‹ La philosophie du langageChapitre 7 sur 106 · Comme endemain devenu lendemain ^ci-dessous p · texte numérisé non relu

Comme endemain devenu lendemain ^ci-dessous p

que, la plupart de nos articles et de nos pronoms, n'ont pas un relief sonore suffisant pour se détacher nettement dans l'esprit. Le verbe est souvent atone en français moderne [est- il? vient-il?)

Parfois certains mots de la phrase, dans des combinaisons spéciales, arrivent à s'amalgamer de telle sorte que le philologue le plus expert ne sait plus où pratiquer la coupure : comment les paysans pourraient-ils se reconnaître là où les linguistes ne voient plus clair ? Dans certains patois de Savoie, le groupe st, à une époque assez récente, est devenu tk (à peu près le th anglais de thank) : le phénomène a affecté des combinaisons syntaxiques comme l'interrogation as-tu? (où on prononçait 1'^) devenue aujourd'hui athu ? — expression dans laquelle il est absolument impossible de séparer le verbe du pronom. Daifis divers parlers du nord de la France « garde-champêtre » se dit garchonpêtre, sous l'influence évidente de garchon (garçon) :• faut-il couper gar chonpêtre d'après l'étymologie, garchon pêlre d'après l'analogie, ou écrire en un seul mot ? Il n'y a aucune raison pour préférer une notation à l'autre.

La pluralité des aspects que peut revêtir un mot fait obstacle à son individualité. La multiplicité des formes verbales est la principale raison powr laquelle l'unité du verbe est très imparfaitement perçue par l'esprit populaire. Là encore, les analystes du langage n'ont pas toujours été d'accord entre eux devant la complexité de certains faits. La grammaire didactique nous enseigne que le verbe aller se conjugue je vais à l'indicatif présent et y irai au futur; l'histoire de la langue nous apprend qu'en réalité il

qu'est-ce que le langage ? 17

s'agit de trois verbes différents^ juxtaposés et combinés peu à peu : c'est le même phénomène qu'on observe pour les futurs anglais, où shall alterne avec will.

L'adjectif, le substantif surtout a une individualité plus marquée, parce que ce dernier désigne en général, dans la langue populaire, un objet bien précis. Mais, là encore, la flexion — qui se traduit pour l'oreille par une difl"érence d'images auditives

— vient jeter un certain trouble. Comment, sans l'école, des formes aussi éloignées l'une de l'autre que œi/l et yeux pourraient-elles être perçues par le vulgaire comme un même mot? Les mots invariables étant en nombre restreint dans une langue

— surtout dans les langues anciennes 2 ■— ce n'est pas, eh réalité, un terme fixe, un ensemble de sons précis qui correspond à une idée, mais un groupe d'images auditives apparentées qui ne se superposent pas exactement. L'idée de « cheval » n'est pas représentée en français par le mot cheval, mais par le couple cheval-chevaux, comme elle l'était en latin, non par equus, mais par le groupe complexe equus, equc, equi (gén. s., nom. pi.), equo (dat. abl. s. S equum, equorum, equis (dat. abl. pi.), equos. Cela

1. Les deux verbes latins vadere et ire, et un troisième dont l'origine est inconnue.

2. Car en fait, en français par exemple, la plupart des substantifs sont aujourd'hui invariables pour loreille ; en revanche

il y a des formes doubles pour diverses conjonctions et pré- \ positions {que et qu, de et d'); certains patois vont plus loin ' et ont parfois jusqu'à trois formes pour en suivant la position syntaxique {en, nen et n'). On voit combien est artificielle la dillerence classique entre les mots variables et invariables.

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simplement pour l'idée générale : mais si Ton précise le sexe, il faudra ajouter « jument » au groupe français, equa ("et ses cas) au groupe latin; l'âge, « poulain » et « pouliche » ; la fonction reproductive, « hongre », etc. .

11 n'y a donc pas équivalence exacte entre le mot et l'idée, puisque le mot n'a pas, en général, une forme fixe, et que, pour chaque forme spéciale, une notion de nombre, de sexe, de personne, de temps, de. mode, etc., s'ajoute — parfois en double, en triple ou en quadruple — à l'idée représentée. Mais, pour un mot donné, cette idée même est susceptible de variation suivant la phrase, le lieu et le moment, le milieu social, les dispositions de l'individu ou l'individu lui-même.

