‹ La philosophie du langageChapitre 19 sur 106 · Bulletin de la Société de linguisiique , 1910. p · texte numérisé non relu

Bulletin de la Société de linguisiique , 1910. p

d'assurer celle-ci sans opérer celle-là : deux questions, cependant, complètement distinctes.

Tandis que les puristes protestent sans cesse contre les évolutions, qu'ils considèrent comme une corruption, une déformation de la langue, les linguistes se bornent à constater et à analyser les faits. Cette attitude purement scientifique, qui n'a pas toujours été comprise, a été parfois critiquée. Peu de temps avant sa mort, Emile Deschanel écrivait : « Les philologues acceptent tout sans protester; ils sont comme les naturalistes, aux yeux de qui les produits hybrides ont leur intérêt au même titre que les formations régulières ». La comparaison est juste : mais les évolutions que certains critiquent sont tout aussi régulières que celles qui les ont précédées.

Toute la grammaire classique et la plus grande partie du vocabulaire français reposent sur des solécismes et des barbarismes commis depuis le latin jusqu'à la Renaissance. La construction «le livre de Pierre » se forma dès le latin vulgaire qui substitua à liber Pétri, liber de Petro, par extension des emplois de la proposition de. Quand je m'en rappelle tend à se substituer k je me le rappelle, la transformation n'est pas plus extraordinaire, elle est même moins brutale que celle qui substitua jadis je m'en souviens à il m'en souvient. Et lorsque le peuple, d'après maire, dit mairerie, il opère exactement à l'instar de la langue classique qui tira de gendarme, non pas gendarmie, comme' on l'eût fait quelques siècles plus tôt, mais gendarmerie.

Tout n'est en somme qu'une question d'usage.

LE RENOUVELLEMEM DU LANGAGl

Certes, on conçoit qu'il y ait un intérêt social et littéraire à ne pas admettre d'emblée dans la langue du bon ton et des écrivains toutes les innovations du langage populaire. Que cette langue ait des tendances conservatrices et archaïques, qu'elle s'efforce par les salons, par le livre, par l'école, d'enseigner aux générations nouvelles la langue d'hier, de leur faire goûter et comprendre les auteurs des siècles précédents, de sauvegarder et de fortifier ainsi, la tradition : rien de mieux, d'autant plus que ces tendances modératrices ne sont pas sans effet et parviennent, dans une certaine mesure, nous aurons l'occasion de le voir, à ralentir certaines transformations.

Mais, dans son ensemble, l'évolution du langage ne peut être arrêtée. Et si la langue littéraire se fixe — ce qui est possible, — elle s'isole rapidement de la langue vivante et parlée; elle se dessèche, privée de la sève qui renouvelait sa vigueur et ne donne plus naissance qu'à des œuvres falotes et artificielles. Pour avoir écouté les grammairiens et s'être figée dans la langue de Virgile et de Cicéron, la littérature latine s'est stérilisée au bout d'un siècle : Claudien écrit dans une langue morte tout comme, onze siècles plus tard, le cardinal Bembo. La littérature byzantine, de son côté, a payé cher l'obéissance à de tels préceptes et n'a enrichi d'aucun chefd'œuvre le patrimoine de l'humanité. Un phénomène analogue se produisit en France, au xvm^ siècle, pour la langue poétique : le romantisme fut principalement une révolution linguistique, et il a été surtout fécond pour avoir définitivement renié le

« Style noble >^ et puisé à pleines mains dans les richesses de la langue parlée contemporaine. Pour rester vivante, la littérature ne doit pas perdre contact avec la langue populaire'.

L'orthographe doit suivre l'évolution de la langue et plus spécialement de la prononciation dont elle n'est que la transcription. Là encore, les tendances conservatrices se sont toujours manifestées avec d'autant plus d'énergie que l'usage du livre et de récriture est plus répandu. Sans parler d'une forme graphique chère aux visuels, les générations actuelles font bon marché des inconvénients que le statu quo réserve aux générations futures, et qui vont en s'aggravant à mesure que la langue, en se transformant, s'éloigne d'une orthographe figée : elles n'envisagent que l'ennui immédiat résultant d'un changement d'habitudes visuelles. Plus on attend, plus la réforme devient urgente — et aussi plus elle est difficile à faire accepter parce qu'elle modifiera plus profondément l'aspect des mots.

Si l'orthographe purement phonétique d'une langue est une chimère, comme nous l'avons montré, en revanche les inconvénients d'une discordance trop grande entre la langue parlée et la langue écrite sont indiscutables, surtout s'il s'y ajoute, comme dans l'orthographe française actuelle, une foule d'irrégularités injustifiées : perte de temps pour les

1. C'est pour cette raison que la poésie est plus populaire, par exemple, en Allemagne qu'en France, car chez nous, sous une forme ou une autre, le a style noble » tend toujours à se reconstituer sous la plume de nos poètes, amoureux des mots et des formes rares.

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