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L'HISTOIRE DES IDÉES

CIIAIMÏHE I

L'ancienne grammaire et les premières étapes de la science.

Les anciens grammairiens, leurs idées, leurs tendances: les idées du xvii« siècle : l'usage et la règle, la logique et le langage. — La découverte du sanscrit; la grammaire comparée et la grammaire historique ; premiers essais de synthèse ; l'origine du langage. — La réaction phénoméniste ; les limites de l'inconnaissable; la spécialisation croissante.

Jusqu'à la lin du xviii' siècle, l'étude du langage se bornait à peu près exclusivement à la grammaire des langues littéraires, qui embrassait un cercle très restreint de phénomènes, relatifs presque exclusivement aux flexions ou à la syntaxe. Les Anciens, surtout les Grecs, nous ont laissé des remarques très fines sur la prononciation i, mais ces études ont

1. Pour la bibliographie de la question, se reporter au 2« volume du Handbuch der klassischcn Altertumswissenschaft d'hvaa Millier, pp. 22-23 pour le grec, et pp. 249 et suiv. pour le latin.

été abandonnées pendant tout le moyen âge ^ Les langues littéraires modernes n'ont commencé à être étudiées grammaticalement qu'avec la Renaissance. La comparaison des langues anciennes, sur lesquelles on s'efforçait de modeler leurs cadettes, fut d'ailleurs, à cette époque, des plus fâcheuses, parce qu'on imposait les vieux cadres à des faits qui n'y rentraient plus. Les grammairiens ne prétendaient ils point, par exemple, retrouver dans l'italien les six cas du latin?

Jusqu'au xix^ siècle la phonétique est ignorée des grammairiens. Tout au plus peut-on citer quelques pages intéressantes dans le Discours physique de la parole, de M. de Cordemoy^ (1668). Au siècle suivant l'éducation des sourds-muets amena les spécialistes de cette pédagogie à examiner de plus près les sons du langage et provoqua des observations judicieuses.

Les phénomènes d'évolution ne sont guère plus soupçonnés. Les idées avaient à peine varié depuis l'époque où saint Augustin déclarait que les modifications des mots ne relevaient que de la fantaisie individuelle. Pour les grammairiens français de

1. Sauf cependant en provençal où, dès le xii^ siècle, le Donat proensal nous fournit des documents très intéressants. Les premières études grammaticales des langues modernes, d'allure didactique, ont été faites en Angleterre, tant pour l'anglais que pour le français, au début du xiv« siècle (Gautier de Bibelesworth, etc\ On trouve, en ancien français, quelques renseignements sur la prononciation dans un petit poème de Huon le Roi.

2. Membre de l'Académie française et précepteur du dauphin. Le fameux passage du Bourgeois gentilhomme relatif à la prononciation des voyelles, lui est emprunté.

l'époque classique, le hasard préside seul aux changements du langage, quand celui-ci n'est pas réglementé : et toutes les autres nations se forment peu à peu à cette école, les Français ayant acquis rapidement la réputation d'être les grammairiens de l'Europe.

L'origine des langues modernes donne lieu, à la Renaissance, aux suppositions les plus diverses et les plus extravagantes. Le premier peut-être, Claude Fauchet indique la bonne voie en montrant la filiation du latin au français^; mais son ouvrage passe à peu près inaperçu, tandis que le public lettré fait un succès aux thèses qui rattachent le français au grec, comme celle du bénédictin Joachim Périon- ou celle, un peu plus atténuée, d'Henri Estienne. Ce dernier, remarquant la parenté de nombreux mots italiens et français, en conclut que l'italien a emprunté ces termes à la langue française. D'autres proposent des origines hébraïques.

