II. — PHÉNOMÈNES ANALOGIQUES
Les évolutions qui relèvent du domaine de la sémantique se présentent toutes sous la forme de phénomènes analogiques.
Une première catégorie comprend les formes grammaticales, et spécialement les flexions des noms et des verbes. Les linguistes estiment que l'inconscience absolue préside à ces transformations et, malgré l'opinion différente de quelques philosophes^, il semble bien qu'on ne doive conserver aucun doute à ce sujet. Il suffit de constater à quel âge surgissent des formations analogiques identiques à celles qui triomphent ou ont triomphé dans la langue des adultes. La fillette de cinq ans qui dit le peinteur pour le peintre, ne songe certes pas qu'elle poursuit l'élimination des « cas sujets » (formes isolées) qu'effectue lentement le français depuis le moyen âge ; le garçonnet du même âge qui a forgé je suirat (je serai) ignore également qu'il obéit à la tendance, si puissante dans notre langue, de l'attraction du futur par le présent, et qu'il opère comme ses ancêtres qui ont substitué viendrai, tiendrai k-* vendrai, * tendrai, d'après viens, tiens.
Les évolutions des flexions grammaticales s'opèrent généralement sous forme de quatrième proportionnelle, en prenant un triple point d'appui : 1° dans une autre flexion du même mot; 2° dans deux flexions parallèles d'un mot de même fonction. Ainsi, pour
1. Cf. A. Dalzat, La langue française d'aujoifrd'hui, pp. 239-
le genre des adjectifs, on avait en ancien français deux sériciS :
bel fort
hèle fort
Le second termo do la deuxième série est devenu forte, par analogie avec la première. Ensuite se sont trouvés en présence :
fort vert
forte ver de
Une même analogie, agissant celte fois sur le radical et non plus sur la désinence, a changé verde en verte.
Des évolutions de ce genre s'opèrent à chaque instant dans les verbes. Voici quelques exemples pour le français (la forme entre parenthèses est la flexion primitive que l'analogie a fait disparaître) :
^ chante (manjue) mange
^ chantons mangeons
^ tenons [prendons] prenons^
^"^ tendrai, "^tendrons prendrai, prendrons
^ rends tiens
^ rendrai [tendrai) tiendrai
Le résultat — qui tend à rétablir l'unité, le parallélisme dans tel ou tel sens — variera, avec les lieux
1. C'est la seule hypothèse qui puisse expliquer d'une manière satisfaisante la réduction de prendons à prenons, qui existe dès l'origine du français, provençal, etc.
et les époques, suivant les points d'appui, les axes de symétrie, si l'on peut dire, pris par la langue. Le français moderne refait les féminins sur les masculins, les futurs sur les indicatifs ou les infinitifs*, tandis que le provençal, par exemple, procède à l'opération inverse 2. C'est le point de vue tantôt personnel, tantôt temporel qui l'emporte, selon qu'on assimile entre elles les mêmes personnes de temps différents, ou que l'analogie s'opère entre les différentes personnes d'un même temps^.
D'une façon générale, les flexions se simplifient et l'on tend « à donner à une fonction unique une marque unique, à caractériser partout d'une même manière le singulier ou le pluriel : la 1", la 2% la 3" personne, etc.*».
On a pu relever des rapports entre le degré de la civilisation et l'existence de certaines flexions. Ainsi le duel, déclare M. Meillet, disparaît avec un état de civilisation un peu avancé : il a cessé d'être usité, dans l'antiquité, en Asie Mineure plus tôt que dans la Grèce continentale; il n'existe plus aujourd'hui que chez quelques populations arriérées, lithuaniennes, Slovènes. La simplification des flexions
1. Par exemple asseoirai d'après asseoii\- lang. pop. trouverai (de trouver = trouvé, etc.).
2. Ainsi les anciens infinitifs caber, saber {capere, sapera) ont été remplacés par caupre, saupre, d'après les futurs cauprai, sauprai (influencés eux-mêmes pour les parfaits).
3. Le français, qui a unifié toutes les l^es pers. pi. en ons et les 2es en ez, suit généralement le premier système, et le provençal le second.
4. A. Meillet, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, 2« éd. p. 283.
atteint son maximum dans la langue des peuples les plus évolués, comme le français et l'anglais.
La réduction progressive des cas. et, à un degré moindre, des désinences verbales, s'explique aussi par l'action des populations préexistantes sur le sol européen, qui ont appris les langues aryennes, grec, latin, etc. On peut comparer aujourd'hui ce que deviennent les formes grammaticales du français, et l'anglais, de l'espagnol, dans la bouche des Arabes et surtout des nègres. — Au contraire, là où les circonstances étaient favorables et où les populations primitives aryennes semblent s'être conservées plus pures, les cas ont subsisté, comme en lithuanien, on polonais, en russe, en arménien oriental.
