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Cf. ci-dessous la question des dialectes, pp. 171 et

entre les dialectes gascons et saintongeais, tandis qu'on n'observe un tel phénomène ni à l'embouchure de la Loire, ni à celle de la Seine. C'est là une question de peuplement. Les Alpes romanes, sur leurs deux versants, ont été de tout temps habitées par une population identique, ligure à l'origine, à peine celtisée, puis fortement romanisée, et les relations entre les diverses vallées ont toujours été assez étroites. Au contraire la Gascogne et l'Aragon ont vécu depuis longtemps une vie séparée, les Pyrénées centrales, malgré leur moindre hauteur, étant beaucoup plus difficiles à franchir que les Alpes. Nous verrons^ comment la frontière de la Gironde s'explique par une poussée ethnique venue du nord et qui s'arrêta au fleuve.

Le mode de peuplement reparaît avec la question ethnique lorsqu'on envisage les dialectes des îles. Ainsi les patois des îles de Ré et d'Oléron sont extrêmement différents les uos des autres : les premiers se rattachent aux patois de Vendée, les seconds à ceux de la région de Marennes (M. Gilliéron). Il faut donc en conclure que l'île d'Oléron a été peuplée par des populations venues du sud-est — la configuration géographique le faisait prévoir — et l'île de Ré par des immigrants venus du nord — ce qu'on ne pouvait savoir a priori.

La Corse est située dans le golfe de Gènes, à peu près à égale distance des rivages de la Toscane, de la côte génoise et de la Provence orientale. Or ses patois diffèrent considérablement des patois prov^n-

çaux et génois, tandis qu'ils s'apparentent beaucoup [)lus aux parlers de la Toscane méridionale ; ils ressemblent plus encore aux dialectes de Sardaigne. Là encore on pourra faire d'intéressantes déductions sur l'analogie et la population primitive des deux grandes îles, et sur la colonisation romaine venue vtaisemblabloment de l'Etrurie méridionale et du Latium.

L'analyse des dialectes espagnols n'est pas moins intéressante à ce point de vue. Ces parlers offrent le maximum de diversité et d'originalité dans le nord, qui ne fut pas atteint par la conquête arabe. Four l'ensemble de la péninsule, ils s'apparentent assez nettement, du sud au nord, en trois grands groupes correspoi.da il aux trois grandes poussées, aux trois monarchies qui opérèrent la reprise de l'Espagne sur les Musulmans : portugais à l'ouest, castillans et an- 'dalous au centre, catalans et valenciens à l'est.

Les migrations et les mouvements des peuples exercent donc une grande influence sur la formation des dialectes. Dès qu'ils entraînent une séparation complète entre deux groupes d'une population primitivement homogène, la scission des langues en résulte aussitôt. Ainsi s'explique le morcellement ancien de la famille indo-européenne en groupes latin, grec, germanique, celtique, etc., qui formèrent ensuite entre eux des frontières linguistiques extrêmement nettes lorsqu'ils reprirent contact.

La seconde catégorie de segmentation s'opère en raison des milieux sociaux, — indépendamment de

l'extension territoriale de la langue, puisqu'elle peut se produire dans une seule ville, — indépendamment aussi, en principe, de l'union politique et sociale plus ou moins étroite entre les ressortissants d'une même communauté linguistique. La formation des langues spéciales dépend toutefois du plus ou moins grand nombre d'individus qui parlent un même idiome : mais elle est favorisée surtout, non par la diffusion géographique, mais au contraire par l'existence de grandes agglomérations qui aident à la différenciation des milieux soxiiaux : contrairement aux dialectes, les langues spéciales ont tendance à se développer avec les progrès de la civilisation.

Ce sont surtout les sociologues qui ont attiré l'attention sur le caractère des langues spéciales.

