‹ La philosophie du langageChapitre 33 sur 106 · Cf. A. Dauzat, La vie du langage, 4« partie, ch. IV · texte numérisé non relu

Cf. A. Dauzat, La vie du langage, 4« partie, ch. IV

par leur pays d'origine'ou leur centre de fabrication : la pêche était le fruit de Perse (persica), la baïonnette est originaire de Bayonne, le calicot de Calicut ; le Champagne, le cachemire sont encore plus transparents. Souvent aussi, l'objet porte le nom de son créateur : la guillotine, du docteur Guillotin, comme le populaire eustache, du coutelier Eustache Dubois. Parfois c'est une circonstance toute spéciale qui attache le nom d'un homme à un objet, et qu'il serait impossible de retrouver si les contemporains n'en laissaient le témoignage : la faveur éphémère dont jouit le contrôleur général Etienne de Silhouette fit donner son nom aux portraits d'ombres, alors fort à la mode, de même qu'une ordonnance d'un préfet de la Seine sur l'enlèvement des ordures ménagères a suffi, de nos jours, à faire baptiser les poubelles.

Les circonstances de formation sont parfois tellement particulières que la création, dans une langue d'une vaste extension, peut être limitée à une ville, à un quartier, à une famille. A Lyon, on appelle certains tramways des buffalos parce que — fait oublié aujourd'hui — les premières voitures de. ce genre conduisaient à une exhibition de Bufîalo-Bill. A Paris, il y a quelques années, les tramways à plots firent parler d'eux à la suite des nombreux accidents : dans le vingtième arrondissement, beaucoup de voyageurs dénommèrent alors ploteurs les tramw^ays de TOpéra qui les desservaient, et cette appellation s'est conservée dans le quartier depuis que les plots ont été remplacés par le trolley. Pour ne pas quitter les tramw^ays, les Compagnies

mirent en circulation, voici quelque dix ans, des « baladeuses », désignant ainsi des voitures attelées aux automotrices et remorquées par elles : comme ces voitures étaient à claire-voie, le public, depuis lors, appelle « baladeuses » toutes les voi-' tures à claire-voie, automotrices ou non, tandis que les Compagnies s'en tiennent à leur sens primitif.

La disparition des mots, comme leur création, a très fréquemrtient des causes sociales. Le mot, qui vient souvent avec l'objet, est susceptible de disparaître avec lui, s'il n'a pas pris profondément racine et poussé d'autre sens dans la langue. Les termes sacrés ou « tabous » des idiomes anciens ou primitifs, ont été éliminés rapidement de la langue générale pour se cantonner dans le langage des prêtres ou des initiés. Par un processus inverse, les mots qui. expriment des idées basses ou répugnantes, s'avilissent et tombent dans les bas-fonds. L'anglais a ainsi une foule de termes «shocking » qu'il n'est pas séant de prononcer en bonne société, — comme « pantalon » (masculin ou féminin), cuisses, ventre, etc. — et que la langue expulse ainsi peu à peu en leur substituant des euphémismes tels que « inexpressible » ou « combinaison ». Le français, moins prude, admet de tels mots, mais il en est d'autres cependant qui lui répugnent : il n'y a pas d'autre cause à la disparition de clystère remplacé par lavement — proprement « action de se laver » — et qui se voit menacé à son tour depuis que le même sens lui est exclusivement attaché. Combien avonsnous usé de mots pour désigner les « water-closets »

depuis moins de deux siècles? Les langues et les peuples méridionaux éprouvent, à un degré bien moindre, de telles pudeurs, et conservent fort bien, en général, le terme propre et le mot cru. Différence de mentalité sociale.

Comme les mots, les idées é^'oluent : mais tandis que ces modifications étaient jadis très lentes, elles se sont singulièrement accélérées dans les sociétés modernes : aussi, à notre époque, les idées sontelles presque toujours en avance sur les mots. Un même terme, qui a conservé théoriquement son sens, n'a plus, en réalité, pour nous, la môme valeur que pour nos ancêtres : phénomène d'autant plus caractéristique qu'un mot — on le sait — ne saurait traduire exactement une idée, mais qu'il l'évoque avec les idées voisines qui lui sont associées. Il est certain, par exemple, que royauté était un mot autrement significatif pour un homme de l'ancien régime que pour nous, car il évoquait dans son esprit tout un ensemble d'institutions vivantes, de traditions et de sentiments de vénération auxquels nous sommes étrangers : le terme est pour nous l'étiquette incolore d'une idée abstraite. De même le mot enfer, chez des dévots fervents, éveillait tout un cortège de tourments effroyables que même les croyants d'aujourd'hui ne se représentent plus sous le même aspect. L'affaiblissement de la géhenne éternelle, devenue la simple gêne, est particulièrement significatif.

