CHAPITRE II Les emprunts et les formations consclentbo
Les emprunts populaires : éléraenls phonétiques et grammaticaux; mots importés, conditions historiques, rôle des langues spéciales, changements de sens. — Créations savantes : catégories, sources, modes de formation. — Comment s'assimilent les mots savants et les emprunts.
Une langue ne se renouvelle pas seulement à l'aide de son propre fonds. Les emprunts sont fréquents d'un idiome à l'autre. Sur quels éléments du langage sont-ils susceptibles de porter?
Les emprunts de sons ou de formes grammaticales ne se produisent que dans des circonstances spéciales. Ils supposent, soit la coexistence de deux langues sur un territoire donné, — par exemple à la suite d'invasions comme celles des Barbares. — soit la présence d'une langue littéraire et officielle en face de patois socialement déchus. Même dans ces deux cas, les emprunts phonétiques et morphologiques sont rares, — ce qui s'explique, car ils affectent la structure intime de la langue. On peut citer l'ancien français, qui emprunta au germanique Vh aspiré, et un type de déclinaison dans certains féminins {nonne, nonnain). Les patois modernes, eux-
mêmes, jusqu'au jour de leur disparition, empruntent fort peu de sons et de formes grammaticales à la langue littéraire, — par exemple au français : c'est surtout le « français régional » qui se modifie peu à peu sous l'influence de la langue de la capitale, par un effort généralement conscient, en substituant, par exemple, oua à ouè {oi de loi, moi. etc.), en corrigeant les pluriels, les féminins, les conjugaisons des verbes.
Mais entre deux langues socialement égales ou qui régnent chacune sur un territoire différent, il ne se produit aucune influence de ce genre : on n'a jamais démontré qu'une langue ait emprunté une parcelle de sa phonétique ou de sa morphologie à une langue voisine, un patois à un patois voisin.
Au contraire, les emprunts qui portent sur le vocabulairesont extrêmement fréquents. Les idiomes n'échangent pas entre eux des sons ou des formes, mais des mots. -
L'existence de suffixes d'origine étrangère ne contredit pas cette assertion. On sait comment se forment les suffixes, par suite de la répétition d'une même terminaison à la fin de plusieurs substantifs, adjectifs ou verbes. Lorsque le germanique eut donné à l'ancien français un certain nombre de mots finissant en aud, et, plus tard, l'italien divers termes en uche, la langue adopta ces finales et s'en servit comme de suffixes en les adjoignant à d'autres mots. 11 s'agit donc là d'une création et non d'un emprunt : et ceci est si vrai que la finale aud, on le sait, n'était pas un suffixe en germanique, mais un mot indépendant — icald = forêt — qui entrait en
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composition comme second élément de noms propres (Re'm-tcald, Renaud, Raynaud ; Grim-ivald, Griniaudjit.Grimakli; ^e?'-?(;a/rf,Giraud,it.Geraldi,etc.).
Les emprunts sont soumis avant tout à des conditions sociales. On sait que les objets vendus dans le commerce tirent souvent leur nom du lieu de production ou de fabrication : les pays industriels et ^igricoles. qui vendent beaucoup à l'étranger, exportent ainsi des mots en même temps que des produits. L'objet conserve souvent le nom qu'il avait dans son j»ays d'origine : au xvi® siècle, le français a emprunté à l'italien — mots et choses — baldaquin., balustrade, raleçoyi, camée, camisole, capote, casaque, etc. — comme il avait pris, quelques siècles plus tôt, à Tarabe, alcali, alcool, borax, julep, sirop. Toute l'Europe a emprunté à l'Amérique le nom du tabac, H celui du thé à la Malaisie, patries originaires de ces produits. Les mots français s'en vont avec nos modes aux quatre coins du monde; le fait est encore plus signiilcatif pour les termes culinaires, à tel point qu'en Italie, il y a quelques années, la Cour dut consulter l'Académie de la Grusca pour savoir quel mot indigène pouvait être substitué à menu.
