Grammaire historique de la langue française
LA GRAMMAIRE ET LES ÉTAPES DE LA SCIENCE lo7
— et qui se serait peu à peu atrophié, faute d'emploi. Cette théorie résultait d'une critique scientifique peut-être un peu superficielle et paraissait s'appuyer sur un certain nombre, de faits : elle faisait une grande place à l'onomatopée, l'harmonie imitative et le langage enfantin dans la formation des langues primitives. La racine flu, qui exprime l'idée de « couler », ne rappelait-elle pas, au début, le bruit du fleuve? Et la syllable ma, qui constitue le thème caractéristique du mot « mère » dans les langues aryennes primitives (sanscrit matar, grec dorien aocTirip, latin mater) ne se retrouve-t-elle pas dans la bouche des nouveau-nés pour appeler leur ma-ma{ /? ) (it. mamma etc.)? Malheureusement l'instinct est un postulat qui n'explique rien, pas plus pour l'origine du langage que pour la formation des flexions, dont Sayce voulait rendre compte par un inflexional instinct. Raisonnement aussi peu scientifique que celui de la médecine scolastique : « l'opium fait dormir, parce qu'il a une vertu dormitive »,
Vers 1870 se dessina chez les linguistes une réaction, de plus en plus accusée, contre les spéculations philosophiques, une défiance des synthèses précoces et des hypothèses trop vastes. On s'aperçut qu'à chercher l'origine du langage, on avait perdu beaucoup de temps autour d'un problème qui n'est pas du domaine de la science positive. Celle-ci, renonçant désormais à empiéter sur le terrain de la philosophie et à rechercher les causes premières,
devient rigoureusement phénoméniste. Schleicher détourna définitivement, semble-t-il, les successeurs de Bopp, de ces spéculations stériles, en leur montrant que l'étude des langues indo-européennes ne pouvait aboutir qu'à la reconstitution d'un idiome primaire, souche de tous les autres — et que précisa encore Ferdinand de Saussure. — Encore la linguistique moderne, de plus en plus prudente, déclaret-elle aujourd'hui hypothétique cette reconstitution de l'indo-européen.
On s'aperçut en même temps que le langage était beaucoup plus ancien qu'on ne l'avait supposé d'abord, et il fallut bientôt renoncer à la théorie « des « radicaux primaires » au delà desquels il n'y avait plus rien »', L'indo-européen primitif, qu'on avait considéré uniquement comme un point de départ, peut être envisagé désormais comme le point d'aboutissement d'une multiplicité d'évolutions antérieures. La théorie des trois phases est transformée : les langues, entraînées par une évolution perpétuelle et cycloïde, traversent les diverses étapes sans s'arrêter jamais, pour revenir de l'état analytique à l'état agglutinatif. L'histoire linguistique est un perpétuel recommencement, et le français actuel, par les flexions verbales qu'il prépare, répète les modes de formation analogues du grec préhistorique *.
Au même moment, la linguistique rompt définitivement avec la grammaire dont elle était sortie, en répudiant tout but didactique, en affirmant l'impassibilité du savant, qui, devant le langage comme