contre les hérésies qui éclatent dans son sein. Ses ennemis alors sont ses propres enfants, ses membres privilégiés, souvent ceux auxquels incombait la charge de Tépiscopat ou du sacerdoce, souvent les clercs réguliers, qui devaient être ses soldats d'élite ou d'avant-garde. A peine une erreur dogmatique est-elle condamnée, qu'une autre renaît, et presque toujours l'hérétique a l'appui des puissances temporelles, qu'il sait séduire et courtiser. Ainsi l'Eglise doit faire face tour à tour à l'aria-
nisme, au nestorianisme, au pélagianisme, au semipélagianisme : puis, à ces nouveautés doctrinales des premiers siècles succéderont, au cours du moyen âge, en Orient, le schisme grec, en Occident les hérésies des hussites et des albigeois.
Quand la Renaissance arrive, le protestantisme enlève à l'Eglise une partie de TEurope et, au nom de la prétendue Réforme, les sectes les plus variées surgissent ; la plupart n'ont qu'une vie éphémère, et celles qui se maintiennent sont celles qui gardent une partie considérable de la vérité intégrale, dont l'Eglise se déclare constamment la dépositaire. Cette Eglise toujours universelle, affirmera sans cesse sa doctrine, à mesure que les novateurs s'élèveront pour la combattre ; elle restera le roc immobile, autour duquel toutes les sectes s'effritent ou disparaissent. Ainsi, vis-à-vis des hérésies, comme vis-à-vis des persécutions, elle gardera une force surhumaine.
Cette force surhumaine s'affirme en même temps sur un autre terrain.
A la société romaine, dont la décadence se signale par une corruption sans limites, aux tribus barbares, dont les mœurs sont à la fois licencieuses et féroces, l'Eglise prêche avec succès non seulement la monogamie mais l'indissolubilité du lien conjugal.
Elle fera plus : ainsi que nous le verrons tout à l'heure, en parlant de ses moyens d'action, pour obtenir de ses fidèles la pureté des mœurs, elle exigera du prêtre qui prêche officiellement l'Evangile, un vœu d'absolue chasteté.
Or, quel est le pouvoir humain qui aurait eu cette singulière hardiesse? Non seulement l'étrange entreprise fut tentée, mais elle devait aboutir. Sans doute la question du célibat ecclésiastique fut longtemps agitée et diversement résolue ; mais, au xi^ siècle, on cesse de la discuter : ceux qu'on appelait les clérogames, parce qu'ils soutenaient la validité du mariage du prêtre, ont définitivement disparu. Sans doute, en cette matière, qui relève du droit purement disciplinaire, on admit bien, dans certaines chrétientés, de rares exceptions, qu'expliquent le climat, les mœurs et les traditions ; mais l'interdiction du mariage pour les deux clergés devint la règle générale.
Ainsi, sans recourir à la force, qui fonde et détruit les œuvres humaines, avec les instruments les plus faibles, en ne s'adressant qu'au bon vouloir de l'infirme humanité, l'Eglise eut raison de tous les obstacles semés sur sa route ; elle eut raison de la corruption romaine, de la férocité barbare, des défaillances de ses propres clercs, donnant ainsi, sur tous les terrains, les preuves indéniables de sa divine origine.
Mission de l'Eglise.
Quand le Christ a fondé TEglise, il a voulu racheter rhumanité de la déchéance encourue par la faute originelle, et lui faire reconquérir le Ciel, qu'elle avait perdu.
L'œuvre rédemptrice ne fera pas disparaître ce germe indestructible né de la chute, et qui s'étend à toutes les générations, mais elle en atténue les effets et en paralyse la puissance. L'homme se relèvera par la grâce divine et par sa propre coopération, c'està-dire par un libre effort de sa volonté.
Que dit le Christ, aux apôtres réunis, quand il leur indique leur mission? <( Toute puissance m'a été donnée, dans le Ciel et sur la terre; allez et enseignez tous les peuples, en les baptisant, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en leur apprenant toutes les choses que je vous ai commandées ; assurez-vous que je suis moi-même, toujours avec vous, jusqu'à la fm du monde. »
Ainsi, la fm de l'Eglise est nettement précisée, elle enseignera et elle baptisera ; elle apprendra tout ce qu'a commandé le Sauveur, mais elle n'imposera rien par la force ; à la différence des antiques religions, et des doctrines futures de l'Islam, elle n'au-
ra point à sa disposition la contrainte, la coercition, qui n'appartient qu'aux sociétés humaines chargées d'une autre tâche, celle de maintenir la paix sociale, au sein des communautés nombreuses qui constituent les nations. Pour encourager les bons, pour réprimer les mauvais, les pouvoirs publics régissant ces communautés ont à la fois des sanctions rémunératrices et des sanctions pénales : l'Eglise ignorera ces sanctions, elle n'aura d'action directe que sur les âmes, mais en limitant ainsi son action, en n'ayant, comme but fmal, que la conquête à nouveau du ciel perdu, elle assurera indirectement la paix sociale des communautés humaines.
