CHAPITRE I Qu'est-ce que le langage
Le langage est l'instrument de la pensée. L'évocation desidées: psychologie et logique; instabilité et variations de la valeur du mot. — - Le langage est un fait social. Les conditions de sa formation ; l'état social des Aryens primitifs reconstitué par la grammaire comparée. — Le langage est un ensemble de sons articulés. Les rapports avec la biologie et la physique. — Le langage est susceptible d'être transcrit par récriture. Écritures idéologiques et alphabétiques -^ représentation du langage parlé ; réaction de l'écriture. — Divisions de la science du langage.
Le langage est l'instrument de la pensée.
11 a pour but de traduire les idées — par des mots^ les jugements et les raisonnements — par desphrases.
Mais il n'est pas une expression adéquate, ni même logique de la pensée. Le langage est un système de signes, comme la mimique, — le plus souple, le plus complexe et le moins imparfait, pour objectiver les faits psychologiques.
lO LA PHILOSOPHIE DU LANGAGE
La formation et le développement du langage sont donc associés intimement à la formation et au développement de la pensée humaine. Les lois psychiques de l'intelligence sont en rapports étroits avec celles de la parole ; l'élaboration et la conservation de la connaissance ne peuvent guère se concevoir, -abstraction faite des signes qui fixent les idées.
Le mot n'exprime pas l'idée : il l'évoque imparfaitement et en général par l'intermédiaire d'une image. « Comprendre un mot, une phrase, ce n'est pas avoir l'image des objets réels que représente ce mot ou cette phrase, mais bien sentir en soi un faible réveil des tendances de toute nature qu'éveillerait la perception des objets représentés par le mot»^
L'analyse de la formation spontanée et même artificielle des mots montre — conformément aux théories des psychologues anglais et contrairement à celles des anciens logiciens — quelle part prépondérante est réservée à l'imagination dans les opérations intellectuelles, et quel rôle minime a joué, en revanche, l'abstraction, même pour la formation primitive des idées générales. Les objets sont désignés à l'aide d'images qui évoquent l'un de leurs aspects les plus frappants : et l'inventeur féru d'hellénisme qui a baptisé la bicyclette on la glycérine — à la différence près qu'il a parlé en français, grec et latin, — a procédé exactement comme les Gallo- Romains qui ont dénommé la berouette'^, et comme
\. Leroy, Le Langage, p. 97.
2. Aujourd'hui brouette. Le mol désignait à l'origine une chaise à porteur (à deux roues).
la langue populaire moderne qui a appelé doucetie une salade douce.
Un objet est souvent désigné par un mot qui était affecté auparavant à un objet voisin : c'est la métaphore, qui repose essentiellement sur l'association des idées, comme les autres figures de grammaire. Cette opération est provoquée par la faculté qu'a toute représentation psychologique d'éveiller dans l'esprit une image ou une idée apparentée par un rapport quelconque. Qualité commune^qui a étendu à la feuille de papier le nom de la feuille d'arbre, ou qui a fait comparer par le peuple les yeux a des quinquets ; évocation, par l'objet, de son pays d'origine ou de son inventeur, qu'il s'agisse du latin persica (pêche = fruit de Perse , du français dinde (poule d'Inde) , ou de l'argot eusiache (couteau [fabriqué par Eustache Dubois]).
Les noms propres viennent de métaphores, d'une particularité d'un individu, ou de son origine : Cicero^ de cicer (pois chiche) ; en français, Leloup, Legrand, Picard, etc.; en allemand, Wolf i^loup , Rothschild (boucher rouge), etc. Les noms de lieux eux-mêmes sont dus à des formations analogues : circonstance de la fondation (Villefranche), particularité naturelle et fortuite (Le Havre, Rochefort, Provence = province [la première province romaine de Gaule]) , extension du nom de la ville au nom du pays (Beauvaisis) ; restriction du nom du peuple au nom de la ville (Paris signifie proprement « chez les Parisiens » = Parislis).
C'est par le procédé métaphorique qu'on a exprimé, au début, les idées abstraites. Penser, à
l'origine, c'est peser (ses idées) ; la « colère », en grec, a désigné d'abord la bile (/oXVj) ; on a parlé de goûter un mets savoureux avant de goûter une œuvre d'art.
Ces quelques exemples montrent l'importance de l'association des idées dans la formation des mots.
Le langage n'a pas moins de rapports avec la mémoire, dont l'association des idées est le principe directeur. Qu'elle soit auditrice, motrice ou visuelle, la mémoire est facilitée par le langage, puisque la parole est, suivant le point de vue, un ensemble de sons entendus ou de sons proférés, et qu'elle peut se traduire en signes visibles. De même qu'il est plus aisé d'éveiller des images que des idées abstraites, de même des signes sonores ou visuels arrivent à être évoqués plus facilement par le cerveau que les images dont ils sont la représentation. La mémoire des mots, qui peut se substituer à la mémoire des idées, et qui lui est, en tout cas, d'un grand secours, procède des mêmes lois : elle varie en raison de la vivacité et de la répétition de l'expression première, comme en raison de la possibilité d'association. La mnémotechnie n'est qu'une application particulière de l'association des idées.
