‹ La philosophie du langageChapitre 10 sur 106 · Année sociologique, t. IX · texte numérisé non relu

Année sociologique, t. IX

faut, pour arriver à ce but, l'action énergique du pouvoir central (création d'écoles, examens, conditions d'admission aux emplois publics), l'influence d'une littérature commune et d'une grande métropole, centre d'attraction et de régularisation. Mais dès que l'action du pouvoir central s'affaiblit ou disparait, dès que le lien social se relâche, les groupes se disloquent, et chacun d'eux, en reprenant son autonomie, arrive raoidement et inconsciemment à se constituer un langage indépendant : c'est ce qui s'est produit, par exemple, après la chute de l'empire romain.

On envisagera plus loin les causes des évolutions linguistiques. Ce qu'il convient seulement de faire ressortir ici, ce sont les rapports qu'on peut observer à une époque donnée entre la diversité du langage et la différence des milieux ethniques, géographiques et sociaux.

Que la cause originelle soit ethnique, sociale, climatérique ou mixte, les divergences de prononciation sont frappantes — et irréductibles — entre les divers peuples : pour prendre seulement des groupes voisins, les Français et les Allemands ou les Français et les Anglais ont chacun respectivement un système de sons — voyelles et consonnes — complètement différent, créé par les dispositions héréditaires des organes et qui ne coïncide à peu près sur aucun point.

Pour être moins apparentes, les différences, dans la traduction de la pensée, dans les rapports entre les idées et les mots, les raisonnements et les phrases, sont aussi profondes. Chaque peuple s'est

constitué peu à peu une véritable mentalité collective ; il a un ensemble d'associations coutumieros. «ne vision particulière de choses, des habiliidcs sociales, qui se traduisent dans les formes grammaticales, la syntaxe, la valeur des mots, le caractère des métaphores. Les mots « sont la représentation subjective des objets; ils traduisent l'idée que nous nous faisons de ceux-ci et qui varie d'un peuple à l'autre ; la langue est le miroir des pensées d'un peuple; la mentalité de chaque race est stéréotypée dans sa langue, frappée comme sur une médaille ))^

Il n'y a guère de mots qui se correspondent exactement dans deux ou plusieurs langues d'une même époque. Comparez le français raison, l'anglais reasoyi, l'italien ragione et l'allemand vernunft : que les mots aient une étymologie commune comme les trois premiers, ou divergente comme le troisième, chacun d'eux possède en propre des acceptions que ne connaît pas tel ou tel de ses voisins, et vice versa. Plus difTérents encore sont les mots qui chevauchent les uns sur les autres ou qui ont seulement entre eux quelques points de contact, comme l'italien àollo, le français timbre, l'allemand schelle — les deux premiers se rencontrant seuls s'il s'agit du timbre-poste, et les deux derniers pour le timbresonnette. — Les nuances de pensées exprimées par certains agencements de mots sont intraduisibles dans les langues qui ne possèdent pas la même construction.

Page 1