Par contre, certaines associations d'idées sont susceptibles de se reproduire indépendamment des époques et des milieux sociaux. Quand les coutu-

riers parisiens ont lancé la jupe-cloche, ils ne se doutaient certainement pas que le bas-latin avait donné le nom de « cloche » à un costume féminin, et que l'argot espagnol du xvii^ siècle appelait la jupe campana (cloche). Pour désigner les noms des mois, l'argot des malfaiteurs piémontais a eu recours — plus inconsciemment sans doute, mais par le même jeu d'associations d'idées — aux compai*aisons et aux rapprochements dont se sont servis les auteurs du calendrier révolutionnaire : les w mois de la neige » [trentin dla bianchina), « mois de la verdure », « mois de la vendange » sont identiques, pour l'idée, à nivôse, germinal, ou vendémiaire, avec cette seule différence que Fabre d'Eglantine s'ex- |)rimait en latin*. Le même argot n'a-t-il pas appelé le dimanche «jour du soleil » tout comme l'allemand Sonntag et l'anglais ".SM/î^ay ?

Un autre élément doit être pris en considération : c'est la discontinuité du langage. Dans la transmission de la parole d'une génération à l'autre, certaines évolutions se précipitent. Les enfants ne conservent que la ou les significations les plus fréquemment entendues, tel mot perd ses sens accessoires, et le sens principal, qui est conservé, se trouve par là même modifié. Ainsi le mot saoul, observe M. Meillet, avait une nuance indulgente lorsque, appliqué à l'ivresse, il existait avec le sens" de « rassasié » : quand il a perdu cette signification, j il est devenu aussi précis et aussi brutal que ivi^e. Le

1. Et que la valeur des dénominations varie suivant les conditions cliraatériques : ainsi le mois de la vendange est septembre en argot piémontais.

même phénomène se produit à nouveau dans la langue populaire de Paris où, par un euphémisme analogue, l'adjectif mûr se substitue à « saoul » : déjà chez les enfants le mot n'éveille plus l'image qui lui a donné naissance — le fruit mûr qui se penche sur la branche, prêt à tomber — et traduit simplement l'idée de l'ivresse.

Un des facteurs les plus importants pour les changements de sens — et qui a été longtemps négligé — c'est la forme, l'aspect phonique des termes.. En vertu d'associations d'idées auditives, les mots s'apparentent en raison de leur physionomie, de leur structure, et se prêtent dans la langue un mutuel appui. Voyez ce qui se passe chez les gens du peuple qui veulent répéter des mots savants, désignant des choses précises et connues d'eux, mais qui sont des isolés, des intrus dans leur langage, qui n'évoquent rien à leurs yeux : inconsciemment ils s'efforcent, pour les fixer, les accrocher dans leur mémoire, de les rattacher, lorsqu'ils le peuvent, à des termes connus. L'ouvrier à qui on a dit pour la première fois du laudanum^ à répété de Veau danum — voire de Veau d'ânon^ parce que la première syllabe a éveillé immédiatement l'idée de l'eau dans son esprit : c'est l'étymologie populaire, si fréquente dans toutes les langues.

L'influence homonymique — ou quasi homonymique — est tellement impérieuse qu'elle s'exerce en dépit du sens : lorsqu'on discuta la loi sur le repos hebdomadaire, le mot devint hebdromadaire dans la bouche des gens du peuple comme s'ils s'étaient donné le mot, en réalité le plus inconsciemment du

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monde* par une association d'idées, purement phonétique et mécanique, avec dromadaire. C'est ainsi encore que « père » a rendu « vipère » masculin dans de nombreux patois. Parfois l'assimilation ne porte que sur la finale : le carbonate (de soude), vulgarisé pour le nettoyage, est devenu la carbonade dans la langue populaire, parce que le peuple ignorait le suffixe ate, tandié qu'il avait salade^ panade^ limonade, etc.

Les mots voisins par la forme — et, plus ou moins, par le sens, — peuvent s'influencer, s'amalgamer par réactions réciproques. Ouvrir est le produit d*une fusion de ce genre, en latin vulgaire, entre * aprire {aperire) et * coprire {coopprire), — l'italien grève, d'un croisement entre ^/Yue et /eue. Les contraires, on le voit, peuvent se rejoindre aussi bien que les semblables, car une idée évoque aussi bien l'idée contraire que l'idée voisine. Il n'est pas jusqu'aux mortels adversaires, les Gibelins et les Guelfes, qui ne se soient accommodés en Italie, sur le terrain linguistique, Ghibellino ayant prêté son initiale à l'ancien Guelfo pour le changer en Ghelfo.