Dans aucune langue, un seul mot ne correspond à une idée et à une seule. Chaque mot a eu, en généraf, plusieurs significations, de même qu'une idée peut être exprimée par un certain nombre de synonymes.

Tel mot prend un sens différent suivant le contexte ou les circonstances dans lesquelles il est prononcé. Examinez le mot « ascension » in abstracto et en grammairien : vous reconnaîtrez qu'il est susceptible de désigner, dans la langue actuelle, une fête religieuse, une ascension de montagne ou l'ascension symbolique vers les honneurs. Prêtera-t-il à amphibologie dans le langage ? Nullement, car la phrase suffira souvent, à elle seule, à l'éclairer; et il n'y aura aucune hésitation quand on demandera : «Quelle est la date de l'Ascension cette année? » ou

ql'est-ce qte i.e laxcace ? 19

« Combien d'heures faut-il pour faire l'ascension du Mont Blanc?» Mais la phrase elle-même est envelopi)ée dans une ambiance qui précise encore le sens des termes : sujet de la conversation pour les interlocuteurs, — milieu naturel ou social qui suffit à fixer les idées, à défaut de la phrase, pour le début de la conversation ou pour le nouvel auditeur qui surgit. Le mot « ascension ». affiché à la porte d'une église, évoque une idée aussi précise, quoique différente, que le même terme entendu à la montagne dans un groupe d'alpinistes.

De là vient que les mots ont une tendance à se spécialiser en raison du milieu social, car, suivant la profession, le genre de vie, les habitudes, un vocable, doué de plusieurs significations dans la langue générale, s'associe plus étroitement à l'une d'entre elles, pour tels individus ou tels groupes. Le mot reprise, lancé à brûle-pourpoint, évoquera une idée toute différente chez un auteur dramatique, un pianiste, un escrimeur, un notaire, un tacticien, un agent de change ou une femme de chambre. C'est le germe des langues spéciales. Pour des hommes du xvn' siècle, des termes comme enfer^ royauté, par l'ensemble' des idées associées qu'ils éveillaient, avaient une tout autre valeur que pour nous.

La valeur du mot est susceptible de varier suivant le moment et selon les dispositions de l'individu. Sous l'influence de la colère, les termes prennent une signification tout autre, les images jaillissent, les métaphores se précipitent, — dans la recherche de l'expression forte, violente, susceptible de frap-

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per l'adversaire : hommes ou femmes du peuple qui se querellent, se jettent à la tète des noms d'animaux, des mots désignant des individus tarés ou des professions infâmes, violemment détournés, pour les besoins de la cause, de leur signification : ainsi s'explique la formation des termes injurieux. Comparez, à l'autre pôle, la prudence et la réserve des diplomates en conférence, pesant la valeur des mots, et jaugeant les termes sous toutes leurs faces. — Les expressions « un bon lit », « une source fraîche », ont-elles la même valeur en temps normal, en hiver, et au retour d'une ascension estivale?

On dit parfois que dans aucune langue il n'y a de synonymes parfaits. Pareille affirmation n'est exacte — approximativement — que pour le langage d'un individu déterminé : car si chacun, lorsqu'il est de sang-froid, donne un sens assez précis à chaque mot, en revanche la valeur des synonymes est essentiellement variable d'un individu à l'autre, et les différences assignées entre eux par les grammairiens sont souvent artificielles, surtout dans les langues littéraires où divers mots, issus de sources différentes, sont tombés pèle-mèle et au hasard dans un déversoir commun. Péni7isule et presqu'île, celuilà savant, celui-ci populaire, ont exactement le même sens étymologique : l'usage décide de leur emploi et il varie suivant les habitudes, la culture intellectuelle, la recherche ou l'aversion du terme technique.

Ailleurs la signification originaire, l'histoire des mots est différente, comme pour parler (dire une

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parabole)* et causer (alléguer), visage (sens conservé) et figure (sens géométrique), lorgnon (objet, pour lorgner) et binocle (objet pour deux yeux : néanmoins, la synonymie est aujourd'hui complète dans des expressions comme « parler à quelqu'un » et « causer avec (pop. à) quelqu'un » ; « se laver la figure» ou « le visage », porter un lorgnon ou un binocle. Il n'existe guère que des préférences personnelles ou sociales, des extensions ou restrictions d'usage : visage tend à devenir archaïque ; causer l'emporte de plus en plus dans le langage du peuple ; binocle semble faire reculer lorgnon; mais les expressions toutes faites, telles que « visage de boisy.^ n'admettent pas de substitut.