Cette paix sera la conséquence de la première, de l 'unique mission dévolue à l'Eglise.
A Bethléem, la nuit de la naissance du Sauveur, que chantent les anges? « Gloria in excelsis Deo^ pax hominihus honœ voliintatis. Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix aux hommes de bonne volonté. )) En rendant gloire à Dieu, en ayant le ciel comme objectif, on assure la paix au monde.
Que dit le Christ, dans le sermon de la montagne? a Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre. ))
Et ailleurs : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront données par surcroît. » Ces choses données par surcroît, seront tous les bienfaits de la paix sociale. Une fm secondaire découlera de l'accomplissement de la fm première.
Les actes du Christ attesteront cette sublime et nouvelle doctrine qui doit se substituer à tous les précédents du monde antique.
Quand les pharisiens veulent le tenter, en lui présentant la pièce de monnaie qui porte Teffîgie de César, quand ils lui demandent s'il leur est loisible de payer le tribut, il leur dit : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Quand le peuple, ravi de ses miracles, veut le proclamer roi, il se retire par deux fois et disparait.
Lorsque ses apôtres lui demandent de faire descendre le feu du ciel sur la bourgade qui les chasse et qui les poursuit, il s'y refuse, et il leur dit : « Le père de lamille n'arrache pas l'ivraie du milieu des épis, il attend le jour de la moisson, pour séparer l'ivraie du bon grain. »
Au jour du drame sanglant de la passion, le Christ dit au disciple qui veut le défendre : « Remettez votre épée au fourreau, car tous ceux qui se serviront de l'épée périront par l'épée. Croyez-vous que je ne puisse pas appeler mon père? Celui-ci m'enverrait plus de douze légions d'anges. »
Ainsi, avant même que l'Eglise ne naisse, et ne se répande pour évangéliser les peuples, une règle nouvelle est posée, pour limiter son action et préciser sa fin. La religion, d'origine divine, ne fera plus l'Etat, et l'Etat, lui aussi, ne fera plus la religion. On rompt avec toute la tradition du monde antique, tradition qu'avait imposée la chute originelle. Il y avait trace de cette chute et de ses consé-
quences dans la théodicée grecque. Toute la péninsule hellénique disait : Prométhée a voulu dérober le feu du ciel, il est puni, sur son rocher, où un aigle mystérieux dévore sa poitrine. La Bible sous une forme moins imagée, représente le premier homme, enfreignant la défense divine, et touchant, avant l'heure marquée, à Tarbre de la science et du mal : cet homme sera frappé ainsi que toute sa descendance.
Depuis le jour de la punition, il y aura perturbation dans l'œuvre créée. Dans l'humanité déchue, le clerc inclinera à croire qu'il augmente sa puissance spirituelle en régissant TEtat, et l'Etat pensera qu'il accroît la sienne en régissant la religion.
Au temps des Hébreux, ceux-ci élèvent le veau d'or et pèchent avec les Ghananéennes en se livrant au culte de la déesse Astarté, la divinité de toutes les débauches. Moïse, sur la montagne, ne sévit pas lui-même ; mais il ordonne de venger Dieu avec l'épée, et alors s'accomplit un long et sanglant massacre.
Plus tard, lorsque Judas Macchabée triomphe des troupes d'Antiochus, on peut signaler un léger progrès. Le vainqueur ordonne de renverser les idoles, mais il ne verse pas le sang de ceux qui les ont adorées.
Après le supplice du Sauveur, les chrétiens sont persécutés pendant trois siècles au nom de la religion d'Etat, qui n'admet que le culte du paganisme.
Quand Constantin a fc>it du paganisme la religion
officielle de l'Empire, on n'usera point, vis-à-vis des hérétiques et de ceux qui restent encore païens, des armes terribles, dont se servaient les empereurs pour combattre la foi nouvelle ; mais on mettra trop souvent le clergé séculier au service de la foi triomphante. L'Etat fait des lois pénales contre les donatistes ; les évêques allemands trouvent ces lois trop douces, et saint Augustin, avec d'autres prélats plus sages, est obligé d'élever la voix pour qu'on n'en augmente pas les rigueurs.
