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Cf. A. Dauzat, La vie du langage, pp

A côté des emprunts populaires, les créations conscientes des mots forment une catégorie jadis peu importante, mais do jour en jour plus nombreuse en raison des progrès de la science, de la civilisation, du commerce. Ces termes sont désignés d'ordinaire sous le nom de « mots savants », dénomination qui n'est pas rigoureusement exacte, car une grande partie de ces termes sont dus à des industriels, des inventeurs, voire des écrivains assez peu érudits. Les trois principales sources des mots savants sont en effet les nomenclatures scientifiques, les inventions nouvelles et les néologismes littéraires.

Les créations conscientes ne relèvent nullement du domaine de la fantaisie. Si chaque individu est libre de forger les mots qu'il lui plaît, ceux-ci n'ont chance d'être admis par la communauté que s'ils obéissent à certaines règles, souvent très précises, s'ils sont conformes aux types courants. Darmesteter a consacré jadis un ouvrage à la formation des mots nouveaux en français, qui rentrent tous dans des cadres bien déterminés. Là encore s'exerce la réaction sociale — venant, cette fois, de l'élite intellectuelle — pour rejeter ou corriger le terme mal venu : on connaît l'histoire récente de taxamètre, que les protestations des puristes firent changer en taximètre. Dans l'histoire des langues, on ne trouve aucun mot fabriqué de toutes pièces : on cite parfois gaz, syphilis^ mais nous ignorons sur quels patrons ces mots ont été découpés, il n'en résulte point qu ils aient été créés ex nihilo.

Il y a plusieurs catégories de mots savants. D'abcrd les emprunts étrangers opérés parla voie littéraire, et qu'il est souvent très difficile de distinguer des emprunts populaires : la démarcation est parfois impossible à établir. On reconnaîtra généralement les emprunts savants à ce que, transmis par l'écriture et non par l'oreille, ils respectent les règles de l'orthographe originaire et se préoccupent fort peu de l'accent tonique, tandis que la langue populaire procède en sens inverse : ainsi sont savants, en français, tous les termes musicaux empruntés à l'italien au xviii' siècle, comme adagio, jnano, concerto, etc., et une grande partie — la majorité peut-être — des termes sportifs importés de l'anglais au siècle suivant. Il en était de même des termes helléniques que l'élite intellectuelle romaine avait adoptés à l'époque de Cicéron et d'Auguste, et que le snobisme affectait même de transcrire en lettres grecques, au milieu de phrases latines, sur les tablettes et dans les manuscrits. Mais il arrive fréquemment que le terme est assimilé dès l'origine et introduit dans la langue sous la même forme que les emprunts populaires : si i^ous ne savions, par exemple, que les économistes acclimatent en ce moment le mot ferroviaire et les pédagogues analphabétisme — tirés respectivement des mots italiens ferroviario, analfabetismo — nous pourrions croire que le premier est un emprunt populaire et que le second a été créé directement en français sur le modèle du grec.

Les emprunts aux langues anciennes — au latin et surtout au grec — constituent à l'heure actuelle

la principale source des mots savants. Ces créations sont surtout nombreuses en français et en italien d'où elles rayonnent sur les autres langues, à te point que la susceptibilité germanique s'en est par fois émue, jusqu'à rejeter, par exemple, des dénominations officielles d'Allemagne, le mot Telephon^ entaché de romanisme, et remplacé par la composition indigène Fernsprecher. En général, au contraire, de semblables termes, qui facilitent les rapports internationaux, sont admis partout, et il existe des conventions pour les nomenclatures scientifiques.

Les emprunts aux langues anciennes revêtent deux aspects.

On a d'abord importé des mots qui ont réellement vécu en grec ou en latin, soit tels quels comme oremus, ad libitum, fac simile, — la plupart de ces décalques remontant au latin scolastique et ecclésiastique qui était véritablement vivant et parlé — soit en adaptant ces mots à la physionomie générale de la langue : c'est le cas pour l'immense majorité d'entre eux. Des mots savants de cette nature remontent, en français, à l'époque de Charlemagne : on forma alors, d'après angélus, apostolus, humilis, pallium, etc., angele, apostele. humele, pallie... qui, accentués sur la première syllabe, sont devenus aujourd'hui ange, apôtre, humble, poêle (cordons du — ). Les formations grecques ne datent que de la Renaissance.