La vie de tels mots est parfois fort agitée. Au moyen âge, l'arabe viockayyar (nom d'étoffe), donne en France mocaiarrf^, et en même temps passa par l'Espagne en Angleterre, ou il prit la forme mockaire, puis ??io/îa2V ; au xvi^ siècle, înoAair traverse le détroit
1. On trouve encore moncayar dans Malherbe ; ce mot a abouti, par une transposition curieuse, à camoiard, que donne Littré (A. Thomas, Essais de philologie française, p. 259).
et devient moire en français. Par un chassé-croisé, le mot revient en France à la fin du xix* siècle, avec un sens un peu différent, sous la forme mohair, tandis que les Anglais, en revanche, nous reprennent moire.
Une langue étrangère, surtout lorsqu'elle est l'organe d'une civilisation supérieure, exporte, non seulement des choses, mais des institutions et des idées nouvelles. Le latin, dès les m* et iv'^ siècles," fournit beaucoup de termes aux langues germaniques : les mots allemands actuels Keller. schreibeu, Tisch, Pfirsche, Kaese, Pflanze, Bischof viennent respectivement, et par la voie populaire, de cellarius, scribere, discus, persica, caseus, planta, episcopus. Certains de ces mots ont été transmis par le latin aux langues slaves, tel Ccesar, emprunt très ancien du germanique^, devenu kaiser en allemand, czar en polonais, tsar en russe. L'anglo-saxon, quoiqu'il fût moins en contact avec l'empire romain que d'autres dialectes germaniques, avait cependant d'assez nombreux emprunts latins, dont M. Bréal a jadis donné la liste.
Les emprunts se multiplient en raison des rapports qui existent entre les peuples. Dans l'histoire de chaque langue on remarque que l'origine des apports varie suivant les époques et les circonstances sociales. Le gallo-roman, du vi'^ au ix^ siècle, et de même les dialectes du nord de l'Italie, ont pris beaucoup de mots aux idiomes des Germains qui vivaient sur lé même sol et n'adoptèrent qu'à la longue la
1. Comme l'atteste le mot Kaiser, emprunté à une époque où Csesar se prononçait encore encore Kaesar.
langue de la majorité. Les croisades importèrent divers mots arabes dans l'Europe occidentale ; le contingent des termes arabes est beaucoup plus fort en Espagne, surtout en Andalousie, où la domination arabe dura plusieurs siècles. Si la guerre de Cent Ans n'a pas laissé de mots anglais en France, c'est que la noblesse anglaise, — d'origine normande — parlait encore généralement le français à cette époque, et que le roi d'Angleterre recrutait sur le continent la plupart des bandes de routiers à son service. Mais plus tard les guerres d'Italie, d'Espagne, la guerre de Trente Ans, importent successivement en France de nombreux termes italiens, espagnols, allemands. La conquête de l'Angleterre par les Normands s'est traduite par un apport considérable de mots français dans le lexique primitif anglo-saxon, et, au XIX'' siècle, les relations étroites entre la France et l'Angleterre provoquent de nouveaux échanges.
La proportion des emprunts français est bien plus considérable dans l'allemand de Suisse que dans l'allemand d'Autriche ou de Saxe.
L'analyse des emprunts peut éclairer l'histoire des langues. Les divers argots des malfaiteurs sont particulièrement suggestifs à cet égard. Tandis que l'ancien argot espagnol [germania] ne renfermait aucun élément bohémien, les emprunts à la langue = gitane sont au contraire nombreux dans l'argot moderne (calô). ce qui prouve que les relations entre les malfaiteurs et les gitanes sont relativement récentes. Le 7'o^?t'e/5c/i (argot allemand) est imprégné de termes hébraïques, qui indiquent dans quels
milieux il s'est développé. L'argot français, jusqu'à la fin du xviii* siècle, ne renferme, pour ainsi dire, aucun apport allemand ou anglais; il foisonne, en reA^anche, d'éléments méridionaux, provençaux d'abord, italiens ensuite : on en conclura que les malfaiteurs français n'ont eu aucun rapport avec leurs collègues d'Angleterre et d'Allemagne, tandis qu'ils avaient des relations étroites avec les bandits provençaux et italiens. L'histoire confirme Thypothèse et nous montre que précisément les malandrins avaient des points de ralliement forcés dans le sud-est : les galères et les bagnes de Provence. Et précisément les emprunts provençaux apparaissent en argot aussitôt après la création de la peine des galères (embarquement à Marseille), pour cesser avec la suppression du dernier bagne, celui de Toulon.
