Lenz, Zeitschrift fur romanische Philologie, t. XV
L'unité politique ne suffît pas, d'ailleurs, à assurer le maintien de l'unité linguistique. Ainsi la France, dès Glovis, a acquis son unité politique : n'empêche que le lien social, sous les faibles monarchies mérovingiennes et carolingiennes, était trop relâché pour empêcher la diversification dialectale. Les divergences, une fois nettement établies, vont en s'accentuant. même si le pays vient à recouvrer son unité sociale : la différenciation des patois de France n'a cessé de s'accroître du xv* siècle au xix% en dépit de la forte centralisation.
Après les facteurs sociaux, voici les facteurs géographiques souvent connexes. L'observation montre que la variété des dialectes augmente ou diminue en raison de la configuration du sol; elle est plus grande, par exemple, dans les montagnes que dans les plaines. D'après la configuration même du terrain, les habitants des plaines sont restés en relations plus étroites entre voisins, ils ont mieux conservé leur cohésion autour d'une métropole, ils se pénètrent réciproquement, tandis que lés montagnards vivent plus isolés les uns des autres : et nous revenons ainsi, par un simple détour, aux phénomènes sociaux.
Mais on peut se demander si le climat, la situation orographique, le genre de vie n'exercent pas une répercussion sur la formation des dialectes, si d'autre part les différences de races n'y concourent pas. Problèmes extrêmement délicats et qui, jusqu'à présent, s'ils ont séduit beaucoup de chercheurs, n'ont pas encore été nettement élucidés, même dans leurs grandes lignes.
Remarquons d'abord que la notion de race ne se
présente pas pour le linguiste comme pour Tanthropologiste. Le linguiste envisage la race comme un groupe social d'individus vivant dans des conditions analogues, ayant parlé la même langue pendant un certain nombre de générations, et possédant, par suite, une similitude d'associations d'idées, d'habitudes phoniques, et sans doute aussi — mais ici la réserve s'impose — d'organes vocaux. Envisagée dans ce sens, l'influence de la race sur l'évolution des langues et la formation des dialectes apparaît comme infiniment probable : mais il est difficile de la préciser.
Voici comment raisonnent — sur le terrain phonétique, qui est le plus précis, — les partisans des influences ethniques :
La phonétique expérimentale a établi d'une façon indiscutable que les évolutions des sons du langage sont déterminées par des nécessités physiologicoanatomiques, par les dispositions et la structure des organes vocaux. L'expérience prouve d'autre part qu'un changement donné dans la prononciation se produit simultanément, à la même époque, sur un territoire parfois très vaste, parmi des populations n'ayant souvent entre elles aucun lien politique ni économique. Pour rendre raison d'un tel phénomène, ne faut-il pas qu'il y ait une nécessité physiologique commune chez tous les individus d'une aire phonétique, dont le langage subit la même évolution? Il est aisé de concevoir que les organes de la parole — comme les autres" — évoluent parallèlement chez des hommes de même race, habitant un même sol, sous les influences d'un même milieu : et avec eux se
modifient les sons, qui suivent les évolutions des organes.
Cette argumentation est séduisante : la liaison entre les phénomènes ethniques et phonétiques, l'influence de la race sur l'évolution du langage, apparaissent sans doute très vraisemblables. Mais la complexité des faits, l'incertitude ou l'absence de nombreuses données, permettent rarement d'établir cette corrélation dans des cas rigoureusement déterminés*.
Pour nous en tenir à la phonétique, l'influence ethnique peut se manifester sous trois aspects.
De deux populations hétérogènes coexistant sur un même territoire, l'une transmet à l'autre des sons qui appartiennent en propre à son langage. Ainsi les Germains, entre le vi^ et le ix*^ siècle, ont donné aux Gallo-Ruiiiaïus ïh aspiré. C'est un cas assez spécial, et ce n'est pas aux phénomènes de cette nature qu'on fait allusion en général quand on parle d'influences ethniques.
Une population change de langue : elle altère immédiatement la langue nouvelle suivant ses habitudes phoniques. C'est un phénomène facile à observer chez les nègres ou les Arabes qui parlent une langue européenne. Mais doit-on appliquer ce principe aux substitutions d'idiomes qui se sont produites jadis en Europe, et expliquer par une prononciation du latin àlagauloise, à l'ibère, etc., les évolutions divergentes qui se sont manifestées en Gaule, en Espagne et en Italie? C'est fort douteux. Telle était la théorie d'Ascoli : mais il a été facile de la réfuter en prou-
1. J'en donnerai un exemple personnel en parlant de la mé- *^^4e sociologique. (Gi-dessous, pp. 253-262).
vant que les évolutions dont il faisait fonds étaient bien postérieures à la substitution des langues. Il y a sans doute des cas spéciaux où on peut observer ce phénomène : ainsi M. Thomas a montré comment le nom du pays de Comenge (Comminges) dérivait de Convcnicum, les anciens Convenx ibères, au moment (le la colonisation romaine, ne pouvant prononcer le r qu'ils ont changé en m^. Mais en général, les popul.itions européennes se sont fort bien assimilé les langues nouvelles qu'elles ont apprises — et qui d'ailleurs étaient plus ou moins apparentées à leurs idiomes antérieurs : Mohl a même montré, on l'a vu, que le latin parlé en Gaule était plus pur que celui d'Italie (par suite de l'action du maître d'école). On peut envisager un peu différemment les influences ethniques. Lorsqu'un peuple apprend une nouvelle langue, les évolutions ultérieures qu'il lui fera subir dépendront de ses prédispositions organiques — li«''es à la race — et pourront se manifester l>endant un temps plus ou moins long. Beaucoup de phénomènes s'éclairent à la lumière de cette théorie. Ce n'est. pas un hasard si les langues germaniques — et elles seules — ont, à trois reprises dans leur histoire, éprouvé le phénomène de la Lautverschiebujig^, qui consiste à assourdir les consonnes sonores [b, g, d. >■ p, /t, t), à aspirer les sourdes (p, k, t, >■ ph, kh, th), et (dans les deux premiers cycles) à