Mais le vocabulaire des langues anciennes luimême était impuissant à traduire 4es besoins sans cesse croissants des sciences et de la civilisation. Ici le néologisme savant s'affirme créateur, dans

des limites, toutefois, bien déterminées. Avec des radicaux grecs ou latins, et sur le modèle de la composition et de la dérivation de ces langues, il façonne des mots tels qu'ils auraient pu exister et les transpose ensuite dans sa langue. Ainsi sur le modèle de agricultura, on crée *aquicultura, d'où aquiculture. Ce procédé avait déjà été employé par le latin du moyen âge qui, par exemple, de qualis et quantus, avait dérivé qualitas et quantitas, sur le modèle de bonitas, etc. Rien ne s'improvise dans le langage, même dans les créations savantes et réfléchies : l'analogie reste maîtresse, et on ne fait que développer des tendances antérieures.

Sans doute, dans ces créations Cin n'a pas toujours respecté le génie des langues anciennes, ni pour le sens, ni pour la forme. Il est certain que si * TsÀTjYpacpoç avait existé en grec ancien, il aurait eu un tout autre sens que celui de « télégraphe », et tout le monde convient que la signification de philatéliste est tirée par les cheveux i. Quant à la forme, il est évident que des combinaisons gréco-latines, comme autoclave ou bicyclette, sont essentiellement hybrides. — Il n'en est pas moins vrai que les néologismes obéissent à un ensemble de règles dont ils s'écartent fort peu.

L'influence savante se manifeste enfin par la diffusion de nombreux préfixes et suffixes, d'origine latine ou grecque, qui favorisent la création de mots

1. Le mot se décompose en effet ainsi : ami + exempt de charge -f- suffixe. De là à « amateur de timbres-poste » il y a un peu loin, même si on considère la lettre timbrée comme » exempte de charges » (c-à-d. affranchie).

nouveaux, pouvant ainsi se multiplier à l'infini. La chimie moderne, notamment, a eu recours à ce procédé, qui lui a permis de faire face aux besoins d'une nomenclature très riche ^

Les mots savants, comme les emprunts étrangers même opérés par la voie populaire, sont susceptibles de diverses réactions dans la langue. Ils ont en effet une physionomie phonétique hétéroclite et ne s'apparentent pas sensiblement, en général, aux vocables indigènes : à ce double point de vue, ils ont besoin de s'assimiler. Les nécessités d'assimilation varient suivant la parenté linguistique plus ou moins grande des langues en présence : ainsi les emprunts latins s'acclimatent plus aisément, sont moins dépaysés en italien qu'en français et surtout qu'en allemand; le français accepte bien mieux les mots venus d'autres langues romanes, comme l'italien, que les termes germaniques, particulièrement rébarbatifs à son oreille. A un autre point de vue, le besoin et la faculté d'assimilation varient suivant les langues : l'italien répugne plus aux mots « barbares » que le français, et celui-ci plus que l'allemand : l'allemand de Suisse, surtout, absorbe, sans

1. Pour une nomenclature plus riche encore, l'histoire naturelle — suivant les habitudes des premiers maitres qui écrivaient encore en latin — a donné aux genres et aux espèces des noms à forme purement latine, soit empruntés au grec, soit formés par composition, soit dérivés de noms propres de personnes ou de lieux. Les ressources des langues vulgaires ne permettaient pas de dénommer, par exemple, les quarante mille espèces de coléoptères qui vivent sur le globe.

les digérer, une quantité considérable de mots français, et on arrive à des phrases extraordinaires, comme j'en ai cité dans la Suisse moderne^ — où il ne reste plus guère d'allemand que la syntaxe.

L'assimilation peut être purement phonétique, lorsqu'il s'agit de sons impossibles ou difficiles à prononcer pour le peuple. Tantôt on recourt au son le plus voisin : la jota espagnole est traduite par A^ en français populaire moderne, moukère [mujer), tandis qu'au contraire l'espagnol a rendu naguère le ch français par Idi jota [chef >-jefe). Deux langues en contact permanent ont tout un système de correspondances de sons 2. Les combinaisons gênantes sont disloquées ou assimilées. Le groupe pn gêne beaucoup le peuple de Paris : aussi entend-on dire tour à tour « un peneu » (de bicyclette) et u une carte joleumatique ». L'hiatus incommode de aéroplane provoque aréoplane.

C'est ainsi que les mots savants et les emprunts sont particulièrement sujets aux accidents phonétiques et sont affectés, beaucoup plus souvent que les termes indigènes, par les évolutions spéciales dont j'ai parlé plus haut : dissimilation, métathèse, etc.

Mais l'analogie s'exerce avec ^lus de puissance

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