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Abbé RoussELOT, Gaston Paris, pp

NÉO-GRAMMAIRIEXS, PHONÉTIQUE ET PATOIS ITl

tant de matériaux à recueillir et à analyser dans les langues littéraires 1 D'autre part, l'étude dts patois nécessitait l'enquête directe, et on conçoit que les linguistes, hommes de cabinet, aient préféré longtemps (et généralement encore) les travaux de bibliothèque aux recherches dialectologiques à travers les campagnes.

C'est encore aux environs de 1870 que naquit la dialectologie scientifique avec les premiers travaux de Cornu et d'Ascoli, dont les Saggi ladini marquent une date. Dès le début se posa une question de principe, qui provoqua une polémique retentissante entre Ascoli et M. Paul Meyer. — la question des dialectes. Dans une masse linguistique homogène comme celle des langues germaniques ou des langues romanes (l'îlot roumain mis à part, existet-il des subdivisions précises, des dialectes susceptibles d'être nettement délimités?

Les esprits curieux et les érudits locaux (ils avaient été nombreux) qui s'étaient occupés des patois pendant les deux premiers tiers du xix^ siècle, avaient travaillé de confiance sur l'idée traditionnelle de dialecte, qu'ils n'avaient même pas songé à discuter, ni d'ailleurs à approfondir. On croyait volontiers que la diversité des idiomes se présentait en raison des anciennes divisions politiques, que chaque province ou chaque duché avait son dialecte, ( omme son organisation administrative ou financière. Et comme on n'envisageait guère que le parler populaire du chef-lieu ou des environs, on trouvait en effet, d'une région à l'autre, des types d'idiomes qui paraissaient bien distincts les uns des autres.

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La phonétique renversa vite ce château de cartes, dès qu'elle s'efforça de tracer des limites. En effet, c'est par leur système de sons que les différents dialectes diffèrent le plus les uns autres, c'est par là qu'il allait être le plus facile de les délimiter et de les classer. Or, aussitôt qu'on voulut établir des frontières phonétiques, on s'aperrut que sur aucun point ces limites ne coïncidaient entre elles — selon le caractère choisi — mais qu'elles chevauchaient toutes les unes sur les autres, se suivant, se croisant, s'entrecoupant à l'infini. Même entre deux groupes de dialectes, aucune limite n'existe.

MM. de Tourtoulon et Bringuier, partis de l'embouchure de la Gironde pour tracer une frontière entre la langue d'oïl et la langue d'oc, entre les patois français et provençaux, durent réduire rapidement le nombre des caractères sur lesquels ils se fondaient, jusqu'à deux, jusqu'à un seul — ce qui ramenait leur tracé à une limite phonétique. Arrivés au nord du Puy de Dôme, l'un des deux collaborateurs étant mort, l'autre, découragé par des difficultés insurmontables, abandonna l'œuvre impossible qui, depuis, n'a jamais été reprise.

Ascoli essaya de réhabiliter l'idée du dialecte en fondant sa classification, non sur des idées a priori mais sur l'observation, sur des caractères linguistiques, voire ethniques et sociaux. Il créa ainsi un groupe franco-provençal dans la région alpestre*, — dénomination commode et qui est encore assez

1. Ce groupe comprend approximativement (puisqu'il na pas de limite précise) le Forez, le Lyonnais, une partie de Vlsère, la Savoie, l'Ain, une partie de la Franche-Comté, la

employée, mais à laquelle on n'attribue plus qu'une valeur de nomenclature, de désignation géographique sans corrélation avec un groupe rigoureusement précis. Telle n'était pas la pensée de l'auteur, qui appelait le franco-provençal « un type idiomatique » qui « atteste sa propre indépendance historique ». Pour lui, les dialectes constituent « un tout continu dans l'ordre géographique » et on doit en « déterminer rigoureusement les frontières extrêmes »*.

A quoi M. Paul Meyer répondit victorieusement qu'il ne servait à rien de constituer un dialecte d'après un certain nombre de traits linguistiques, puisque aucun de ces caractères n'a exactement la même limite. De son côté. Gaston Paris posait avec force la même théorie, qui avait été entrevue par M. Schuchardt, et qui triompha rapidement. Il faut, disait-il, « formuler une loi qui, toute négative qu'elle soit en apparence, doit renouveler toutes les méthodes dialectologiques : cette loi, c'est que dans une masse linguistique de même origine comme la nôtre, il n'y a réellement pas de dialectes ; il n'y a que des traits linguistiques qui entrent respectivement dans des combinaisons diverses, de telle sorte que le parler d'un endroit contiendra un certain nombre de traits qui lui seront communs, par exemple, avec le parler de chacun des quatre endroits les plus voisins, et un certain nombre de

Suisse romande, la vallée d'Aoste et ses alentours. Ces dialectes ont — grosso modo — un vocalisme qui les rapproche du provençal, et un consonanlisme qui les apparente au français. 1. Archivio glottologico, t. III, p. 61.