Si les divergences sont aussi sensibles chez .un même individu ou chez deux individus voisins, l'écart est bien plus grand entre des peuples éloignés, surtout lorsqu'ils parlent des idiomes dilîérents. D'une langue à l'autre, il n'y a pas d'équivalence entre les moyens d'expression, et une traduction rigoureusement exacte d'une conversation aussi bien que d'une œuvre littéraire, ne saurait se concevoir. Le faisceau d'idées multiples susceptibles d'être exprimées par un mot varie d'une langue à l'autre, et les associations formées entre elles à l'aide du terme commun sont trop étroites pour que l'évocation de l'une d'elles n'entraîne pas peu ou prou celle de sa voisine qui est différente suivant l'idiome : il en résultera une altération, insensible

1. Le latin vulgaire tira du grec le verbe * parabolare le christianisme ayant vulgarisé l'idée de la parabole), qui se contracta en * paraulare.

peut-être, mais certaine du concept. Quand le Latin employait sapere au sens abstrait de « savoir », puuvait-il faire complètement abstraction des significations « avoir de la saveur ». « percevoir une saveur » que possédait aussi ce verbe, et lui donner un sens aussi purement abstrait que le Français se servant de savoir"} L'anglais to spend the holidays est-il bien l'équivalent précis de « passer les vacances » ? et quoique spend n'ait plus dans cette expression le même sens que dans to spend money (et qu'il y possédait autrefois), ne reste-t-il plus de trace de cette origine, et la valeur de l'expression actuelle n'en est-elle pas impondérablement modifiée ?

Le langage ne saurait donc prétendre à réaliser la transmission exacte de la pensée. Il est seulement l'instrument le moins imparfait qui permette la transmission des idées.

Le langage est un fait social.

Il a pour but l'échange des pensées entre les hommes. Bien que le système d'associations, de mouvements et de sensations qu'il suppose chez les individus soit propre à chacun d'eux et ne soit jamais rigoureusement identique chez deux sujets, il doit cependant être, et il est en fait sensiblement le même chez les hommes d'un même groupe social : condition nécessaire de l'intercompréhension. « Immanente aux individus, la langue s'im-

qu'est-ce oie le langage ? 23

pose à eux»!, comme toute autre institution sociale 2. Pris en bloc, le langage est incontestablement une formation collective, au même titre que la religion ou les institutions sociales. Tous collaborent et ont collaboré à sa constitution, à son évolution, à son renouvellement, bien que la part de chacun soit en fait impossible à préciser. Il importera d'examiner — et c'est là une question assez controversée — quelle est la part des phénomènes d'origine individuelle propagés par voie d'imitation plus ou moins consciente — et des phénomènes qui se sont produits simultanément et indépendamment chez un grand nombre d'individus sous l'influence d'une même cause.

La sociologie contemporaine, qui apporte à la linguistique un précieux contingent d'idées plus encore que de faits, nous montre que la formation du langage chez les peuples primitifs a été sou-, mise à des conditions sociales importantes qu'on ne saurait négliger:

« L'activité mentale des primitifs, déclare M. Lévy- Bruhl 3. est trop peu diflerenciée pour qu'il soit pos-

1. A. Meillet, Introduction à l'étude comparative des langues indo-européennes, p. o.

2. D'après M. Durkheim. Cf. Année sociologique, IX, 1), une langue existe indépendamment de chacun des individus qui la parlent, et, bien qu'elle n'ait aucune réalité en dehors ^es individus en question, elle est cependant, outre sa généralité, extérieure à chacun d'eux. La preuve, c'est que toute déviation de l'usage provoque une réaction et qu'il ne dépend pas d'aucun des individus de changer la langue.

