Cf. A. Meillet, Introduction, pp
3. La présence d'un même radical dans deux ou trois familles n'est pas toujours probante, surtout s'il s'agit de deux groupes comme le celtique et le germanique qui ne se sont différenciés qu'assez tard.
QU
'est-ce QIE LE LANGAGE ?
suite, il désignait une idée uu un objet familier à la population d'alors.
On arrive ainsi à plus d'une constatation curieuse. Les degrés de parenté dans la famille de l'homme sont exprimés par des termes identiques et très précis, tandis que pour la famille de la femme on se trouve en présence de mots vagues et divergents. Il faut donc en conclure que dans l'état social des Aryens antérieur à la scission des groupes, la famille était déjà solidement constituée et que la femme entrait dans la famille du m.ari. l'homme au contraire n'ayant avec la famille de sa femme que des rapports assez imprécis.
Les Aryens n'habitaient pas de villes, car le mot manque ; ils avaient au contraire des termes pour village, maison, chef de village, chef de maison.
Ils devaient s'occuper plus d'élevage et de chasse que de culture, car les noms relatifs aux animaux, sauvages et domestiques, sont nombreux dans K fonds commun. Les Aryens avaient domestiqué les chiens, les bœufs, les chevaux, les chèvres, les moutons, les porcs ; ils chassaient les cerfs, les loups, les aigles et les oiseaux auxquels ils avaient donné un nom générique. Par contre ils ne devaient pas être pécheurs, car le nom du poisson diffère dans plusieurs groupes, et aucun nom d'espèce oe poisson n'est indo-européen.
Plusieurs noms d'arbres sont aryens : le bouleau, le chêne, le hêtre, le saule. Il est remarquable que ce sont, comme pour les animaux, des espèces du Nord, tandis qu'aucune espèce spéciale au Midi n'est /représentée. Ce qui confirme encore l'hypothèse his-
torique actuellement en faveur, d'après laquelle les Indo-Européens auraient eu leur berceau d'origine dans le nord de l'Europe d'où ils sont descendu.-) tour à tour vers le midi, et non dans la région de' l'Iran comme on l'avait cru autrefois. '
Les Indo-Européens cultivaient des céréales (sans doute l'orge) ; ils savaient labourer, forgei et fabriquaient des objets. A l'égard de ceux-ci règne une grande incertitude ; car rien n'est plus changeant que le nom des objets fabriqués, influencés par leur lieu d'origine ou leur mode de fabrication. On sait par ailleurs qu'ils connaissaient la hache, bien que, pour la désigner, il n'y ait aucun vestige d'un mot commun dans les langues filiales. La roue existait aussi, quoique le mot varie : mais l'existence d'un seul type verbal pour l'essieu suffit à le prouver.
Aucun nom de Dieu n'est indo-européen : les diverses mythologies hindoue, grecque, germanique, etc., se sont donc formées et développées indépendamment à une époque postérieure. Toutefois il appert que les Aryens avaient déjà une certaine conception de la divinité : le nom de « Dieu » , qu'on retrouve dans toutes les langues dérivées, signifiait d'abord le «brillant», et a pour origine la divinisation du ciel lumineux.
Les noms de nombre sont également remarquables. Le système indo-européen de numération est décimal. Il y a un terme spécial pour chaque nombre de un à dix; les nombres sont ensuite groupés par dizaines, dont chacune porte un nom spécial, ainsi que cent; il n'y a pas de mot origi-
qu'est-ce que le langage ? 29
naire pour mille : sans doute les Aryens n'avaient-ils pas compté jusqu'à ce chiffre. Il est très caractéristique que les quatre premiers noms de nombre se déclinaient à l'origine : ce qui confirme l'assertion des sociologues modernes (Lévy-Bruhl), d'après laquelle la numération, chez les peuples primitifs, fut faite à l'aide d'objets concrets. Le groupement des nombres par cinq, puis par dix s'explique par les cinq doigts de la main et les dix doigts des deux mains pris comme unité de second rang.
On voit que la linguistique, si intimement reliée par certains côtés à la science sociale, peut à son tour apporter plu? d'une contribution précieuse à la sociologie tout en s'instruisant à son école.
Le langage est un ensemble de sons articulés.
Cet aspect qui est à certains égards le plus important, puisqu'il conditionne les autres, n'a pas toujours été suffisamment pris en considération. Car, lorsqu'on parle, on ne réfléchit pas au moyen de l'expression, mais au but poursuivi ; on pense au sens ot non aux sons proférés. L'étude de la signification des mots et de leurs rapports grammaticaux a, de tout temps, bien plus attiré les chercheurs que le mécanisme de la prononciation. La phonétique, ou science des sons, date à peine d'un siècle, tandis que la grammaire descriptive avait été poussée très loin bien auparavant. Jusqu'à l'époque toute récente où la phonétique expérimentale a usé d'instruments pour l'analyse de la parole, nul ne savait avec préci-
sion quels organes entraient en jeu et quels étaient ?les mouvements de ces organes pour émettre des sans aussi simples qu'un w ou un c? : et la preuve ic'est qu'on n'avait jamais pu apprendre, par exemple, Ja prononciation correcte de Vu aux Anglo-Saxons.
Comme instrument de la pensée, la linguistique relève de la psychologie ; le langage se rattache à la sociologie en tant que fait social : groupement de sons articulés, il dépend de Tanatomie, de la physiologie et de la physique, bien que les linguistes n'aient guère songé à interroger ces sciences que depuis une vingtaine d années.