« Il existe, a dit M. Van Gennep ^, dans la vie sociale, des conditions spéciales, plus exactement des besoins collectifs spéciaux auxquels répondent des institutions déterminées. Ces besoins peuvent demeurer latents quelque temps, et jusqu'au moment 011 ils émergent dans les consciences individuelles, leur satisfaction demeure potentielle. Mais du jour où l'émergence se produit souvent, à plus de reprises, et chez des individus plus nombreux, et de plus en plus rapprochés par les mêmes besoins, la tendance se manifeste, d'abord sporadiquement et timidement, puis avec une puissance peu à peu accrue, à l'unification des efforts

1. Essai d'une théorie des langues spéciales. {Revue des études ethnographiques et sociologiques, juin-juillet 1908.)

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en vue de la création d'institutions nouvelles nécessaires. »

Le langage spécial doit donc « prendre place dans le développement linguistique normal, comme corollaire du sectionnement, lui aussi normal, des sociétés générales en sociétés spéciales. » Ces langages sont à la fois « un moyen de cohésion pour ceux qui les emploient, et un moyen de défense contre l'étranger, ce mot pris au ^ens vaste qu'on doit lui donner en ethnographie. » Et les sociologues ont montré qu'à l'origine les langues de métiers les plus profanes avaient un caractère sacré et employaient de nombreux termes tabous.

Il y a donc, en marge de la fengue générale, un grand nombre de langues, plus ou moins ignorées, qui se greffent sur l'idiome commun. Les conditions de formation sont avant tout sociales : elles sont subordonnées à l'existence de milieux suffisamment homogènes. Les corporations de l'ancien régime, qui,, tendent à revivre sous une autre forme dans les syndicats actuels, constituaient d'excellents milieux pour le développement des langages de métiers, dont un des types les plus frappants est celui des canuts lyonnais, qui se forma aux xvn^etxviii' siècles au moment où l'industrie de la soierie prenait son essor.

Un exemple de cette émergence des besoins collectifs spéciaux, dont il vient d'être question, c'est l'épanouissement de l'argot des malfaiteurs, que l'on constate en France au xv* siècle. A la suite de la guerre de Cent Ans, les pouvoirs publics, tombés en décomposition, dans le désarroi général, ne reip-

plissaient plus que très imparfaitement leur rôle de gardiens de l'ordre social : les bandes organisées de malfaiteurs se multiplièrent, par suite, sur tous les points du territoire; à ces sociétés spéciales correspondit aussitôt un organe linguistique, qui devait exister auparavant à l'état plus ou moins embryonnaire, mais qui s'épanouit pleinement à cette époque. Au contraire le xix® siècle a vu la disparition des bandes de malandrins ; aux bandits et voleurs de profession, fortement organisés, ont succédé les malfaiteurs d'occasion : la conséquence ne se fit pas attendre : l'argot perdit son indépendance et fusionna peu à peu avec la langue populaire.

Les facteurs sociaux ont une répercussion psychologique nécessaire. La langue spéciale est fonction de la profession. La communauté de métier, la similitude de vie créent une mentalité particulière, conditionnant des associations d'idées analogues. L'ellipse se multiplie dans la langue des hommes de sport, gens pressés qui ne perdent pas leur temps en vaines paroles. Seuls des malfaiteurs pouvaient appeler une corde « une ligotante >y, et donner au verbe « travailler » le sens de « voler ».

Chaque profession se sert, pour exprimer les idées générales, des objets et des opérations qui lui sont familiers. Le marin dira qu'un ivrogne tangue, que des colis sont bien arrimés dans un wagon. Il en est pour les proverbes comme pour les mots. L'homme des champs qui a voulu symboliser l'utilité de la persévérance, a eu recours à la comparaison agricole « Petit à petit, l'oiseau fait son nid »,

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tandis que le Parisien déclare «On n'a pas bâti Paris en un jour». Les sens se restreignent dans la langue spéciale ; chaque mot, susceptible de plusieurs significations, n'évoque plus que l'acception la plus fréquennmont usitée, sans qu'il soit nécessaire de le déterminer : j'ai montré comment reprise — tout court — avait un sens trt's net et fort différent suivant les milieux sociaux.

Les idées se spécialisent également selon la profession et le genre de vie. Le mot « arbre » suffit en général au citadin pour englober une foule d'espèces qu'il serait souvent fort on peine de distinguer les unes des autres ; et, s'il va déjeuner sur l'herbe, il se contentera de dire qu'il s'est assis sous un arbre. Le camj)agnar(l, le forestier plus encore, éprouvera au contraire le besoin de préciser, et spécifiera s'il s'agit d'un chêne, d'un peuplier ou d'un bouleau : car chaque essence, à ses yeux, a une individualité telle qu'il lui est aussi difficile de les réunir sous une même dénomination qu'à l'un de nous de désigner un chien et un chat sous le nom commun de mammifère ou de Carnivore. Par contre si le paysan prête une grande attention aux bêtes et ;iiix plantes dont il se sert ou (jui lui nuisent, >l n'a pas observé les autres, et son langage confond fréquemment des insectes aussi différents que la mouche et l'abeille — dénommée « mouche à miel », — la sauterelle et le criquet. Le naturaliste, en revanche, qui a analysé les familles, les genres et les espèces, souffrira de telles confusions dans le langage : à ses yeux, il y a moins de similitude entre ces animaux qu'entre le cerf et le bœuf.