Dès que la phonétique éloigne deux termes apparentés, au point de rendre leur rapport de forme plus difficile à saisir, les sens ne tardent pas à diverger. Depuis que le changement de u en /"a éloigné vif de vive, dans l'esprit populaire, l'adjectit s'est peu à peu séparé du verbe par son sens, et des expressions comme « le mort saisit le vif », do[)uis longtemps archaïques, ne sont plus comprises de la

1. Jusqu'au jour où, la plaisanterie et la réflexion entrant en jeu, on parla du « repos des dromadaires. »

majorité. De même sage s'est écarté de savoir lorsque la phonétique eut infligé un traitement différent à * sapius d'une part, sapereAe l'autre.

Dans ses remarquables études de géographie linguistique, M. Gilliéron a insisté, avec raison, sur l'importance de l'homonymie dans l'histoire des langues. Parfois la rencontre de deux homonymes produit un choc mortel pour l'un d'eux. D'après la phonétique des patois gascons, gallus (coq) et * cattus (chat) devaient aboutir au même mot gat. Or si le chat est ainsi désigné dans toute la région oii l'homonymie se serait produite, on a eu recours à un autre terme — métaphore ou comparaison (vicaire, faisan, etc.) — pour désigner le coq, et le représentant du latin gallus a disparu, parce qu'il était impossible de nommer par le même mot deux animaux domestiques aussi distincts que le coq et le chat^.

Parfois, au contraire, une attraction peut se produire, par exemple s'il s'agit d'une bête sauvage et d'une bête de basse-cour. En Auvergne, gallus est devenu dzo (ou dzâou), tandis que le geai se dit dzè (ou dzâï) : par analogie de forme, ce même terme « geai » désigne aussi parfois le coq, et, pour spécifier, le nom du geai se précise « dzè de bôou » (geai de forêt). Dans la même région, le latin asinus a abouti au nord à ane ou ène, au sud à ate : là il s'est trouvé en contact homonymique avec le mot désignant le hanne{ton), et qui était devenu aussi ane; mais, ce qui prouve l'attraction, c'est que là où « àne » devient ène, « hanneton » prend la même

1. Cf. Revue de philologie française, 4« trimestre 19i0, pp. 28.J-287

forme, qui n'est pas justifiée par la phonétique ^ ; au contraire, dans tout le domaine où « âne » est aze, l'attraction ne s'est pas produite, la forme des deux mots étant trop différente.

Voici encore un effet curieux de l'iiomonymie. L'ancien français avait deux mots harpe, l'un signifiant « griffe », l'autre désignant l'instrument de musique bien connu. De « griffe m, l'argot des malfaiteurs tira le sens de « barreau de prison », et appela « pincer de la harpe » le fait d'être sous les verrous. Mais comme la harpe signifiait aussi instrument de musique, l'analogie — cette fois de sens — produisit <( pincer de la guitare » ou « du violon », et c'est ainsi que violon est arrivé à prendre le sens de u prison », parce que deux mots « harpe » se sont rencontrés jadis avec des sens différents. La dérivation synonymique est très fréquente en ,argot : lorsque « nettoyer », par exemple, eut pris le sens de voler, la même acception fut étendue ensuite à fourbir, polir, etc.

La forme des vocables joue encore un rôle en ce qui concerne les mots trop courts. Par suite de l'action des lois phonétiques, qui tendent sans cesse à contracter les mots, on aboutirait, surtout dans certaines langues comme le français et l'anglais, à n'avoir plus que des monosyllabes, si la langue ne réagissait par la dérivation, la composition et les emprunts. Les mots trop courts manquent d'individualité et créent de nombreux homonymes qui causent une gêne pour la langue.

1. L'è de ène est dû à la présence ancienne d'un s {asinus, osne, aène).

évOLL-TIOXS ET FORMATIONS SPONTANÉES 101

Tandis que les influences littéraires ralentissent et réfrènent les évolutions des sons et des formes grammaticales dans les langues modernes, elles sont impuissantes vis-à-vis des changements de sens, qui vont au contraire en s'accélérant avec le développement de la civilisation. Les mots s'usent et se renouvellent plus vite dans la vie contemporaine, même chez un individu donné : chacun peut le cons tater autour de soi.

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