T. Il, ch. X'V
Les divers groupes d'idiomes sont en contact direct les uns avec les autres par leurs frontières linguistiques. Ces frontières sont susceptibles de se déplacer, suivant la valeur sociale des langues en présence, et plus encore en raison de la force d'expansion des populations respectives ^ Sur toute la frontière germano-romane, de la Flandre au Tyrol, les populations germaniques, plus prolifiques, ont exercé une poussée continue, depuis le début du moyen âge jusqu'à nos jours ; en revanche, le français a manifesté de tout temps sa supériorité sociale vis-à-vis des dialectes flamands et allemands. Ces deux forces se sont parfois équilibrées, comme dans le centre et l'est de la Belgique; la première l'a emporté en Suisse, la seconde dans la Flandre occidentale. Au contraire, quand les deux facteurs s'additionnent au lieu de se contrarier, l'issue de la lutte n'est pas douteuse, comme le montre le recul rapide des dialectes romanches (hétérogènes, qui plus est) devant l'allemand dans la Suisse orientale. De même, à égalité ethnique, la langue socialement supérieure fait toujours reculer son antagoniste, comme l'anglais et le français pour les dialectes bretons.
Lorsqu'un peuple adopte une nouvelle langue, l'assimilation n'est jamais parfaite. On peut concevoir, on l'a vu, une influence ethnique sur les évolutions phonétiques ultérieures du langage adopté.
1. J'ai étudié la question en détail et analysé le déplacement des limites linguisticues avec ses causes, pour la France dans La langue française . 'aujourd'hui (Le français et ses voisins), et pour la Suisse dans la Suisse moderne (La poussée germanique en Suisse).
Lors de la transmission do la nouvelle langue, des changements, actuels ou virtuels, dans le vocabulaire et les formes grammaticales, sont inévitables. Ascoli, Mohl, MM. Meyer-Lubke et Schuchardt, et, avec quelque exagération, les néo-linguistes, se préoccupent de plus en plus de la « paléographie » des idiomes, et demandent aux langues préromanes l'explication de nombreuses modifications subies dans telle région et non dans telle autre par le latin vulgaire. Contrairement à ce qui a lieu p,our la phonétique, les changements analogiques introduits dans la langue adoptée sont d'autant plus nombreux que la parenté avec la langue antérieure est plus étroite : pour que des idiomes s'influencent réciproquement, il faut qu'ils aient entre eux des points de contact K
Ainsi s'expliquent, comme l'a montré M. Meillet *, les transformations profondes qu'ont subies les anciens idiomes indo-européens dans la bouche de populations qui parlaient antérieurement d'autres langues. Le système phonique, basé sur l'accent musical et la quantité, a été complètement bouleversé par la prédominance accordée à l'accent d'intensité, par l'altération des finales, l'accroissement et la chute des atones. La conjugaison primitive, qui se groupait autour de trois éléments — racines, thèmes, alternances vocaliques — se fond peu à peu en une masse directement inanalysable. Les flexions s'éliminent progressivement. Deux nouveaux éléments