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traits qui différeront du parler de chacun d*eux ».

Inspirée par la nouvelle méthode, la dialectologie s'est développée rapidement, spécialement en ce qui concerne les patois romans et germaniques ; il est bien peu de linguistes contemporains qui ne se soient pas formés, plus ou moins, à son école. Ces recherches offrent en effet ce précieux avantage, de, fournir toujours — et pendant longtemps encore — des terres vierges à explorer, et de donner ainsi l'occasion aux jeunes esprits d'appliquer à la matière vivante la méthode enseignée par les maîtres, de développer leur esprit critique et le goût de la recherche personnelle. De nombreuses monographies, des études comparatives sur de petites régions ont été exécutées avec toute larigueur delà méthode scientifique, en France, en Allemagne, en Italie; des matériaux importants ont été recueillis dans des glossaires, par des travailleurs locaux, sous la [direction des linguistes; des atlas linguistiques et dialectologiques, premières œuvres d'ensemble — à la tète desquels il faut citer celui de la France — ont été menés à bonne fin dans plusieurs pays.

Le champ de l'observation s'est trouvé ainsi élargi dans des proportions considérables. La phonétique comme la sémantique ont trouvé dans les patois une abondance et une richesse de matériaux susceptibles d'éclairer maint problème de la linguistique générale, et qui sont loin d'être tous mis en valeur. Il n'est plus possible aujourd'hui de traiter une question quelconque du langage en faisant

1. Bulle ti7i de la Société des Parlera de France, n» 1, p. 4.

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abstraction des documents dialectologiques. C'est en faisant appel aux patois, en joignant à une information historique et philologique très sûre une connaissance étendue des formes et des termes dialectiques actuels, que M. Antoine Thomas, grâce à une méthode rigoureuse, a rénové la science étymologique romane et retrouvé les titres d'origine et la filiation d'une foule de termes français et provençaux i.

C'est la phonétique qui a créé la dialectologie, et tous les dialectologues ont dû être au début des phonéticiens, car il est impossible de faire aucune étude sur un patois sans avoir déterminé au préalable son système de sons et l'avoir situé dans l'évolution générale de son groupe. Mais ensuite deux orientations s'accusent, deux tendances, que peuvent symboliser les noms de M. Gilliéron et de M. Rousselot.

Les uns ont vu dans la phonétique la première étape nécessaire, mais qui n'est à leurs yeux ni la plus importante, ni la plus digne d'intérêt. L'histoire des analogies et la vie des mots les attirent par leur difficulté et leur complexité même : car si, dans l'état actuel de la science, la monographie phonétique d'un patois ou la carte phonétique d'une région est devenue une chose relativement aisée, qui demande simplement du temps et de la méthode, en revanche les évolutions morphologiques, l'histoire des sens, la lutte et la répartition des mots soulèvent nombre de problèmes sémantiques

1. Essais de philologie française (1897), Nouveaux essais (1904), Mélanges d'êtymologie française (1902).

el sociaux qui restent encore irrésolus. La nouvelle méthode de géographie linguistique^, créée par M. Gilliéron, et qui s'annonce déjà comme particulièrement féconde, répond à ce besoin et permet do partir à la conquête de ce nouvel inconnu. Et par là l'école de M. Gilliéron rejoint les psychologues et les sociologues dont nous parlerons bientôt.

Au contraire, pour M. Rousselot et son école, les patois ne sont qu'un intermédiaire permettant d'approfondir les connaissances phonétiques. Par le nombre considérable de matériaux vivants qu'elle a pu réunir, la dialectologie seule a permis à la phonétique expérimentale de se constituer.

La dialectologie a présenté en outre l'avantage considérable d'aider à l'autonomie de la linguistique, qui a été longtemps aux ordres de la philologie, après avoir été l'esclave de la grammaire. Elle a montré que les documents fournis par les textes et les langues littéraires sont bien peu de chose à côté de la multitude de ceux qu'elle a révélés : points de repères précieux dans l'histoire des langues, mais sur lesquels il ne faut pas s'absorber exclusivement sous peine de stériliser l'avenir de la science. Elle a rappelé avec force, — en déshabillant brutalement les mots, transcrits désormais, pour la nécessité de la recherche scientifique, par une graphie strictement phonétique- — que l'écriture est une notation imparfaite de la parole, dont il faut toujours se défier, eût-elle l'auréole vénérable de l'antiquité; elle a affirmé à nouveau la prééminence du langage parH

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