3. Les fondions mentales dans les sociétés inférieures, 1910 (Travaux de l'Année sociologique}.

sible d'y considérer à part les idées ou les images des objets, indépendamment des sentiments, des émotions, des passions qui évoquent ces idées ou ces images, ou qui sont évoqués par elles ». Les représentations collectives des primitifs ne sont pas, ajoute-t-il, de pures représentations ; il s'y associe constamment la notion d'une influence, d'une vertu, d'une puissance occulte, variable selon les objets et les circonstances, mais toujours réelle pour le primitif, et faisant partie intégrante de sa représentation ».

« On voit, a fait remarquer M. Meilleten commentant cet ouvrage^, que la phrase exprime quelque chose de très différent de ce qui apparaît au grammairien rationaliste comme l'idée à exprimer, et l'on voit combien la valeur du mot est chose complexe. »

Les représentations collectives du primitif sont régies par la loi de joarticipation^ à savoir par des liaisons entre les représentations, liaisons tout à fait distinctes de notre principe de causalité et qui ne sont pas soumises au principe de contradiction. Même chez l'Européen d'aujourd'hui, il subsiste encore plus qu'on ne croit de cette 'mentalité.

On sait quelle importance jouent les notions de tabou et de totem dans les civilisations primitives. Les langues anciennes avaient beaucoup de termes sacrés qui ne devaient pas être prononcés, en dehors de rites solennels {infandum). Les historiens nous ont appris que Rome avait ainsi un nom

1. Bulletin de la Société de linguistique, 1910, pp. 243 et suiv.

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mystérieux que la religion défendait de dire ou d'écrire (on a conjecturé r/uiris, d'où serait dérivé quirites). Des mots et formules auxquels est attri- \ bue un pouvoir de conjuration ou d'exorcisme existent ! ou ont existé dans tous les idiomes populaires. Même dans les langues des peuples les plus civilisés, il existe des mots socialement frappés d'ostracisme ou de déchéance jurons, blasphèmes, termes désignant des objets répugnants ou jugés peu convenables], tandis que d'autres sont dotés d'un brevet de distinction ; ceux-ci sont tour à tour flattés ou proscrits par la mode ; ceux-là sont réservés pour les circonstances solennelles, tandis que d'autres sont propres au langage familier ; les mots rares, vieillis, sont recherchés par les esprits qui ont horreur de la banalité, par certains écrivains, par les poètes. On voit quelles influences les con- \ ceptions sociales d'une époque peuvent exercer sur ; le langage.

A un point de vue plus concret, chaque langage, à toute période de son histoire, exprime les conceptions intellectuelles correspondant à un état social donné, et constitue l'inventaire des connaissances — idées et objets — des hommes qui l'ont parlé.

L'examen d'une langue ancienne permettra donc d'inférer, pour une époque donnée, le genre de vie, les occupations et les pensées dominantes des individus qui l'employaient. Même lorsque la connaissance de cette langue est imparfaite, fragmentaire, voire conjecturale, la présence ou l'absence de tel ou tel mot dans des conditions déterminéps sufflr^;

souvent pour reconstituer tel aspect^ ou tel détail d'un état sociai. Il suffit, par exemple, de savoir que hlat signifie seigle dans les patois landais ^ pour affirmer que dans cette région le seigle fut pendant longtemps la seule céréale cultivée.

Mais l'exemple le plus frappant nous est fourni par l'examen des racines indo-européennes 2. La grammaire comparée qui, par le rapprochement critique des diverses branches de la famille aryenne (ou indo-européenne) a pu établir un système précis de concordances, et reconstituer en partie, tout au moins dans ses radicaux, l'idiome primitif commun, nous permet en outre, avec toute la prudence apportée par la science en pareille matière, d'enyrevoir quelle pouvait être la vie de nos lointains ancêtres à l'époque, antérieure de plus de mille ans à l'ère chrétienne, où Germains, Latins, Grecs, Slaves, Hindous, etc., ne formaient qu'un même groupe social parlant une même langue.

Le principe de la méthode est simple : chaque fois qu'une même racine se retrouve, indépendamment, avec un même sens ou des sens très voisins, dans la majorité des langues indo-européennes (qui ont vécu une vie à part dès la séparation des groupes respectifs) 3, il faut en conclure que ce mot existait dans l'idiome primitif avant la scission, et que, par

1. MiLLARDET, Petit Atlùs linguistique d'une région des Landes (1910).

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