Mais si le langage est en relation directe avec les âOis psychologiques de la pensée, il n'a guère de points de contact avec la logique. Il ignore l'opération de la généralisation comme celle de l'abstraction. Le logicien nous enseigne que l'idée d'oiseau dérive d'une comparaison entre les diverses espèces d'oiseaux dont on a abstrait les caractères généraux.
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Le langage procède par une toute autre voie. Quand le latin a appelé l'oiseau volatilis en songeant au vol de ces animaux, il ne faisait pas une généralisation à proprement parler, puisque les oiseaux ont entre eux bien d'autres caractères communs en dehors du vol, et que le vol caractérise en outre les insectes, par exemple, qui ne sont pas désignés par ce mot. Aucune langue n'a un mot populaire pour désigner les mammifères ou les insectes. L'image, comme le mot, est susceptible d'éveiller un groupe d'êtres plus ou moins restreint, suivant les cas ou suivant les peuples : une population de pêcheurs distinguera divers poissons, tandis que des « terriens » se contenteront souvent d'un seul terme. Mais aucune idée de classification rationnelle ne préside à ces dénominations.
Comme les jugements et les raisonnements s'expriment à l'aide de phrases, on en a conclu longtemps que la « grammaire générale » était la logique du langage, et que le langage obéissait et devait obéir aux lois de la raison. Rien n'est moins exact. Les formes et la syntaxe s'expliquent historiquement par des évolutions dans lesquelles la psychologie seule joue son rôle — par la voie analogique ; et c'est au contraire la pensée qui doit se couler dans le moule de la phrase et se plier à l'ordre des mots. Même les esprits les plus vigoureux , s'ils arrivent à imprimer à leur style le cachet de leur pensée, sont impuissants à transformer la syntaxe d'une langue. Il n'y a pas plus de logique dans la construction française courante qui place le verbe entre le sujet et le complément, que dans les constructions alle-
mandes qui rejettent le verbe à la fin de la phrase, ou dans les tournures interrogatives qui mettent le sujet après le verbe, ou dans la phrase turque qui met le complément avant le verbe. Tout n'est qu'une question d'usage, — d'association d'idées.
Le langage est devenu à peu près inséparable de la pensée. Penser, n'est-ce pas, en général, se parler à soi-même? Parole intérieure, si finement analysée par Victor Egger. Le langage, qui a pour but de communiquer la pensée, contribue à la former, en la fixant par des signes sonores, précis et objectifs, qui permettent une analyse plus rigoureuse, — à la simplifier aussi, parce qu'elle substitue des formules aux images et aux idées. Le signe, créé pour le service de la pensée, réagit à son tour sur elle, et facilite le travail intellectuel en permettant de penser des mots, substituts des idées : il tend à avoir une valeur propre.
Le mot — théoriquement et à l'origine — est bien Lin signe arbitraire et conventionnel, comme le disait Whitney; mais pour un individu donné, il se présente sous un aspect différent, comme un signe évocateur d'une ou de plusieurs idées auxquelles il est lié pour une association habituelle et, qui plus est, héréditaire. Le langage de chaque individu, a dit M. Meillet, est « un système complexe d'associations inconscientes, de mouvements et de sensations au moyen desquelles il peut parler et comprendre les paroles émises par d'autres. »
Le mot est évocateur en bloc et non en détail. La linguistique assurait jadis que chaque partie au
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mot a sa signification propre : aux yeux du savant, sans doute, qui. par une analyse minutieuse, retrouve dans les flexions, suffixes et radicaux, les résidus des étapes antérieures et les témoins des filiations historiques ; mais pour celui qui parle, le mot forme un tout, et si sa décomposition est un procédé de critique scientifique, elle ne correspond pas à la vie subjective ou objective du langage.
Le mot forme un tout. Encore son individualité est-elle souvent bien imparfaite. L'indépendance du mot par rapport à la phrase est toute relative. La décomposition du discours en ses différents termes par la grammaire suppose déjà un état intellectuel avancé, une force de réflexion et d'analyse qui est étrangère à la plupart des individus qui parlent une langue. Essayez de faire séparer les mots d'une phrase à quiconque n'a pas étudié la grammaire, et vous serez frappé par les erreurs commises, plus encore par les hésitations et les incertitudes.
M. Bréal a rappelé à ce sujet les observations très curieuses qui ont été faites dans les bureaux télégraphiques pour la rédaction des dépêches. Quelle peut être, pour un cerveau fruste, l'individualité d'une particule réduite à une seule consonne (/', d\ qu\ y, t', s'}, et faut-il s'étonner qu'il la soude au mot suivant — avec lequel elle s'agglutine parfois pour former un conglomérat durable ? ^ Les mots atones, qui s'appuient toujours sur un terme voisin, enclitique ou proclitique, comme le grec te, le latin