Quand saint Rémi baptise Clovis, il lui dit : (( Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » La dure parole de l'évêque, entendue à la lettre, traduisait bien le sentiment d'autres prélats allemands, disant aux puissances de la terre : C'est par le fer ou le feu qu'il faut extirper l'hérésie.
Charlemagne avait la même doctrine : il était de son époque, lorsqu'après l'échec des missionnaires chargés de la conversion des Saxons, il disait à ces derniers : « Ou vous recevrez le baptême ou vous serez exterminés. »
Dans les longues périodes si troublées du moyen âge, prédominera ce penchant constant du clerc à mettre les puissances temporelles au service exclusif de l'Eglise, pour mieux assurer la mission de celle-ci, le salut des âmes. On en est encore aux espérances humaines et limitées des disciples d'Emmaiis croyant que le Christ est venu pour rétablir le royaume d'Israël.
Nous ne nions pas la légitimité des Croisades ; elles furent, en réalité, une revanche justifiée des invasions sarrasines, arrêtées jadis par Charles Martel, dans les champs de Poitiers. Elles étaient aussi une ligue de préservation pour l'Europe : Tlslam régnait encore en Espagne, il devait reprendre Constantinople et menacer Vienne. Mais, pendant cette longue période des expéditions en Orient, s'affirme, sans se démentir, la prétention du clerc à vouloir régir le temporel aussi bien que le spirituel.
A Clermont, le pape Urbain prêcha la première Croisade ; à Vézelay, saint Bernard prêcha la seconde et il formula la grande maxime : sacerdos jussit^ miles agit ad niitiim sacerdotis : le prêtre ordonne, le soldat obéit.
Quand Jérusalem est au pouvoir des Croisés, la prétention du premier évêque de la cité conquise est qu'il sera le seigneur suzerain, et que Godefroy de Bouillon sera son vassal.
Godefroy, qui a été le porte-fanion d'Henri IV, empereur d'Allemagne, dans ses guerres en Italie, et ses luttes avec le Saint-Siège, n'est pas homme à se soumettre. Aussi politique habile qu'intrépide soldat, il déclare à Tévêque que le prélat pourra traiter l'affaire avec ses successeurs, mais que lui, Godefroy, restera seul roi à Jérusalem, et un roi qui ne reconnaît pas de suzerain.
En France, le pape Innocent III demande au roi Philippe-Auguste de faire aux albigeois la terrible
guerre, qu'on nommera la Croisade contre les hérétiques et qui ne sera terminée qu'à Tavènement de saint Louis. Simon de Montfort, le chef de la Croisade, a pour auxiliaires, ou plutôt comme guides, les deux légats du pape qui président aux combats, aussi bien qu'aux jugements des hérétiques. L'histoire enregistre cette légende, qui, en tous cas, indique bien la mentalité de l'époque : un jour, à la fm d'une bataille, les vaincus demandent grâce, en promettant d'abjurer leurs erreurs. De Montfort en réfère à un des légats : « Frappez toujours, aurait répondu ce dernier. Dieu reconnaîtra les siens », et le carnage continue.
Le légat lisait beaucoup plus l'Ancien Testament que le Nouveau ; il croyait de bonne foi remplir la mission de Moïse, resté sur la montagne, et il voulait que Simon de Montfort continuât la tâche de Phinéas, massacrant jusqu'au bout les idolâtres. Il oubliait que depuis l'avènement du Christ, une loi d'amour devait succéder à la loi de crainte.
Après les combats, les deux légats eurent les deux magnifiques évêchés de Carcassonne et d'Albi ; Simon de Montfort eut les grands domaines du comte de Toulouse. On confisqua les biens des hérétiques et de ceux qui n'avaient pas prêté main forte à l'Inquisition.
Le comte de Toulouse, qui avait été l'ami des albigeois pour confisquer les biens d'Eglise, s'empressa d'abandonner les vaincus. Rentré en grâce, et voulant se concilier la faveur des légats, il se mon-
tra terrible dans ses nouveaux édits. Il ordonna de démolir les maisons qui ont abrité des hérétiques. Tout village où seraient capturés des partisans de la secte maudite, devait payer une amende d'un marc par chaque tête de prisonnier.
Les albigeois, rapportant de l'Orient, comme plus d'un croisé, la vieille doctrine du manichéisme, menaçaient Tordre social lui-même, le fait n'est pas douteux, mais la guerre qu'on leur fit prouve bien la mentalité de l'époque : la subordination intime de l'Etat à l'Eglise, éclate à toutes les dates de la lutte^ on se rappelait la maxime de saint Bernard : Sacerdos jiissit, miles agit.
