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I. — LA STATIQUE DU LANGAGE

La science du langage peut être purement descrip- Ave, en s'attachant à un ensemble de faits connexes et concomitants. Elle se sert alors d'une méthode semblable à celle des sciences naturelles. L'observation conduit d'abord à la description et à la défini tion empirique. Le but final est la classification, qui s'opère au moyen du raisonnement analogique et repose sur la subordination des caractères. L'importance d'un caractère se mesure à sa généralité — son extension — et à sa constance.

Mais la linguistique descriptive diffère à bien des égards de la biologie. Elle étudie et cherche à classer, non des êtres, mais des phénomènes. Ces phénomènes sont susceptibles d'une répétition constante dans des conditions données. Ils ont une existence virtuelle. Pour employer une expression chère à Stuart Mill, ce sont des possibilités permanentes. Leur existence est liée à celle d'êtres déterminés. Chaque sujet parlant peut en émettre une quantité limitée, et d'un ordre donné, dans des conditions précises. Chez les individus d'une même agglomération, ils sont encore sensiblement identiques, tandis qu'ils diffèrent, nettement déjà, d'un village au village voisin, et que l'écart augmente avec la distance. Parfois la variation est continue, si l'on che-

(histoire des sons, des formes, des mots); — 3° paléontologique (comment telle langue dérive de telle autre et quelles influences ont exercées d'autres langues sur sa formation et son développement).

mine, par pxemple, soit en France, soit en Allemagne. Au contraire, le changement sera brusque lorsqu'on passera d'un pays roman dans un pays germanique. La classification s'opère ainsi naturellement avec plus de facilité que dans les sciences naturelles. On est amené à grouper d'abord les phénomènes linguistiques chez l'individu; puis dans l'agglomération; ensuite dans la famille linguistique ; enfin à réunir un certain nombre de familles linguistiques apparentées, comme les langues grecques, latines, celtiques, germaniques, slaves, arméniennes, sanscrites, etc., qui constituent lo groupe indo-européen. Telles sont les quatre étapes de la classification, «jui peuvent se réduire à trois lorsque la famille — comme en basque — se confond avec le groupe.

La définition empirique, suivant le terme dont se servent les logiciens, devra nécessairement précéder la classification. Que de malentendus seraient évités avec des définitions claires et précises ! Si la phonétique descriptive est restée longtemps hésitante et confuse, ce retard a été dû à une connaissance insuffisante de la nature des sons, dont on avait donné, par suite, des définitions mexactes et incomplètes. Kn apportant les descriptions vraiment scientifiques des émissions vocales, la phonétique expérimentale a rendu un immense service, et a coupé court à toutes les controverses.

Les éléments qui constituent le dossier d'un son sont multiples, car beaucoup d'organes entrent en

jeu pour chaque émission vocale. Citons principalement la durée et l'intensité du souffle (buccal ou nasalj, que donnera le pneumographe ; le graphique des vibrations (orales ou nasales) — quand il y en a, — qui sera recueilli sur l'enregistreur; le lieu d'articulation, obtenu, lorsqu'on le pourra, à l'aide du palais artificiel; la mesure des diverses pressions, labiales ou linguales, fournie par les ampoules; l'étude des positions du larynx. Le nombre des vibralions à la seconde donnera la hauteur; leur amplitude, l'intensité; leur longueur, la durée.

La voyelle est le son par excellence, l'émission vocale dans toute sa plénitude. Elle possède les quatre qualités des sons musicaux : hauteur, timbre, intensité et durée, — qui n'ont pas besoin d'être définies. Mais quelle est la coopération respective, à cet égard, des divers organes de la parole? D'après la théorie classique, fondée sur les célèbres expériences de Helmholtz, le son est produit par la vibration des cordes vocales au passage du courant d'air des poumons * (expiré en règle normale), et la bouche — dont la forme varie sans cesse, suivant le degré d'ouverture, les positions respectives de la langue, des lèvres, du voile du palais, —joue le rôle de résonnateur qui, en renforçant certains harmoniques, produit le timbre de la voyelle (la durée et l'intensité s'expliquent d'elles-mêmes par la longueur et l'énergie de l'impulsion donnée aux organes). Mais une grosse difficulté surgit pour l'explication de

1. 11 y a controverse sur le point de savoir si la vibration des cordes vocales se produit directement ou sous Faction du courant d air.

la voix chuchotée, qui donne des sons identiques, quoique affaiblis, avec les mêmes positions des organes buccaux, sans aucune participation des cordes vocales : ici le son se produit par le simple passage de l'air dans la bouche, qui joue le rôle d'un instrument à anche. Et alors, dans la voix parlée, le son laryngienne se superpose-t-il pas au son buccal, ou a-t-il simplement pour résultat de lui donner plus d'ampleur? Phonéticiens et physiologistes ne sont pas d'accord à ce sujet.

