‹ La philosophie du langageChapitre 32 sur 106 · Essais de philologie française, p · texte numérisé non relu

Essais de philologie française, p

dans la langue. Ferrovia (chemin de fer, de ferro =z fer et via = chemin) a donné depuis longtemps^ de l'autre côté des Alpes, le substantif ferroviero (employé de chemin de fer, cheminot) et l'adjectif fefToviario, que, par la force des choses, la langue technique française lui a déjà emprunté fies questions ferroviaires). Posta et telegrafo, étroitement combinés, ont formé le dérivé postelegrafico, peu esthétique sans doute, mais si commode, comme adjectif ou substantif, pour désigner les questions relatives à cet ordre d'idées ou les employés de ce service. Depuis l'adjonction du téléphone, on a lancé le mot postelegrafonico.

L'influence de l'écriture s'exerce de façon assez curieuse sur la formation des mots. L'usage de désigner certains mots composés par les initiales de leurs lettres — usage d'abord écrit, et bientôt oral — a créé, depuis peu, dans toutes les langues, de nouveaux termes, d'origine purement graphique, et qui attestent leur vitalité en donnant naissance euxmêmes à des dérivés. Ainsi s'est formé, il y a quelques années, en russe, allemand, français, etc., le nom des Cadets (K. D. = Konstitutional-Démokrat); en allemand, les Hakatisten (H. K. T.)^, Hapag (Amerikanische - Packelfahrt - aktien - Gesellschaft), etc. ; en français le T. C. F. (Touring-Club français), la C. G. T. (Confédération générale du Travail), la R. P. (Réprésentation proportionnelle) , donnent les dérivés técéfiste, cégHiste^

1. D'après les initiales de trois noms propres : on désigne ainsi les partisans de la germanisation de la Pologne prussienne d'aorès les promoteurs du mouvement.

erpéiste, déjà fréquents dans les journaux; en hollandais, on dit et on écrit S.-D.-A.-P.-er (membre du « Parti socialiste des ouvriers démocrates »), N.-O.-G.-er (membre de la « corporation des instituteurs )))K C'est là le dernier aspect des formations spontanées.

Les changements de sens ont des causes multiples : psychologiques, sociales et formelles.

Ce sont surtout les premières qu'Arsène Darmesteter a analysées dans sa Vie des mots : encore estime-t-on généralement aujourd'hui 2 qu'il a usé d'une méthode un peu simpliste en voulant cataloguer et emprisonner des phénomènes extrêmement complexes dans les cadres rigides d'une classification logique, en considérant les changements de sens comme les effets des métaphores et des figures de grammaire, en envisageant presque exclusivement ces phénomènes au point de vue des variations de l'extension et de la compréhension des mots. M. Bréal, au contraire, a dégagé les réalités psychologiques et sociales qui avaient été négligées avant lui ; M. Wundt, se plaçant uniquement sur le terrain psychique, a précisé le sens et la valeur des métaphores, et a mis en lumière le jeu compliqué d'associations et d'aperceptions qui produit les changements de sens.

1. Cf. Tijdschrift de drie Talen (Groningen), janv. 1911, p. 15.

2. Voir l'article de M. Meillet, Comment les mots changen de sens, dans VAn7iée Sociologique (1904-1905).

Pour être un peu étroites et incomplètes, les analyses de Darmesteter ne sont cependant pas inexactes, à condition de les ramener à leur juste valeur. Les changements des sens s'opèrent bien, comme il l'a montré, tantôt par enchaînement, tantôt par rayonnement, mais ce sont là des résultats et non des causes.

Il n'en est pas de même en ce qui concerne l'usure des images, encore qu'il convienne de faire certaines restrictions. Le relief des mots va peu à peu en s'efFaçant, comme celui des pièces de monnaie qui passent de main en main. La langue recherche inconsciemment des termes plus é^'ocateurs, qui se substituent aux anciens vocables affaiblis, et elle a recours, à cet effet, à la métaphore, aux restrictions et aux extensions de sens. Le latin vulgaire, par exemple, remplaça caput par testa qui signifiait « pot »; aujourd'hui la valeur imagée de « tête » ayant depuis longtemps disparu, le peuple recourt à des comparaisons analogues en appelant la tète « boule », « poire », « fiole » ou « citron ». Ainsi s'explique l'aversion instinctive du peuple pour les mots savants qui n'ont, pour lui, aucune valeur évocatrice, et qu'il cherche à remplacer par des créations métaphoriques, substituant ballon à aérostat, dépêche à télégramme.