En Angleterre et en Allemagne, les hérésies de Wiclef, de Jean Huss et de Jean de Prague amenèrent des luttes analogues à celles qu'on avait dû soutenir en France contre les albigeois ; on usa, pour les terminer, des mêmes procédés : pouvoir spirituel et pouvoir temporel s'unirent pour frapper ceux qui attaquaient à la fois l'Eglise et l'Etat.
Le principe d'union, une fois accepté, le clerc pensa naturellement que la puissance spirituelle devait dominer, sur tous les points, la puissance temporelle : l'âme ne domine-t-elle pas le corps? le divin ne domine-t-il pas l'humain? Ainsi raisonnèrent un grand nombre de canonistes et plus d'un légiste inclina dans le même sens.
On devait, un peu plus tard, avec la fameuse bulle de Boniface VIII, confirmer et amplifier cette doctrine absolue.
On peut bien dire qu'une seconde bulle atténua ou expliqua la première, en lui donnant un sens moins rigoureux ; mais les grands amis de la Papauté, les Zelanti de Tépoque, ceux qui soutiennent encore aujourd'hui que, dans les Concordats, les princes sont liés et que le Souverain Pontife ne Test jamais, n'hésitèrent pas à dire que le Pape avait un droit régalien spécial, qu'il était le grand suzerain, qu'il disposait des couronnes et que les princes n'étaient souverains que par délégation. Le Pape ne portait-il pas une triple tiare : celle de chef de l'Eglise universelle, celle de roi temporel des Etats Romains, celle de suzerain des autres puissances?
Jamais la suprématie du clerc ne fut affirmée avec plus de hauteur, mais aussi c'est quand elle arrive à ce point culminant qu'elle va décliner par étapes successives. On a touché le faîte, et immédiatement la décroissance commence ; alors vient, avec la Renaissance l'époque des Concordats passés entre le Saint-Siège et les souverains, et ces traités nouveaux sont déjà l'abandon partiel de la grande suprématie.
En Allemagne, le traité qu'on nommera la paix d'Augsbourg, donnera aux protestants une liberté relative, Rome manifestera ses regrets, mais, en fait, on acceptera le traité sur la demande du Jésuite Canisius : on autorise les catholiques à se résigner au nouveau pacte.
On agira de même pour la France, quand Henri IV rendra l'édit de tolérance, qui s'appelle l'Edit de Nantes.
Lorsque Louis XH', auquel on fait croire à tort que les protestants ne sont plus qu'une quantité négligeable, révoque l'Edit d'Henri IV, on se réjouit en France et à Rome de ce retour en arrière. M^"^^ de Sévigné, qui n'était pas cependant une croyante bien fervente, écrit dans ses lettres, que TEdit de révocation est le plus gi'and acte du règne. L'évêque de Montpellier, Mgr Fenouillet,est le seul prélat français qui voit avec regret et avec crainte cette révocation.
La pensée de faire l'unité dans l'Etat, cette pensée qui avait inspiré tous les Etats antiques, réapparaissait encore, l'humanité ne se dégage pas d'une tradition qui avait un passé de quatre mille ans ; on ne se résignait pas à accepter sans conteste ce grand principe, que Suarez, un Jésuite, avait cependant reconnu dans son Traité des lois : La fm de l'Eglise est de nous mener au ciel ; la fm de l'Etat est d'établir à tout prix la paix dans la communauté.
Au début du xix^ siècle, quand le Pape Pie VII et le Premier Consul, représentant la République française, vont signer le Concordat de 1801, qui ouvrira les temples fermés, et fera la paix religieuse, le Collège de cardinaux est consulté: un certain nombre de ceux-ci ne peuvent se résigner à accepter le traité, parce qu'il ne consacre pas le principe de la Religion d'Etat. Avec d'autres plus modérés, Pie VII se contente de cette double déclaration de fait : la religion catholique est celle de la majorité
des Français, et les Consuls qui signent le pacte professent cette religion.
En 1814, la Restauration inscrit dans sa charte le principe de la Religion d'Etat, mais le temps a marché, et la déclaration est plus platonique que réelle. Certains esprits demandent bien qu'on en tire des conséquences et qu'on négocie, à Rome, pour avoir un autre Concordat que celui de 1801 : le cardinal Maury est envoyé dans ce but auprès du Saint- Siège. Mais Louis XVIII est un roi prudent et il rappelle l'ambassadeur. On se contentera du Concordat de 1801 et on appliquera même la loi de germinal sur les articles organiques dont la Cour romaine n'a jamais reconnu la validité.
