La vie du langaqe, pp
prononciation nouvelle, ou, plus exactement, à son orientation.
La psychologie a du reste une part importante clans ces évolutions. Quand pour un son ou une série de sons il y a changement dans les habitudes articulatoires. les individus des nouvelles générations deviennent incapables de prononcer comme ceux qui lés ont précédés : par exemple, dans le courant du XIX* siècle, les Français du Nord n'ont plus pu lirononcer 17 mouillé, qui, dans leur bouche, a évolué rapidement k y {y de yeux). Les commodités organiques présidaient sans doute à cette évolution, mais l'incapacité manifestée était d'^ordre psychologique : à chaque changement phonétique, on ne sait \ plus combiner les mouvements nécessaires pour ' produire le son ancien.
C'est aussi une cause psychique — exclusivement, cette fois — qui est à l'origine des erreurs de transmission : les sons imparfaitement entendus sont nécessairement mal reproduits. Le fait se produit surtout pour les sons très faibles, en voie de disparition, qui, à un moment donné, ne sont plus perçus par l'enfant qui apprend à parler de la bouche de sa mère : c'est à ce moment que tombent les consonnes ou voyelles; mais leur chute n'est pas brutale comme semble l'indiquer la graphie, elle est préparée par un affaiblissement préalable et progressif qui peut durer longtemps.
Le caractère le plus remarquable peut-être des évolutions phonétiques, c'est leur régularité, qui permet de formuler des lois d'une grande rigueur ^. 1. Pour les lois phonétiques, voir ci-dessous, pp. 281-295.
En examinant tous les phénomènes adventices qui viennent se greffer sur elles, on a constaté que, dans un même groupe social, tous les individus d'une même époque éprouvent des changements identiques dans leur prononciation, et que ces changements affectent un même son, placé dans des conditions déterminées, dans tous les mots — sans exception — où il se rencontre. C'est le principe de la constance des lois phonétiques. On s'explique que tous les enfants d'une même génération, placés dans les mêmes conditions, apprennent la langue de la même manière. Mais il faut bien qu'il y ait des causes générales, des prédispositions organiques communes à chaque génération pour expliquer la simultanéité des évolutions, le « moment physiologique » — suivant l'expression d'Osthoff.
Une petite minorité de phénomènes, qui relèvent également de la phonétique, méritent d'être traités à part, parce qu'ils présentent des caractères spéciaux.
Quelques mots, dans chaque langue, donnent lieu à des évolutions de sons plus rapides que dans les vocables similaires, et par suite anormales. Ce sont les termes d'appel, formules de politesse et autres locutions dont l'emploi est très fréquent et machinal. Ainsi monsieur est devenu ynecieu, m'sieu dans la prononciation courante, comme jadis seniorem avait passé à siorem en latin vulgaire, hiu tagu
à hiutu^ en ancien haut allemand, vuestra merced à usted en espagnol.
Une catégorie plus nombreuse affecte cette fois les sons et non les mots. On peut grouper ici un certain nombre d'évolutions particulières :
La dissimilation, spéciale à certains couples de sons identiques, mais non contigus : lat. orphaninus, fr. orphe/in; fr. corridor, pop. co/idor;
L'assimilation, phénomène inverse, généralement plus rare cercher devenu chercher)-^
La métathèse, ou transposition de sons [berbis devenu brebis, abeuvrer devenu abreuver) ;
Les articulations anticipées, comme dans tésor (lat. thesaurum) devenu trésor.
Ces divers phénomènes offrent des caractères communs. Contrairement aux autres changements phonétiques, ce sont des évolutions discontinues : on saute sans intermédiaires du point de départ au ) point d'arrivée. Tandis qu'on a passé insensiblement de cantare à c/ianter par une série d'étapes progressives, k-ky-ty-tchy-ich-ch-, il n'y a au contraire aucune transition entre corridor et colidor, berbis et brebis.
D'autre part, il ne s'agit plus ici d'une accommodation des sons aux habitudes organiques, mais d'un véritable lapsus linguœ.
Enfin, troisième caractère qui résulte des deux précédents, ces phénomènes se présentent dans les langues sous forme d'accidents, plus ou moins isolés. Si l'on connaît les conditions générales qui président