Les langues modernes surtout éprouvent un besoin perpétuel de renforcer le sens des mots. Le journalisme, par exemple, cherche sans cesse des termes plus vigoureux pour frapper le lecteur. Il y a vingt ans, la collision de trains la plus tragique était un accident de chemin de fer : aujourd'hui le

premier tamponnemeiK venu est une catastrophe; les orages se sont changés en cyclones ; les malfaiteurs sont devenus des apaches.

Les mots vaincus et refoulés par des concurrents plus heureux, s'embusquent souvent, avant de disparaître, dans des locutions où ils se cristallisent : les « vaux », n'existent plus que dans l'expression « par monts et par vaux » ; nous ne disons plus « rouelle » au sens de rondelle (petite roue), mais nous avons conservé la rouelle de veau ; l'argot qui dit « battre l'antif » au sens de « mendier », ne se doute plus de ce que signifie antif (antique), vieux mot français disparu depuis longtemps de la langue générale, et qu'il s'appropria au sens d'église (monument antique), puis de « parvis d'église » : « battre la semelle sur le parvis » se spécialisa vite, dans le langage des gueux, au sens de demander l'aumône. D'autres termes en s'usant perdent leur sens primitif au point de devenir des outils grammaticaux, pronoms, adverbes, voire préfixes et suffixes : le français on. comme l'allemand inan plus près de son origine, n'est autre que le mot homme (cas-sujet).

En remontant à l'origine des mots et des sens, on retrouve ainsi de nombreuses métaphores aujourd'hui effacées. Toutefois il ne faudrait pas trop céder au désir de voir dans le langage, suivant le mot d'Emerson, de la poésie fossile. Le pittoresque n'existe souvent que pour l'interprétateur moderne, et la métaphore elle-même s'évanouit plus d'une fois à l'analyse : on se trouve simplement en présence de termes ou de sens correspondant à des usages sociaux très précis à une époque et dans des

milieux donnés. Le salaire était à l'origine l'indemnité donnée au soldat pour son sel; les rivaux^ furent d'abord les riverains, fort enclins, on le sait, aux discussions litigieuses; payer, en latin pacare - c'était apaiser son créancier. Et arriver n'est nullement métaphorique dans le langage des marins. La métaphore peut se produire lorsque le S^me passe de la langue spéciale à la langue generallsmais il est souvent difficile de préciser le moment : un faucon niais désigna d'abord l'oiseau au sortir du nid, puis l'oiseau maladroit - quabte commune à tous les jeunes - et enfin s'apphqua

à l'homme.

Les changements de sens catalogués par les grammairiens sous les noms de métonymie et de synecdoque, sont ceux qui aboutissent à des extensions ou des restrictions de l'acception primitive, d'après des rapports de contiguïté, de cau^lité, etc., existant entre deux idées. C'est la partie pVise pour le tout, le contenant pour le contenu, l'effet pbur la cause — ou inversement : le drapeau, portion de drap qui constituait une partie de l'étendard, est devenu l'étendard lui-même; «boire un verre », c'est boire le contenu d'un verre ; refroidir daq^ l'argot des malfaiteurs, a pris le sens de tuer,d apre§le résultat du meurtre qui cause le refroidissement du corps. Dans tous les cas c'est l'association étroite entre deux idées qui provoque de tels changements : Bureau a passé successivement par les sens « étoffe de bure » (qui recouvre une table), table (recouverte par l'étoffe), pièce (ou se trouve la table), personnel (qui se tient dans la

pièce), divisi6»Ti administrative d'un ministère. L'argot italien, puis français a fait passer escapoucher {scapucciare) au sens de décapiter (puis tuer) — primitivement « enlever le capuchon », puis par extension, la tête (que le capuchon recouvre). L'espagnol appelle espada (proprement « épée »), le matador qui donne le coup final au taureau, avec l'épée. — Beaucoup de ces changements de sens s'associent à l'ellipse.

A côté de la métaphore et de la métonymie qui créent, l'ellipse débarrasse la langue des périphrases en raccourcissant les expressions composées : l'association entre deux termes intimement joints devient si étroite, que l'un des deux suffit à évoquer l'idée, qu'il absorbe à son profit, en éliminant son voisin. Le complément peut aussi bien disparaître que le mot déterminé, sans qu'il soit. facile d'établir une loi à cet égard : ici c'est papier journal qui se réduit à journal, u automobile de douze chevaux » à « une douze-chevaux » ; là c'est dépêche télégraphique qui se raccourcit en dépêche, bâtiment de mer en bâtiment. Le langage des sports — organe d'hommespressés — multiplie les ellipses ^ : nouvelle preuve des relations qui existent entre la langue et le milieu social.

Les influences sociales qui agissent sur les changements de sens, sont multiples et complexes. La disparition ou la création d'objets ont nécessairement une répercussion directe sur. les mots. Les produits commerciaux sont très souvent désignés

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