CHAPITRE II
La diversité du Langage et le problème de la Langue internationale.
La diversité du langage, résultat de son évolution ; la parenté des langues, groupes et familles. — Causes d'unification et de différenciation; les raisons profondes des variétés linguistiques.— Les essais de langue universelle; comment se pose aujourd'hui le problème de la langue internationale ; les constatations et les objections de la science.
Si, après avoir envisagé le langage en lui-même, on le considère du point de vue externe, deux aspects primordiaux se dégagent : la diversité des langues parlées à la surface du globe, et leur incessante mobilité qui entraine le langage dans une évolution perpétuelle. Les idiomes humains offrent donc, à cet égard, les mêmes caractères que lès espèces animales et végétales : cette simple constatation a été le point de départ de nombreuses comparaisons biologiques entre la vie des êtres animés et la vie du langage, la vie des mots (Whitney, A.Darmesteter), — dont on a parfois abusé en voulant pousser trop avant des rapprochements entre deux séries de réalités fort différentes.
De ces deux caractères, le premier a de tout temps frappé les observateurs, tandis que le second,
à peine entrevu auparavant par quelques esprits, n'a été nettement mis en lumière qu'au xix^ siècle. Il ne faut pas s'en étonner, car si la diversité du langage tombe sous le sens, son évolution, qui est lente, échappe au contraire à peu près complètement à l'observation directe, et la reconstitution de ce phénomène à l'aide des anciens textes, de la méthode historique et comparative, suppose un esprit critique, une investigation" scientifique et méthodique qui étaient inconnus aux époques antérieures dans le domaine des sciences inductives.
Ceci est pourtant la cause de cela. La multrplicité des langues, qui étonnait tant les Anciens et passait volontiers pour un phénomène d'ordre surnaturel destiné à confondre l'orgueil humain — voyez l'allégorie de la tour de BabeH — s'explique rationnellement et de la façon la plus simple, par la tendance du langage à se transformer incessamment. Le langage est diversifié parce qu'il change et parce que ses évolutions sont divergentes en raison des milieux.
La raison de la différenciation linguistique doit» donc être recherchée dans l'histoire. Une longue expérience des phénomènes a permis de poser en principe la singularité des faits linguistiques. Les idées n'ont, avec les expressions, que des relations défait ; par suite, si deux langues offrent un ensemble de concordances définies dans leur vocabulaire et leur
1. Ce mythe lui-même montre quelle idée fausse se faisaient les Anciens de la diversification du langage en supposant que la divergence des langues avait pu se produire au sein d'un même groupe social, travaillant — qui plus est — à une œuvre commune.
grammaire, ce n'est pas un hasard, c'est une preuve <le leur parenté ^
Il a été facile, à l'aide des anciens textes, d'établir la parenté de toutes les langues et patois romans, — portugais, espagnol, provençal, français, rhétoroman, italien, roumain — et leur filiation comîTîune qui les rattache à une môme souche originaire : le latin. Plus étroite encore est l'affinité entre les divers idiomes des groupes germaniques : haut et bas allemand, anglais, Scandinave. On a procédé avec encore plus de facilité pour les groupes celtique, grec, slave, etc.
Grâce à l'existence de nombreux documents relatifs aux langues anciennes, on a pu opérer une synthèse au second degré en constituant la famille indo- •européenne (ou aryenne) par la réunion des huit groupes celtique, germanique, latin, grec, albanais, letto-slave, arménien et indo-iranien 2. Ici nous ne possédons pas l'ancêtre commun — comme le latin pour les langues romanes, — mais la parenté des idiomes, de plus en plus étroite à mesure qu'on remonte le cours des âges, permet à la linguistique •de reconstituer le point de convergence avec une certitude, une rigueur presque égale à celle de la géométrie, qui construit le sommet d'un triangle en
1. Cf. Meillet. Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes , pp. 2-4.
2. Ce sont les seuls groupes qui aient actuellement des représentants ; beaucoup d'autres ont disparu, qui appartenaient plus ou moins probablement à la même famille (phrygien, lycien, messapien, ligure, etc.). Le basque, résidu de l'ancien ibère, est la seule langue de l'Europe occidentale qui ne se rattache pas à l'indo-européen. Le hongrois, comme le turc, appartient à la famille finno-ougrienne.
LA DIVERSITÉ DU LANGAGE 4i
connaissant le côté opposé et les deux angles adjacents.
Un travail analogue a été effectué pour beaucoup d'autres groupes linguistiques. On a ainsi reconstitué, avec plus ou moins de lacunes, les rainj]lesjémU[gue (hébreu, arabe, syriaque, assvrien, éthiopien), bantoue (langages nègres de l'Afrique centrale et méridionale (Hottentots exceptés), finnoougrienne, malaise, etc. La synthèse se poursuit, à l'heure actuelle, dans chacun de ces domaines, et il est probable, avec les matériaux dont on dispose, qu'elle ne pourra pas aller plus loin —tout au moins de longtemps — et effectuer un groupement général des langues parlées sur le globe.
La question de l'unité ou de la pluralité des types linguistiques rejoint ici le problème de l'unité des races humaines qui n'est plus de la compétence du linguiste : si elles ont été réunies à l'origine en une souche commune — ce qui semble tout au moins probable pour les hommes de race blanche comme les Sémites et les Aryens (Indo-Européens), — les familles linguistiques ont été séparées socialement, elles ont vécu à part d'une vie indépendante depuis une antiquité trop lointaine pour que le philologue, avec les matériaux dont il dispense, puisse retrouver et reconstituer les tronçons épars (et transformés) de la souche originaire. Mais n'est-ce pas déjà un résultat considérable que d'avoir pu ramener à l'unité la multiplicité infinie des langues et dialectes indoeuropéens, qui occupent à l'heure actuelle la plus grande partie de l'Europe et des deux Amériques, et commencent à s'implanter en Afrique et en Asie ?
Après avoir reconstitué les unités linguistiques à l'aide de la méthode régressive, le savant doit se demander ensuite quels principes ont présidé à la diversification progressive du langage et dans quelle condition elle s'est opérée.
Dans toute langue, dans tout groupe linguistique, au début de la différenciation se manifestent doux forces opposées que Ton peut comparer aux forces centripètes et centrifuges^ de la mécanique. L'uno tond à conserver l'unité du langage, en vorUi de la loi générale, plus ou moins inconsciente, fjui entraîne les membres d'un même ensemble social à se conformer les uns aux autres en tout ce qui est utile à l'exercice de leurs fonctions communes. Toute déviation de l'usage provoque une réaction dont la sanction est le ridicule 2. L'autre force tend à scinder la langue — par évolutions divergentes suivant les régions ou milieux sociaux, — en langues spéciales et en dialectes, dont la formation sera analysée plus loin.
Tant que l'unité du groupe social est fortement constituée sur un espace restreint, la première force l'emporte sur la seconde : les dialectes spécialement restent à l'état embryonnaire. A mesure que la langue s'étend sur un plus vaste espace, l'unité du langage devient de plus en plus difficile à conserver, et il
1. Cf. A. Dauzat, Essai de méthodologie linguistique, pp. 170-175.