‹ La philosophie du langageChapitre 5 sur 106 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

spéculatif, avec une objectivité et une impassibilité que d'aucuns ont pu trouver excessives, mais qui sont nécessaires à la recherche scientifique, la linguistique touche nécessairement, par certains côtés,

des questions d'ordre pratique, d'importance diverse, telles que le problème de la langue internationale, la réforme de l'orthographe, l'enseignement de la grammaire et des langues vivantes ou mortes. Ces questions, elle n'a pas la prétention de les résoudre — ce n'est point son rôle — en empiétant sur le domaine des spécialistes, mieux placés pour apprécier les nécessités pratiques et les contingences. Mais elle doit dire son mot, et établir les données scientifiques de chacun de ces problèmes, qui ne sauraient être résolus de façon satisfaisante s'ils reposent sur des bases irrationnelles, et si l'on méconnaît des faits ou des principes indiscutablement établis par les savants.

La science du langage, à l'heure actuelle, a réuni et interprété, tant pour le présent que pour le passé, un nombre considérable de documents. Nul ne peut plus se flatter désormais d'embrasser l'ensemble de connaissances aussi vastes, car, par la force même des choses, la spécialisation, dans ces recherches, s'accentue de jour en jour. Mais si les faits, les milieux diffèrent, les principes ne varient pas d'un langage à l'autre, et ce sont toujours et partout les mêmes lois qui pi jsident aux évolutions du langage, — comme de l'intelligence et du corps l humain. Ainsi s'explique la prépondérance que nous donnons, dans les exemples, à la langue française entendue au sens large^ avec ses patois et ses

fNTRODLCTION

argots, — ainsi qu'aux langues vivantes et mortes les plus familières aux lecteurs : puisque les mêmes phénomènes se retrouvent partout, mieux vaut s'appuyer sur les faits connus, qui seront mieux compris en intéressant davantage. A qui n'est pas spécialiste, l'interprétation d'un seul exemple, pour être bien saisie, demanderait parfois à elle seule plusieurs pages d'explication.

Le langage préeente un certain nombre de caractères généraux qui demandent à être mis en relief : suivant qu'on le considère comme un ensemble de sons articulés, comme l'instrument de la pensée, comme un fait social, ou dans ses rapports avec l'écriture, il donne lieu à autant de sciences dis- , tinctes, quoique souvent connexes, dont deux, la phonétique et la sémantique, sont seules, à l'heure actuelle, définitivement constituées.

La caractéristique la plus saillante et qui a frappé de tout temps les observateurs, c'est la diversité infinie des langues parlées sur le globe. Cette diver- \ site du langage est le résultat de son évolution, dif- | férente suivant les milieux. Le second phénomène a été remarqué beaucoup plus tard que le premier, bien qu'il domine toute la science, et que tous les faits relèvent de son empire et ne s'éclairent qu'à sa seule lumière. Les évolutions du langage doivent donc être classées et analysées avec un soin tout spécial. On envisagera tour à tour l'histoire interne des idiomes, avec les procédés de renouvellement

C INTRODICTION

.fpontanés (modifications des sons, changements analogiques), les emprunts étrangers et les formations savantes, — puis l'histoire externe des langues, leur segmentation en dialectes et en langues spéciales, la lutte des idiomes rivaux, le développement, l'extension des langues nationales et littéraires.

Après avoir examiné les faits tels qu'ils se présentent aujourd'hui pour le linguiste, il n'est pas sans intérêt de faire un bref historique de la science, en montrant par quel processus on est arrivé au système actuel d'interprétation, après les tâtonnements du début, et à la suite de théories souvent •opposées, qui se sont disputé successivement la faveur des savants, se contredisant ou s'étayant les unes les autres, tantôt se combattant, tantôt arrivant à réaliser un accord. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'une? histoire, même résumée, de la science, dans laquelle chacun occuperait la place qu'il mérite suivant Timportance de ses travaux, — mais de l'évolution des idées, en insistant tout particulièrement sur l'orientation contemporaine, et en signalant toutes les tendances intéressantes, même si leurs représentants ne font pas toujours autorité.

A travers les recherches, les hypothèses, les controverses, la science du langage est arrivée à se constituer une méthode qui, si elle n'est pas encore parfaite, si elle reste sur plus d'un point sujette à discussion, offre cependant un système cohérent d'une grande précision et parfois d'une extrême rigueur. Cette méthode est demeurée longtemps à l'état latent dans la subconscience des linguistes, et

INTRODICTION

cv sont seulement les néo-grammairiens de l'école allemande qui ont contribué à la dégager, voici une trentaine d'années, avec une grande vigueur de dialectique et de synthèse. L'importance que nous avons accordée à la méthode, ou plus exactement aux méthodes de recherches, se justifie donc aisément, d'autant plus que le public les ignore et que les philosophes eux-mêmes en ont à peine connaissance. Par là la linguistique s'apparente à nouveau aux autres sciences expérimentales, et c'est grâce à la sûreté de ses procédés de recherches qu'elle a pu aboutir à des résultats dont la certitude est aujourd'hui indiscutée.

Page 1