Après la Révolution de 1830, la Religion d'Etat n'apparaît plus dans la charte nouvelle, et on s'en tient à la déclaration précédente : la Religion catholique est la religion de la majorité des Français.
En 1905, intervient la fameuse loi dite de la Séparation des Eglises et de l'Etat.
Une semblable loi ne pouvait être acceptée par le Vatican : les raisons du refus de l'acceptation sont multiples.
Le Gouvernement français se déliait tout seul du Concordat de 1801, signé par deux parties contractantes, sans avoir négocié avec le Vatican.
Il supprimait, de sa propre autorité, le budget du culte, stipulé dans le contrat, comme une indemnité plus ou moins équitable et compensatrice de la
confiscation des biens ecclésiastiques opérée plusieurs années auparavant par la Révolution.
Il faisait dévolution des biens ecclésiastiques actuels à des associations cultuelles dont l'organisation mettait en échec l'autorité épiscopale et les règles de la hiérarchie dans TEglise.
On en est là. Xégociera-t-on un nouveau modiis i^wendi ou appliquera-t-on la loi de 1905 dans sa brutalité? L'avenir le dira. Les uns poussent à une nouvelle entente entre l'Eglise et l'Etat, les autres demandent une rupture absolue et définitive entre ces deux puissances.
Pour trancher le litige, des esprits élevés et sincères avaient, depuis de longues années, adopté et propagé la formule suivante : l'Eglise libre dans LEtat libre. Le comte de Cavour. le fondateur de Lunité italienne, l'avait bruyamment inscrite dans son programme, mais on lui donna bien vite un démenti en s'emparant par la violence et la ruse des Etats romains, apanage temporel de la Papauté. En dehors de Cavour, des catholiques d'élite avaient eux aussi, adopté la formule : ils se nommaient Lacordaire, de Montalembert, de Coux, Foisset, Mgr Dupanloup. Je Lai vue inscrite en lettres d'or et signée de leurs noms, dans la petite chapelle de La Roche-en-Bresnil, où ces hommes éminemment religieux et patriotes, s'unissaient pour s'entendre et délibérer.
Quand Lacordaire eut revêtu la robe des Frères Prêcheurs, il ne songea point à désavouer le grand
passé de TOrdre dans lequel il entrait, mais il rêvait, pour ce même ordre, une mission nouvelle, nécessitée par des temps nouveaux : et il entendait servir la vraie foi de TEgiise en ne demandant pour elle, aux pouvoirs publics, que la liberté de son immortel apostolat.
La pensée fut-elle comprise par tous ceux qui devaient être ses coopérateurs? De sérieuses raisons permettent d'en douter. Dans cet ordre, auquel il donnait un nouvel éclat, on admirait son éloquente parole, qui groupait autour de la chaire de Notre- Dame un si magnifique auditoire : on était fier de Torateur ; on se défiait du philosophe et du théologien. Ces hostilités, apparentes ou latentes, avaient de profondes racines, parce qu'elles découlaient de la différence des doctrines : elles furent, pour lui, une coupe d'amertume. Il la but en silence, sans se plaindre, mais sans défaillir : sur son lit d'agonie, ses dernières paroles furent celles-ci : « Je meurs chrétien pénitent, mais libéral impénitent )).
Lacordaire ne pouvait être encore bien compris, parce que tous les progrès sont lents, parce que tous les progrès sont douloureux pour l'humanité finie, pour l'humanité déchue.
Il y aura toujours, au sein des catholiques, des disciples d'Emmaûs, rêvant le rétablissement du royaume d'Israël ; de bonne foi, ils croient servir l'Eglise en exagérant sa vie, en voulant autre chose pour elle que l'apostolat : ils oublient le mot du Christ dans son Evangile : « Cherchez d'abord le
royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroit. »
Oui, la vraie fm de l'Eglise doit être le salut des âmes ; elle assure ainsi le perfectionnement de Thomme privé ; mais quand elle atteint ce but, elle sert indirectement une seconde fin plus humaine, qui est la paix et la sécurité des sociétés.
On en aura la preuve dans Tétude suivante où nous examinerons l'action réflexe qu'exerce, sur les milieux sociaux, la pratique des règles tracées aux clercs pour leur apostolat.
Ses moyens d'action.
La Croix est l'emblème de l'Eglise, le signe de sa mission. Plus ses clercs s'immoleront à l'exemple du Christ, plus leur succès sera certain : plus ils auront le détachement de la famille, le détachement des biens terrestres, le détachement des pouvoirs humains, plus ce triple renoncement aura une influence décisive dans les quatre sphères du Droit familial, du Droit économique, du Droit politique, du Droit international.