La proportion des emprunts dans les différentes langues est extrêmement variable, en raison des circonstances historiques. Dans les langues modernes, elle atteint son maximum en anglais, et, pour les idiomes romans, dans le roumain, qui, isolé entre des dialectes slaves et magyars, a subi, de leur part, une forte pénétration. Mais partout les emprunts, incessamment renouvelés, finissent, avec les créations savantes, par refouler peu à peu l'ancien vocabulaire. Si Ton calculait, dans la langue romane la mieux conservée — par exemple l'italien — ce qui reste du vocabulaire purement latin de l'époque d'Ennius, avant les emprunts grecs et autres, on se trouverait en face d'un contingent fort réduit. De même les racines purement germaniques sont en
minorité, non seulement en anglais mais encore en allemand.
/ Les emprunts se sont opérés généralement — c'est là une vue très féconde de M. Meillet — par la voie des langues spéciales. Celles-ci importent les mots d'un langage technique étranger, pour les verser ensuite dans la langue générale.
Prenons par exemple les termes de marine. Les Grecs les avaient empruntés aux Phéniciens, leurs maîtres dans l'art de la navigation, et les passèrent ensuite aux Romains. Les Northmans, peuple essentiellement marin, en s'installant dans l'ouest de la Neustrie, y importèrent de nombreux mots Scandinaves, relatifs à leurs anciennes mœurs. Et lorsque le français, formé loin des rivages de la mer, autour de Paris, eut besoin de termes de navigation ou de pêche maritime, il dut procéder par voie d'emprunt au langage des habitants des côtes : c'est ainsi que la plupart de ces mots, en français, sont d'origine normande {crevette = chevrette, conot, amarrer, digue, falaise, matelot^ quille, etc.) ou provençale (carguer = charger, cap (même mot que chef), dorade = dorée, gabarit, etc.)
Le vocabulaire militaire n'est pas moins curieux à examiner. Les Germains apprirent d'abord l'art de la guerre à l'école des Romains, et ils empruntèrent de nombreux mots relatifs à l'équipement, aux fortifications : ainsi castrum (camp) a donné l'anglosaxon ceaster, qui est resté dans certains noms de lieux (Chester). Vainqueurs et envahisseurs à leur tour, les Barbares donnent maints termes militaires au français (comme à l'italien, voire à l'espagnol) :
baudrier j butin, cotte, éperon, flèche, guerre, haubert, heaume, maréchal, sénéchal, etc. Les guerres d'Italie, d'Espagne, de Trente Ans provoquent des échanges de vocables analogues : rappelons, en français, arquebuse, barricade, brigade, carabine, cartouche.., (italiens); colonel, espadon, infanterie... (espagnols); bivouac, havresac, lansquenet... (allemands). Lesguerres de la Révolution et de l'Empire, après celles de Louis XIV et Louis XV, ont importé beaucoup demots français dans le vocabulaire militaire allemand : Bataillon, General, Lieutenant (ou Leuinant) ;, Kanone, Lanze sont plus anciens.
Les termes ecclésiastiques ont été empruntés par le latin au grec qui fut le véhicule du christianisme dans l'est et le centre de l'empire romain : ecclesia (éxxX-rjc'a), presbyter (rros^rêÙTcpo;), christus {ypicTÔc), parabola (TrapaCoXrj), episcopus {kr.ia-/.o-o^). Beaucoup pénétrèrent dans les langues germaniques, comme christus, episcopus (ail. bischof, angl. bishop).