Ce qui précède montre comment la profession et le genre de vie n'exercent d'influence que sur la dénomination des objets et des idées : les langues spéciales ne diffèrent de la langue générale que par le vocabulaire et les locutions, exceptionnellement et très peu par la morphologie et la syntaxe, jamais par la phonétique. C'est un argument en faveur de ceux qui contestent l'action des facteurs sociaux sur l'évolution de la prononciation ^

La formation et le renouvellement des mots^ dans les langues spéciales sont les mêmes, dans l'ensemble, que pour les langues générales. En exagérant l'idée sociologique de défense, de cohésion (tout inconsciente cependant) que manifeste la langue spéciale vis-à-vis du groupe social dont elle est l'organe, on a cru que certains tout au moins de ces langages étaient artificiellement fabriqués, notamment celui des malfaiteurs qui, on le conçoit, ont un intérêt de premier ordre de ne pas être compris des honnêtes gens. Sans doute, il semble bien exister dans quelques-uns de ces langages une certaine tendance cryptologique, mais dont il est très difficile de discerner des manifestations précises, du moins jusqu'à l'époque moderne. Les procédés de renouvellement sont les mêmes que dans la langue générale : tout au plus peut-on remarquer que tel ou tel est plus en faveur et a pris plus d'extension, comme le renforcement et la substitution des suffixes dans l'ar^'ot des malfaiteurs fran-

. 1. Ci-dessous, p. 191.

çais — exactement comme dans l'argot des chaudronniers du Val Soana. Si ces langues arrivent à être « secrètes » — elles le sont en réalité fort peu — ou plus exactement peu compréhensibles à la majorité, c'est par la force même des choses, par leur évolution naturelle due à des causes sociales et psychologiques, et non par la volonté des individus qui les emploient.

Des procédés de création et de renouvellement plus conscients apparaissent à l'époque moderne. Le phénomène le plus aîicien est l'utilisation systématique de la métathèse, effectuée dès la fin du XVI' siècle par l'argot des malfaiteurs espagnols : chepo (pour pechn, poitrine), lepar (pelar, peler), taplo {plato, plat). L'origine de ces interversions semble due à des lapsus involontaires de mémo genre, qui se produisent parfois dans la conversation courante, et qui ont été imités et généralisés dans un but, cette fois, vraisemblablement cryptologique. Un procédé analogue apparaît dans les argots des maçons savoyards, greffés sur le patois local (de Morzine, etc.), qui semblent de formation plus récente (chiplan pour planchx = plancher, znaco pour cozna = cuisine, etc.), — ainsi que dans l'argot anglais dos revendeurs, où on l'appelle backslang. Au xix' siècle, assez timidement d'abord, l'anagramme fait son apparition dans l'argot des malfaiteurs français, mais n'atteint toute son ampleur que dans l'argot assez récent des bouchers de la Villette, qui a donné son nom au procédé, le loucherbem (de boucher^) (ou largonji^ de jargon) : la consonne initiale, remplacée par un /, est rejetée

à la fin du mot et suivie d'une finale quelconque (« quarante » devient larantequé, « force » lorcefé, etc.). C'est là une déformation artificielle, une fantaisie qui présente peu d'intérêt linguistique^ — de même que les abréviations systématiques d^ l'argot de Polytechnique et de Saint-Cyr^.

Issues de la langue générale, les langues spéciales exercent en revanche sur elle une influence, un choc en retour plus ou moins important suivant leur nature. Nous avons vu le rôle d'intermédiaire qu'elles jouent pour l'importation des emprunts étrangers : ce n'est qu'un des aspects de leur action, qui s'exerce par la transmission de nombreux termes à la langue générale. C'est à elles que celleci fait appel pour tous les termes techniques dont elle a besoin, dans la mesure où tels objets, telles occupations se vulgarisent, viennent à intéresser l'ensemble des membres de la communauté, et tombent dans le domaine public, par feffèt du développement de l'instruction ou par l'organe de la littérature.