Cependant la vérité se fait jour peu à peu. Ménage, ridiculisé par Molière sous le nom de Vadius, et qui proposa tant d'étymologies discréditées par la science moderne, doit être rangé néanmoins au nombre des précurseurs : chez ce travailleur sans méthode, ce qui doit le plus étonner, ce n'est pas que son Dictionnaire étymologique (1650) renferme de nombreuses erreurs, c'est au contraire qu'il contienne tant d'intuitions justes. Les recherches fran-

1. Quoique l'auteur parle d'un mélange du gaulois et du latin {Recueil de l'origine de la langue et poésie françaises^.

2. D'après laquelle le gaulois, d'où dérive le français, était identique au grec!

çaises, ivaliennes et espagnoles des deux Oudin, père et fils, ne doivent pas non plus être oubliées. Les académies qui se fondent vers la même époque dans le but de veiller à la pureté des langues littéraires (Académie française, de la Crusca, espagnole, etc.), l'élaboration de grands Dictionnaires i, incitent les esprits curieux à observer de plus près les phénomènes du langage, à analyser les sens et les rapports des mots, à poursuivre des travaux de synonymie.

Les grammairiens sont nombreux aux xvii* et xviii*' siècles. Leur utilité sociale et pratique n'est pas niable en tant qu'ils ont aidé à la formation d'une langue commune, langue nationale et littéraire. Mais ils se sont placés exclusivement au point de vue didactique^ et les principes inexacts dont ils étaient imbus pesèrent longtemps sur le développement de la science.

Cependant le xvii^ siècle, à ses débuts, avait encore des idées assez justes, en reconnaissant que l'usage est la seule règle du langage, oii, en d'autres termes, que la règle se fonde sur l'usage. Malherbe, d'origine normande, va se renseigner auprès des crocheteurs du port Saint-Jean. Avec le mouvement littéraire et social créé sous l'influence de l'hôtel de Rambouillet, l'usage se restreint vite au « bel usage », celui de la bonne société, des salons et de la Cour. Vaugelas ne « condamne » pas, comme l'a dit à tort Molière : il se contente d'enregistrer, de même que l'Académie

1. En France, premières éditions des dictionnaires de Richelet (1680), de Furetière (1690), de l'Académie (1694), de Trévoux (1704).

1l)2 la l'HIIOSUlMIlE ni LANGAGE

-o proclame le greffier de l'usage. L'usage étant ^llsceptible de varier, on pouvait arriver rapidement, par ce chemin, à la notion exacte de l'évolution.

Ce furent les logiciens qui y mirent obstacle, en enrayant tout essor scientifique de la grammaire pendant un siècle et demi. Port-Royal reprit les anciennes idées d'Aristote et des stoïciens, d'après lesquelles les études de grammaire étaient en corrélation étroite avec les études de logique, et qui avaient déjà séduit Scaliger, recherchant, en 1540, les causes de la langue latine, et Sanchez, auteur d'une Grammaire philosophique K Les observateurs avaient été frappés de tout temps parla régularité de certains phénomènes. La nouvelle école fait de la règle un précepte, moralisant la grammaire, dans laquelle elle introduit les idées de bien et de mal. La règle doit être fondée sur la raison bien plus encore que sur le bel usage. Les langues les plus parfaites sont les plus régulières ; elles connaissent des périodes de croissance, d'apogée et de déclin, suivant qu'elles obéissent plus ou moins à la raison", et qu'elles échappent plus ou moins à la corruption. Elles sont susceptibles de se fixer lorsqu'elles ont atteint leur perfection, et les grammairiens ont établi leurs règles, d'accord avec les bons écrivains. Seuls, les écrits et la langue des époques classiques méritent d'être étudiés, parce qu'ils comportent un enseignement rationnel : en grec, Platon, Sophocle. Démosthène ; en latin, Cicéron, Virgile, Tite-Live ; en français, ce seront

1. Cf. F. Brunot, \S enseignement de la langue française, p. 39. — La première édition de la Grammaire générale et -aisonnée de Port-Royal est de 1660.

Racine, Bossuet, La Bruyère. Boileau. Tacite est dédaigneusement rejeté dans la décadence : Corneille est jugé archaïque et vulgaire. Quant au français parlé, il devra se conformer, jusque dans les temps les plus lointains, au langage du « grand siècle ». Triomphe de l'unité et de la raison, qui fait tout graviter, même le langage, autour du Roi-Soleil.

