La Vie du langage, p. 2fiG
2. Il s'agit de psychologie dayis la linguistique, car nul plus que Whitney n'a défendu l'autonomie de la seconde science vis-à-vis de la première.
3. La loi qui régit la chute de la voyelle atone avant l'accent en français et en provençal {dorm[i]toriwn—^ dortoir).
Anglais, il a débrouillé le premier la vie lexicologique de la langue française', analysant avec une grande finesse les filiations de sens, délimitant le domaine et la valeur exacte des figures de grammaire. Plus récemment (1896), M. Michel Bréal^ condensant la longue expérience de sa carrière dansson Essai de Sémantique, donnait à la secondebranche de la linguistique le nom qui lui est re&téy. et, dans un vigoureux effort de synthèse, posait les^ principes directeurs à la lueur desquels s'éclairent tous les phénomènes psychiques attestés par lesidiomes indo-européens.
La psychologie linguistique a passé ensuite en Italie^ (B. Groce) et en Allemagne, où elle a bénéficiéde la n^ gueur d'observation et de méthode propres à la science germanique. Un esprit de premier ordre, M. Wundt, consacre au langage un volume de sa magistrale Vôlkerpsychologie -. Reprenant certaines positions de l'école anglaise, il montre que les phonéticiens de la néo-grammaire, par une réaction exagérée, ont trop négligé à leur tour le point de vue psychique, et il prouve — fait capital, qui n'a plus été contesté depuis — que les évolutions phonétiques, si elles ont une cause physiologique, se réalisent par un processus psychologique.
Ce sont enfin deux Allemands, MM. Thumb et
1. Essai sur la formation des mots nouveaux (1877); La vie des mots.
2. Die Sprache (Le langage), l*^* édition, Leipzig 1900 ; 2« édit., 1907. L'ouvrage et ses tendances ont été vivement critiqués par les néo-graramairiens, dont M. Delbrock s'est fait le porteparole; par contre, l'accueil des sociologues a été assez favorable (Cf. Année sociologique, 1905, p. 595).
182 LA PHILOSOPHIE Dl LANGAGE
Marbe, qui ont appliqué les premiers les méthodes de la psychologie expérimentale à l'étude du langage.
X'action des sociologues sur la science du langage est plus récente encore, mais elle s'annonce déjà comme très importante dans l'histoire des idées. L'influence sociologique est peut-être le phénomène qui caractérise le mieux l'orientation de la science contemporaine. Je vais montrer successivement comment ce mouvement est né en dehors de la linguistique, comment il a contribué à créer une nouvelle école, celle des néo-linguistes, et quelle action il a exercée sur les représentants de l'école classique, celle des néo-grammairiens.
La sociologie, la dernière venue des sciences et la plus ambitieuse peut-être, a revendiqué la linguistique commeapparlenant à son domaine ; elle prétend lui imposer ses tendances et ses méthodes. Elle professe volontiers, comme les êtres très jeunes, un grand dédain pour les travaux de ses devanciers, et croit renouveler l'étude du langage en tenant fort peu de compte de l'acquis scientifique de la linguistique, en bouleversant les conceptions élaborées à l'aide de patientes recherches et d'une expérience déjà séculaire, et tout spécialement en rompant en visière avec les théories des néo-grammairiens.
Evidemment, lorsqu'ils prétendent imposer une explication nouvelle de faits linguistiques qu'ils ne connaissent pas, par des analogies superficielles avec
d'autres faits sociaux, comme la religion ou la mode*, les sociologues prêtent à sourire. Mais s'ils font preuve, souvent, d'une ignorance manifeste 2 à l'égard de la science qu'ils prétendent régenter sans l'avoir étudiée, et des faits qu'ils ignorent, — du moins est-il juste de reconnaître qu'en revanche ils ont apporté des idées nouvelles, tantôt exactes, tantôt fausses, mais toujours intéressantes à discuter.
Les sociologues combattent spécialement les théories des néo-grammairiens relatives aux évolutions phonétiques. Expliquer les changements de prononciation par leè modifications physiologiques des organes, déclarent-ils, c'est comme si l'on voulait expliquer les variations du costume parles variations du corps humain. Raisonner ainsi, c'est oublier simplement que la parole est fonction directe des organes vocaux.
« Notre tendance, déclare M. P. de Reul, est de considérer l'uniformité des faits linguistiques comme résultant probablement des mêmes causes que l'uniformité que l'on remarque en des domaines voisins tels que la croyance, l'usage, la mode. Que le langage soit un phénomène imitatif au premier chef, cela n'a pas besoin d'être démontré. Dès lors, ie suis tenté de voir deux phases où les néo-grammairiens ne voyaient qu'un processus unique. Leur erreur, selon moi, c'est d'avoir traité comme simple une situation complexe, de n'avoir pas distingué