Les transformations morphologiques s'opèrent avec une grande régularité pour une même langue et une même époque : il y a pour ces évolutions un véritable <« moment psychologique » qui peut être mis en parallèle avec le « moment physiologique ». Toutefois ces évolutions ne sont pas simultanées comme celles de la phonétique : elles atteignent peu à peu, par contagion, les diverses séries des mots, et elles laissent presque toujours derrière elles des résidus qui échappent à leur action. Les transformations des flexions ne sont donc pas soumises aux principes de la constance.
Les influences littéraires contribuent à ralentir les évolutions et la morphologie comme celles de la phonétique. Elles enrayent des formations comme neufe (fém.), boivons, qui restent cantonnées dans le langage enfantin ou le parler populaire.
Les procédés de formation spontanée des mot? sont assez nombreux, mais d'importance fort inégale.
L'onomatopée a été considérée souvent comme le mode de formation primitif du langage. La science positive ne nous donne aucun renseignement à ce sujet, et l'histoire des langues ne permet ni de confirmer ni d'infirmer cette hypothèse. S'il est vrai que l'onomatopée joue un rôle considérable dans le langage des sauvages primitifs comme dans celui des enfants, en revanche les états les plus anciens des langues indo-européennes, à trois mille ans de distance, ne nous présentent pas plus d'onomatopées — plutôt même moins — que les parlers contemporains. Et ici encore le rôle de l'onomatopée est très restreint, et on ne doit recourir à cette explication (dont on a parfois abusé, parce qu'elle est commode) qu'à défaut d'autre et lorsqu'elle s'impose absolument. La plupart des onomatopées viennent d'ailleurs du langage enfantin {cri-cri, etc.).
Il serait encore plus vain de rechercher dans les langues actuelles des rapports d'harmonie initiative».
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1. Ainsi M. Camille Monier (Le langage, 1903) prétend qu'on ..iiploie de préférence des sons gutturaux (palataux) ou kibiaux suivant qu on veut désigner des choses agréables ou désagréables. Mais les exemples qu'il donne sont particulièrement malheureux : lisse, rfowj: (l^e catégorie) avaient jadis un k (racines lisk-, dulc-^ ; amer (2^ cat.;", lat. amarus, avait un r prépalatal et non guttural, etc.
Le redoublement a jaué, dans les langues anciennes, un rôle important, spécialement dans les formations morphologiques (cf. grec yt-yvoSaxco, ail. <)e-gangen). Victor Henry s'était demandé jadis si le redoublement n'avait pas son origine dans un bégaiement occasionnel provoqué par une émotion : ce n'est pas invraisemblable. A l'heure actuelle, le redoublement est surtout limité au langage enfantin — où il s'allie souvent à l'onomatopée (cri-cri) — et au langage caressant* qui en dérive. Ainsi sont formés tous les surnoms, si fréquents aujourd'hui dans la langue populaire, et qui, appliqués à des enfants, sont arrivés à désigner des adultes, voire des malfaiteurs : Nénesse (Ernest), Hébert (Albert), etc. Le mot est décapité de son initiale toutes les fois que celleci ne se prête pas à redoublement, c'est-à-dire commence par une voyelle.
C'est à des lapsus, assez voisins du phénomène précédent, que se rattache la métathèse (en tant que procédé de formation des mots), qui a pris, on le verra plus loin, une grande extension dans certains langages argotiques. Ainsi la germania (ancien argot des malfaiteurs espagnols) changeait pecho (poitrine) en chepo, vistar en Hsvar, etc. C'est encore un procédé de formation de portée très restreinte, et dont on ne trouve pas de trace avant la fin du xvi^ siècle.
L'abréviation, si répandue dans la langue populaire contemporaine, surtout en français, est de date
1. Au lieu du redoublement, l'italien, l'espagnol, pour le langage caressant, ont recours aux diminutifs (dont se sert aussi le français).
encore plus récente. Elle semble devoir son origine à une ellipse, car elle ne portait, au début, que sur des mots composés, tel piano-forte réduit à piano, par un procédé analogue a celui qui a ramené « dépêche télégraphique » à « dépèche » ^ Il est très remarquable que. dans la langue populaire et famiUère, certaines voyelles attirent la coupure, notamment l'o, si fréquent dans les composés grécolatins, et dans lequel l'oreille a retrouvé l'homophone de finales très répandues dans la langue, celles des suffixes -aud, -eau et -ot : auto [mobile) métroipoUtain), vélo (cipède). Ce qui montre bien le rôle de l'analogie dans l'abréviatipn, c'est l'influence exercée par certains mots qui contribuent à altérer la forme abrégée théorique : colonel devient colon et non colo; caporal devient cabo (cabot) et non capo. L'abréviation s'opère rarement par la terminaison du mot : ce phénomène ne se rencontre guère que dans certains argots, militaires etc. {capitaine ^n pitaine...)'^.
Les procédés principaux qui concourent à la formation spontanée des mots sont la composition et la dérivation. Sous ces deux étiquettes rentrent en réalité trois ordres de phénomènes bien différents.
D'abord la composition par juxtaposition, la grande richesse des langues germaniques : en anglais, en allemand surtout, on peut former à peu près à volonté des noms composés. Les langues romanes sont au