Langage et étude du langage
contre, l'auteur est pénétré de l'idée d'évolution ; fortement influencé par Darwin, il a vigoureusement accusé les rapports entre la linguistique et la biologie, — rapprochements dont on a un peu abusé après lui, et que les néo-grammairiens ont sévèrement qualifiés d' « oripeaux voyants ». Ramenées à leur juste valeur, les idées de « vie du langage », de « vie des mots » ont été pourtant très fécondes, et la théorie suivante des classifications est particulièrement juste :
Le linguiste d'autrefois « prenait bien le même point de départ : la ressemblance ou l'analogie de forme ou de sens, qui se trouve entre les mots ; mais son travail était irrémédiablement imparfait ; c'est qu'il était guidé par des similitudes qui n'existaient qu'à la surface ; qu'il ne tenait point compte de la diversité essentielle, cachée sous ces apparentes ressemblances, et qu'il faisait comme le naturaliste qui comparerait et classerait ensemble les feuilles vertes, le papier vert, les ailes vertes des insectes et les minéraux verts*. »
Mais les rapprochements hardis avec les sciences naturelles, et qui faisaient image, devaient effaroucher les philologues rigoristes, par exemple quand Whitney affirmait : « Il n'y a point de branche de l'histoire qui se rapproche tant des sciences naturelles que la linguistique... Une agglomération de >ons venant à former un mot est presque autant une entité objective qu'un polype ou qu'un fossile. On peut la déposer sur une feuille de papier, comme
une plante dans un herbier, pour l'examiner à loisir »^
Il y a là autre chose que des métaphores et des phrases à effet, car les diverses sciences de la vie ont entre elles des rapports nécessaires, qu'il est utile de confronter pour l'élaboration de la doctrine et de la méthode. Whitney a. d'ailleurs, apporté aussi d'utiles contributions sur des points spéciaux. Si son point de vue est à peu près exclusivement psychologique 2, s'il n'envisage le langage que comme « rap[)areil de la pensée », en revanche, il a insisté sur l'apprentissage du langage à chaque génération, qu'on semblait un peu perdre de vue. Une langue, dit-il, ne se crée pas et ne se transmet pas : elle s'apprend à chaque génération. L'acquisition de sa propre langue est une opération sans fin. Plus tard, Victor Henry opposera le langage appris (par l'école), et le langage transmis (appris par l'enfant de la bouche de la mère) : distinction capitale, bien qu'il s'agisse de deux modes différents <racquisition, d'apprentissage, dont l'un est plus conscient que l'autre.
A la Vie du langage de Whitney se rattache la Vie des mots, d'Arsène Darmesteter, qui est à la fois un phonéticien et un sémantiste. Elève des néo-grammairiens allemands, il a attaché son nom à la découverte d'une loi importante^; disciple des