Le français a été un grand exportateur de termes culinaires. Walter Scott observait déjà dans Ivanhoé que les animaux de boucherie vivants avaient conservé les anciens noms anglo-saxons — ox (bœuf), calf (veau), sheep (mouton), pig (ou hog) (porc) — tandis qu'ils étaient désignés sous le nom de beef, veel, mutton eipork, lorsqu'ils étaient préparés pour être dégustés sur les tables. Le menu, le buffet, le restaurant, Vhôtel, qui ont passé aujourd'hui, à peine altérés, dans la plupart des langues européennes, attestent notre vieille réputation de gastronomes.
Faut-il s'étonner si, un peu partout, les termes de sports sont empruntés aux Anglais, qui sont passés
maîtres dans ces exercices? Il s'agit, bien entendu, des sports anglo-saxons, comme les courses de chevaux, la boxe, le foot-balJ, etc. Dans certains sports récents, tels la bicyclette et surtout l'automobile et l'aviation, c'est au contraire la France qui «est exportatrice de mots comme d'appareils.
Dans leur trajet à travers les langues spéciales, les emprunts changent souvent d'acception à l'une ou à l'autre de leurs étapes. Les mots religieux empruntés au grec par le latin ont été détournés de leur sens primitif et spécialisés par la langue ecclésiastique : Itticxotcoç « surveillant » est devenu « évêque » ; êxxXïiaia « assemblée », a passé au sens d' « assemblée des fidèles », plus tc^rd d' « église » (qui abrite les croyants) ; 7:apa6oXrj, « parabole », est ensuite la parole divine ^qui s'exprime de préférence par symbole), puis la parole tout court; /piato; est l'oint (du Seigneur) par excellence, donc le Christ.
Tout en bas de l'échelle sociale, l'argot des malfaiteurs s'est servi de procédés analogues. Quand l'argot français a emprunté castu au provençal {castèu), il a donné à ce « château » la valeur nouvelle de « prison » — le château du malfaiteur; les termes escoffier, escapoucher^ tirés de l'italien scuff\are^=i décoiffer, 5capMccza?'e = décapuchonner, ont abouti, par extension de sens, à « décapiter », puis simplement « tuer ».
Suivant les voies d'emprunts ou les qualités sociales des langues en présence, les termes importés sont susceptibles de prendre des sens péjoratifs ou nobles qu'ils n'avaient pas dans leur idiome d'origine. Le mot espagnol wu/er (femme) a pénétré
dans la langue populaire parisienne, sous la forme moukère, lors de l'Exposition de 1889, par Tintermédiaire des Maures et Arabes, plus ou moins mêlés d'Espagnols, qui organisaient les spectacles de danses du ventre. Comme leurs femmes étaient en général assez peu respectables, le mot s'introduisit avec un sens péjoratif, qu'il a gardé.
Au contraire, les termes que les patois empruntent à la langue littéraire sont réservés aux acceptions nobles, tandis que leurs doublets indigènes, quand ils existent, sont relégués aux emplois inférieurs. Dans certains patois savoyards, le sens de « père » et « mère » est dévolu pour l'homme aux formes. tirées du français, pire, mire, et pour les animaux aux vieux mots patois pare^ mare.
Très souvent la parenté de ces doublets n'est pas perçue par les patoisants, alors même qu'elle semble sauter aux yeux. Lorsque les chaînes de montre, voici un siècle environ, commencèrent à se vulgariser en Auvergne, on leur donna le nom français, transformé par la phonétique en tsina, sans se douter que le mot était déjà représenté en patois par tsadena (terme désignant les grosses chaînes des chars, des portails, etc.^ Ces mêmes patois n'ont pas reconnu le mot eau dans pot à Veau, qu'ils ont adopté sous la forme potalô, — alors que « l'eau » est chez eux Vêga, — ni le mot rond dans « bonnet rond » devenu bounéron, et parfois même hourénon («rond» s'y dit redon). Les répartitions, entre doublets qui généralement s'ignorent, sont fort intéressantes à étudier^.