Suivant les époques, on recherche ou on fuit les choses et les termes techniques. L'esprit classique du xvii^ siècle, en réaction sur ce point contre l'âge précédent, voulait une langue commune qui fût

1. Elle a été analysée dans \es Mémoires de la Société de linguistique, 1889, par M. Marcel Schwob et Georges Guieysse (Étude de l'argot français) qui ont eu le tort de ne pas voir que le procédé est de date récente.

2. Cf. Cohen, UArgot de Polytechnique. [Mémoires de la Société de linguistique, 1908). Albert Lévy et Pinet, V Argot de l'X fSainl-Cyr).

simple, apte surtout à traduire les sentiments et les idées générales; au contraire, la littérature du XL\* siècle, comme celle du xvi*, a puisé à pleines mains dans les termes techniques et les langues spéciales : le vocabulaire de Victor Hugo ou de Zola est beaucoup plus riche, et par suite plus mêlé, que celui de Racine ou de Bossuet. Le snobisme contemporain éprouve une prédilection spéciale pour les termes techniques — sportifs, médicaux, artistiques, etc. — comme le pédantisme de la Renaissance. Le besoin de la précision s'afïirme également de plus en plus.

Ici encore les conditions sociales ligurent au premier plan. Au moyen âge, époque où la chasse jouait un rôle prépondérant, le français a pris beaucoup de termes au langage de la fauconnerie, tels que abois, acharner, ahurir, appât, hagard, leurre, niais. De nos jours, c'est l'argot et le langage sportif qui nous envahissent. Le fourhesque et la cfermania, anciens argots de malfaiteurs, ont déversé une grande partie de leur vocabulaire en italien et surtout en espagnol. La langue française a emprunté un certain nombre de mots au vocabulaire des matelots et des pêcheurs, comme aborder, s'affaler^ arriver, dtnaarrer, rchouer; mais cet apport est beaucoup plus important chez des peuples essentiellement marins, comme les Anglais et les Portugais.

Un mot élargit sa signification quand il passe d'un milieu plus étroit à un milieu plus étendu : les sens, qui se restreignent dans les langues spéciales, tendent à se développer, en revanche, quand les vocables techniques ou professionnels sont adoptés

par la langue générale. Ainsi l'expression du « cerf aux abois » s'étend aux débiteurs ou aux malfaiteurs aux abois : on ne pense plus aux aboiements de là meute, mais seulement à l'analogie de la bête et de l'homme traqués. De même la voiture démarre par comparaison avec le bateau, bien qu'elle n'ait pas d'amarres. Acharner, c'est mettre le faucon en appétit de chair : l'oiseau « acharné » s'attache voracement à sa proie — d'où le sens figuré actuel. La métaphore s'est souvent produite déjà dans la langue spéciale. C'est certainement chez des fauconniers que se sont formés les sens actuels d'ahuri et de niais, les individus doués de ces défauts ayant été comparés, ceux-là au faucon auquel on a redressé les plumes de la hure (tête), celui-ci au jeune faucon sorti du nid et inexpérimenté. Les métaphores de ce genre s'expliquent d'elles-mêmes dans la langue spéciale, chacun tendant nécessairement à prendre ses points de comparaison dans les objets qu'il a le plus fréquemment sous les yeux.

Une langue évolue, elle est susceptible de se sectionner à l'infini : mais aucun idiome ne naît à proprement parler, puisqu'il dérive toujours d'un idiome antérieur. Par contre, l'histoire enregistre le décès d'innombrables langages qui sont sortis de la mémoire des hommes, qui ont disparu pour faire place à des rivaux plus heureux : la mort des uns est la contre-partie de la segmentation des autres. Des multiples idiomes parlés en Europe avant r<x*nvée des peuples aryens (en laissant de côté la région

boréale), il ne reste que le basqiio, dernier résidu de l'ibère; moins heureux, l'étrusque s'est éteint sans laisser de survivance. Parmi les groupes indo-européens primitifs, les dialectes ligures, vénèt€S, messapiens, phrygiens, etc., ont été absorbés par la conquête grecque et romaine, et le celte refoulé dans la pointe de la Bretagne et le nord-ouest des Iles Britanniques. Le latin, comme le grec, a fauché autour de lui ses frères plus proches, là osque et sabellique, ici dorien, éolien, etc. Des langues germaniques primitives, le gothique a rendu son dernier soupir, il y a deux siècles, dans une poi)ulation émigrée en Crimée. Depuis le moyen âge, l'allemand a détruit de nombreuses lani^nes slaves, le vieux-prussien, le polabe du bas Elbe, en attendant le sorabe des Wertdes. L'arabe, avec la conquête mahométane, a fait disparaître un nombre considérable d'idiomes dans la Syrie et le nord de l'Afrique : le kabyle est le dernier résidu des langues berbères, et le copte de l'ancien égyptien.