Par suite, on doit, en revanche, non seulement ne pas s'occuper, mais encore se méfier des patois, des parlers populaires, grossiers et méprisables, qui risquent de corrompre la langue, et il faut s'efforcer de les combattre, de les repousser comme de dangereux ennemis. La Convention ne chargea-t-elle pas Grégoire, en 1794, de faire un rapport « sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française »? A la même époque, Condillac professait encore que la grammaire est une partie de l'art de pensera

Et pourtant, les logiciens sont obligés de constater que la langue filtre par mille fissures à travers les

1. Ces idées ont eu cours, jusqu'à nos jours, chez maints grammairiens et philosoplies. En 1875 encore, Chaignet écrivait que « le système des formes grammaticales n'est lui-même que le système des rapports logiques qui constituent la science de la pensée». {Philosophie de la science du langage).

Certains logiciens modernes ont repris, à certains égards, es anciens errements. N'avons-nous pas vu un Bulletin de lu logique du langage? Gomme il est aujourd'hui suraboDdarament prouvé que les langues naturelles n'obéissent pas à la raison, on s'est efforcé de construire des langues artificielles, régulières et logiques : le principal créateur de Vido est un logicien, M. Couturat. C'est oublier que toute langue, dès qu'elle vit, est soumise à l'évolution, et que celle-ci s'opère d'après des principes physiologiques et psychologiques, et nullement rationnels.

cadres rigides dans lesquels ils prétendent l'emprisonner. Aussi setTorcent-ils de justifier rationnellement l'exception au même titre que la règle, mais ils n'aboutissent en général qu'cà des conclusions spécieuses et à des distinctions arbitraires. — lorsqu'ils déclarent, par exemple, qu'après douter on emploie ne, à moins qu'on n'exprime une vérité éternelle^.

Un changement d'orientation , une renaissance véritable marquent le début du xix" siècle. Préparée par les recherches d'Adelung et Vater, l'étude de la grammaire comparée, qui amène rapidement à la grammaire historique, éveille l'esprit critique et ouvre aux érudits des horizons insoupçonnés de leurs devanciers. Le point de départ fut, vers la fin du xvni* siècle, la découverte du sanscrit, qui fit soupçonner rapidement la parenté des anciens idiomes hindous avec le grec et le latin, plus tard le gothique. Il ne faut pas s'étonner que les premières études vraiment scientifiques aient débuté par les phénomènes les plus lointains et les plus difficiles à classer : l'éloignement, comme le passé, revêt souvent les phénomènes d'une auréole spéciale aux yeux du chercheur, leur donnant l'attrait de l'inconnu et du mystère, tandis que les faits trop voisins de nous, tels les patois, semblent moins dignes d'intérêt et sont étudiés les derniers.

1. A. Guerrier DE Haupt. Grammaire sj/nfaxigwe (4865), p. 318.

Schlegel appela l'un des premiers ^ l'altention du monde savant sur le groupe de langues qu'on devait dénommer plus tard « indo-européennes ». Aux; rapprochements fortuits et occasionnels qu'on avait pu signaler autrefois entre tels ou tels mots de différentes langues, succède une étude méthodique, un classement scientifique de la grande famille aryenne : on montre la similitude de la grande majorité des radicaux, et on commence à pénétrer la parenté des flexions. Deux hommes de génie, Bopp et Grimm, ont surtout attaché leur nom à cette importante révolution.

En approfondissant l'idée de « grammaire comparée », on a trouvé naturellement celle de « grammaire historique », plus féconde encore parce que seule elle pouvait faire pénétrer le mécanisme intime du langage et de ses transformations. L'idée d'évolution, que Darwin mettait si vigoureusement en lumière dans le domaine des sciences naturelles, se faisait jour. La comparaison des langues, poussée très avant dans les travaux de Bopp 2 et de Grimm, amenait à l'étude de leurs filiations et de leur histoire. Grimm ouvrit la voie à la linguistique germanique. Favorisée par la renaissance des études médiévales sous finfluence du romantisme, la philologie romane se développe peu à peu, tandis que liiiers érudits, à la suite ^e Paulin Paris, mettent au ;our de nombreux documents : précédé par Ray-

1. Ueber die Sprache und die Weisheit der Indier, Heidelberg (1808). Avant lui et à côté de lui, il faut rappeler .>;s noms de William Jones et de Golebrooke.

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