Les consonnes, au contraire, sont des bruits, des sons incomplets. Si leur timbre et leur intensité sont aussi caractéristiques que ceux des voyelles, en revanche leur durée est plus difficilement appréciable, et beaucoup d'entre elles échappent à toute mesure de hauteur. Elles ont généralement besoin de s'appuyer sur les voyelles, mais leur degré d'individualité varie beaucoup, suivant qu'on passe des plosives presque instantanées comme p ou k, aux continues, telles que f on s, susceptibles d'être prolongées ou tenues.

C'est principalement en raison du timbre qu'on classe les sons du langage, car c'est la caractéristique la plus accusée. Les consonnes et surtout les voyelles sont plus nombreuses dans chaque langue que ne le laisseraient supposer les alphabets.

Une voyelle, qu'on croit identique, varie suivant sa position dans le mot ^tonique ou atone, libre ou entravée, etc.). Il y a au moins sept o en français : Vo bref fermé, de beaw^ Vo long fermé, de chose; Vo bref ouvert, de sotte; Vo long ouvert, de fort; Vo bref moyen, de mauvais; Vo bref très peu ouvert ^atone),

de soUise ; Vo bref très peu fermé (atone), de morose. Et l'on pourrait trouver encore d'autres nuances. Toutefois il est facile d'établir un certain nombre de types principaux.

En revanche les types des sons varient très peu chez les divers peuples de la terre : avec quelques dialectes romans et germaniques on a à peu près toute la gamme des voyelles et consonnes existant dans le monde entier. Tous les sons du malgache, qui a été analysé minutieusement au laboratoire de phonétique expérimentale du Collège de France, se retrouvent dans le français et dans les patois de la Gaule romane, à l'exception d'un seul que possède l'anglais (prononciation anglaise du groupe tr). L'étude des innombrables langues parlées sur le globe n'a pas révélé une diversité de sons aussi grande qu'on aurait pu le croire. Car l'organisme vocal de l'homme, assez peu différencié, somme toute, d'une race à l'autre, n'a pas un nombre illimité de moyens à sa disposition : ou tourne toujours dans le même cercle.

Les voyelles sont classées en deux échelles de sons allant l'une de « à ? par é (voyelles antérieures , l'autre de a à ou par o (voyelles postérieures et labiales, caractérisées par le recul de la langue et l'action des lèvres). Diverses langues, comme le français, ont l'échelle intermédiaire des eu (entre es é et les o) et des u (entre les i et les ou). Viennent enfin les voyelles nasales et semi-nasales, pour l'émission desquelles une partie de Tair expiré passe par les fosses nasales. La diphtongue est la juxtaposition de deux voyelles dont l'une est plus fortement

acrentuée que l'autre, et dont les émissions respectives sont intimement liées : il n'y a qu'une dilTérence de degré entre l'hiatus et la diphtongue, comme entre la diphtonirue et la voyelle précédée ou suivie d'une semi-consonne, et la démarcation est d'autant plus difficile à tracer que la valeur respective des sons se modifie souvent suivant la rapidité de la prononciation.

Les consonnes se classent par groupes suivant leurs lieux d'articulation et les organes qu'elles mettent en jeu : bilabiales, labio-dentales, linguo- (ientales, etc. Plusieurs grandes subdivisions se superposent à cette classification par groupes : consonnes plosives et continues (suivant la nature de l'émission, arrêtée ou non par un obstacle momentané); orales ou nasales (selon que le courant d'air passe par la bouche ou le nez), et enfin sonores et sourdes, les consonnes sonores 6, v, /, etc., étant accom[»agnées d'une vibration des cordes vocales qui n'existe pas pour les consonnes sourdes p, /, etc. Une place spéciale doit être faite aux semi-consonnes ou semi-voyelles, intermédiaires entre deux catégories de sons («consonne de /jut/i-, i consonne de bieyi^eic), qui sont sonores ou sourdes suivant la nature de la consonne précédente. Parfois deux éléments consonantiques sont si étroitement associés qu'il est difficile de préciser si l'on est en présence de deux sons ou d'un seul : ainsi pour les consonnes mouillées ou pour les sons de la nature du rh anglais et du z italien ou allemand. Dans 17 mouillé italien, par exemple, on croit bien discerner un / suivi d'un vod, mais c'est un / altéré et qui fusionne intime-

ment avec l'élément suivant. A chaque instant les phénomènes complexes et en voie d'évolution font éclater les cadres trop rigides et toujours un peu artificiels de nos classifications.