Comme on le voit, c'est presque toujours la conquête qui, surtout autrefois, a provoqué la mort des langues. Il n'en est cependant pas toujours ainsi. Lorsque deux idiomes se trouvent en présence sur un même territoire, — celui du peuple conquérant et celui du peupleconquis, — il ne s'ensuit pas que celuilà doive nécessairement absorber celui-ci, car si le premier bénéficie du privilège attaché à la victoire, il peut être tenu en échec par d'autres facteurs. La supériorité sociale de la civilisation dont une langue est l'organe, doit entrer d'abord en ligne de compte : si elle se joint au prestige de la conquête, l'assimi-

lation linguistique des vaincus est presque certaine, comme ce fut le cas pour la Gaule et l'Espagne, latinisées par les Romains, tandis que les Barbares, plus tard, n'ont pas germanisé la Gaule et que les Romains eux-mêmes n'ont pas latinisé la Grèce.

Encore faut-il qu'une langue, pour triompher, puisse s'appuyer sur une fraction assez importante de la population : la colonisation romaine fut trop faible pov.r implanter le latin en Angleterre, tandis qu'elle fut assez nombreuse en Dacie, malgré une occupation militaire et politique d'une durée relativement restreinte, pour y maintenir la langue romaine, devenue le roumain. Le nord et le nord-est de la Gaule furent germanisés par les Francs et les Alamans qui s'y étaient massés très nombreux et avaient rencontré ufne population assez clairsemée.

Il faut considérer en outre l'homogénéité linguistique des éléments en présence. Les Germains du v^ siècle qui occupèrent la Gaule, divisés en peuples de dialectes différents. Francs, Burgondes, Wisigoths, etc., étaient, à cet égard, en état d'infériorité manifeste vis-à-vis d'une population parlant une seule et même langue, le latin. Xn contraire, les Romains, au lendemain de la conquête des Gaules, apportaient un langage unique à une population hétérogène parlant des langues et des dialectes extrêmement divers. Nous avons vécu longtemps sur la légende de la Gaule formant un bloc celtique, en oubliant que les Celtes étaient des conquérants — comme les Romains, — venus simplement quelques siècles avant eux par une autre direction, et qui étaient loin d'avoir assimilé les populations préexis-

tantes OU arrivées à leur suite. On savait déjà que les Pyrénées et toute la rive gauche de la Garonne parlaient ibère à l'arrivée de César; M. Camille Jullian, dans sa remarquable Histoire de la Gaule ^, a insisté sur l'importance de l'élément grec dans le Midi, et a prouvé que le ligure régnait encore dans toutes les Alpes, et que les dialectes germaniques étaient déjà parlés sur une grande partie de la rive gauche du Rhin. Même dans leur domaine, il esta pou près certain que les Celtes n'avaient pas assimilé complètement les peuples conquis, et que, jusque dans la Gaule centrale, on devait encore parler ligure parmi le bas peuple, chez les esclaves et les paysans. Enfin les dialectes celtiques étaient déjà différenciés les uns des autres, surtout ceux du groupe belge par rapport au groupe gaulois.

Il faut remarquer enfin qu'une langue nouvelle est apprise avec d'autant plus de facilité qu'elle se rapproche davantage de la langue antérieure. Nous savons ainsi que le gaulois était proche parent du latin. En revanche, le bulgare est de tous les idiomes slaves le plus altéré (M. Meillet) : la population qui le parle était primitivement tartare. Les peuples d'Europe ont fait preuve, en général, d'une grande facilité d'assimilation. Il en est tout autrement des nègres, qui ont le plus grand mal à apprendre des langues aussi différentes des leurs que le français, l'anglais ou l'espagnol : l'assimilation se produit cependant au bout de quelques générations, comme le prouvent les nègres des États-Unis.

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