Les autres qualités des sons du langage ont été beaucoup plus négligées que le timbre. La valeur respective des sons au point de vue de l'intensité est à peu près inconnue dans les langues de l'antiquité. On s'aperçoit facilement au contraire du rôle important joué dans les langues vivantes par les accents d'intensité, accent tonique et accents secondaires. La valeur de l'accent tonique varie beaucoup suivant les langues : elle acquiert son maximum dans les idiomes qui, comme l'italien, admettent plusieurs syllabes après l'accent (pôpolo) et son minimum dans les langues accentuées sur la finale, comme le français. La place de l'accent est déterminée par des causes historiques; dans les dérivés elle reste en principe sur la même syllabe dans les langues germaniques, tandis que dans les langues grecque et latine elle obéit à des considérations de quantité.

L'accent de phrase n'a pas une moins grande importance que l'accent des mots, surtout pour certaines langues modernes où il opère parfois des distributions différentes d'intensité. Les langues anciennes avaient des mots sans accent bien déterminés (enclitiques et proclitiques) : en français au contraire — par exemple — le même mot peut être tantôt accentué, tantôt proclitique : comparez « il vient » et « vient-il ». Résultat d'un monosyllabisme avancé.

Au troisième degré, après les voyelles accentuées

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et les voyelles atones, figurent les sons affaiblis, sons naissants ou en voie de disparition (tel Vc d'arbre dans la prononciation soutenue). L'intensité des consonnes acquiert son maximum d'abord à l'initiale devant une voyelle, puis devant une autre consonne qui ne s'articule pas avec la précédente.

En sens inverse, la hauteur et la durée des sons ont été surtout étudiées dans les langues anciennes, qui avaient certainement un caractère plus musical (jue les langages actuels, bien qu'il soit fort diflicile de reconstituera cet égard leur prononciation exacte. Ici s'avère la ditTérence entre le lan^rage parlé et le langage chanté, où la hauteur et la durée respectives des sons acquièrent une importance primordiale. Toutefois, même dans le premier, la valeur musicale des sons n'est pas négligeable. Les indigènes s'y montrent très sensibles : dans les patois, ils sont bien plus affectés, d'un village à l'autre, par des ditïérences d'intonation que par des divergences phonétiques qui nous semblent capitales. Ce qui frappe le plus les Parisiens dans la prononciation des Méridionaux, c'est que ceux-ci «< chantent ». Le Parisien est convaincu, lui, qu'il ne chante pas en parlant; mais le Marseillais, à son point de vue, aura une impression inverse. Kn réalité, ils « chantent » l'un et l'autre, mais dilVéremment, l'intonation musicale variant suivant les parlers.

Les accents des langues de l'antiquité étaient des accents de hauteur et, sans doute aussi, des accents toniques. Existe-t-il dans les langues actuelles des relations entre la hauteur et l'intensité? M. Roudet,

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après MM. Schwann et Pringsheimi, a essayé de le prouver naguère dans la Parole, par une méthode très ingénieuse : pour lui, l'intensité sonore pendant un temps donné et la vitesse moyenne du mouvement vibratoire pendant le même temps, sont deuj variables qui croissent et décroissent simultanément. Des morceaux prononcés à haute voix ont été analysés simultanément, par les procédés de la phonétique expérimentale, au triple point de vue de l'intensité, de la hauteur et de la durée.

Les relations entre la hauteur et la durée ne sont pas moins délicates à établir. La distinction entre longues et brèves, que nous a léguée l'antiquité, est trop simpliste et grossière pour traduire des nuances beaucoup plus complexes : les instruments actuels de phonétique peuvent seuls nous donner avec précision des indications quantitatives, qui portent également sur les consonnes et sur les voyelles. On a appris ainsi que les consonnes dites doubles sont simplement prolongées ou renforcées. Quant à la hauteur, seules les consonnes sonores en sont susceptibles, mais elle est difficilement mesurable.

L'étude des sons suivant les positions qu'ils occupent dans le mot ou la phrase, est capitale. Les qualités de la voyelle sont susceptibles de varier, suivant qu'elle est tonique ou atone, — initiale, finale ou médiale. J'ai dit comment varie l'intensité des consonnes : leur lieu d'articulation se déplace selon la position ou selon la voyelle qui les suit ;

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