L'étude rationnelle des sons du langage doit remonter en effet aux sources de la parole : connaître •d'abord la structure des organes appelés à concourir à l'émission des sons articulés, ensuite leur fonctionnement. Le poumon envoie le souffle; les cordes vocales du larynx, en vibrant, émettent un son qui est ensuite modifié par les diverses positions de la bouche : écartement des dents et des lèvres, articulation de la langue, abaissement ou relèvement du voile du palais, etc. A son tour le son doit être .analysé en lui-même, en dehors des circonstances .dans lesquelles il s'est produit : à ce titre les sons <lu larynx relèvent de l'acoustique, c'est-à-dire de la physique. C'est cette dernière science qui permettra d'étudier les vibrations des sons, et leurs diverses qualités, — durée, hauteur, intensité ,et timbre, — qui nous montrera, par exemple, comment le larynx produit le son fondamental, tandis que la bouche joue le rôle de résonnateur en. mettant en valeur, suivant le cas, tel ou tel harmonique.
qu'est-ce que le langage ? 31
Mais la parole n'est pas seulement proférée : elle vst entendue, et la manière dont elle est perçue ne -aurait être indifférente et peut avoir une influence importante pour certaines évolutions du langa;^. Avec l'ouïe et l'appareil auditif, l'anatomie et la phyr^iologie rentrent en scène.
La psychologie a aussi ses rapports — quoique plus lointains — avec la phonétique. Car 'tout mouvement organique dépendant de la volonté, comme la parole, résulte, en dernière analyse, d'une impu^. sion cérébrale, de même que toute sensation se traduit par une impression psychique. L'état meatal, ordinaire ou passager, n'est pas sans répercussion sur la prononciation, qui varie, par exemple, suivant la nervosité du sujet et peut aller jusqu'au bredouillement ou au bégaiement; de même que l'imperfection des images auditives — on le verra plus loin — exerce certaine influence sur la transmission de la parole d'une génération à l'autre ou sur l'altération des mots empruntés à une langue étrangère.
Mais en somme, le langage, en tant que réunion de signes sonores, dépend étroitement et rigoureusement de la forme de nos organes vocaux et de leurs habitudes acquises, fortifiées par l'hérédité. La prononciation, qui est chez l'enfant un phénomène d'acquisition et qui s'élabore lentement dans le jeune âge, devient rapidement inconsciente et machinale, et il est extrêmement difficile pour un adulte, sinon impossible d'en changer. Précisément parce qu'elle n'est pas l'objet de nos pensées quand nous parlons, la forme des mots, leur physionomie tant verbale qu'auditive joue un rôle prépondérant
dans l'histoire du langage, comme on le verra à maintes reprises. Combien de fois, contrairement à l'opinion courante, la forme influe-t-elle sur le fond, le son sur le sens! Par le langage, notre pensée est l'esclave du larynx et de la langue, comme aussi de
l'oreille.
Le langage est susceptible d'être transcrit par des signes visuels : l'écriture.
Ge n'est point là un caractère essentiel comme les précédents. La grande majorité des parlers humains qui ont existé ont été purement oraux. Par contre, aucun langage ne peut vivre sans être parlé. Pas d'écriture sans parole : les langues artificielles ellesmêmes, comme l'espéranto, établissent d'abord un système de sons dont la graphie n'est que l'interprétation. Un certain nombre de langues mortes — sanscrit, grec ancien, latin, gothique, etc., — ont survécu grâce à l'écriture qui nous a transmis des œuvres littéraires, des inscriptions et des textes. De même que le langage permet de préciser la pensée et de faciliter la mémoire, l'écriture, à son tour, fixe et conserve le langage.
L'humanité a essayé successivement de l'écriture idéologique, puis alphabétique. Le premier système, qui est, par exemple, celui des Chinois, consiste à s transcrire chaque mot par an signe spécial : le mot représentant une idée en dernière analyse, chaque idée se trouve ainsi exprimée pair un signe visuel, comme elle l'est déjà par un signe sonore. Mais on perçut rapidement les inconvénients de ce système
QUeST-CE QUE LE LANGAGE ? 33
qui, très logique, avait justement le tort de s'appliquer à un ensemble de phénomènes qui ne le sont pas : dans le cas spécial, on sait qu'un mot désigne souvent plusieurs idées différentes, et qu'une idée est représentée maintes fois par plusieurs mots dans une même langue. A l'origine, l'écriture idéologique devait être très imagée, véritable dessin stylisé des objets et des symboles : caractère encore très frappant dans les hiéroglyphes égyptiens.
L'écriture idéologique a donc fait place, chez la plupart des peuples, à l'écriture alphabétique : chaque caractère représente désormais, en principe, non une idée, mais un son. Lespopulations sémitiques se sont servies les premières des alphabets : les Phéniciens ont enseigné l'écriture aux Grecs; du grec sont issus l'alphabet latin, d'un usage aujourd'hui presque universel, et l'alphabet russe. L'écriture alphabétique, chez les Phéniciens, dérivait d'ailleurs d'une écriture idéologique : chaque caractère désignait à l'origine un objet dont il rappelait parfois la forme (l'A une tente, etc.), avant de représenter l'équivalence d'un son.
L'écriture alphabétique s'efforce toujours, à l'origine, d'être phonétique, c'est-à-dire d'établir avec le plus d'exactitude possible un système graphique de correspondance avec les sons de la langue, chaque lettre devant représenter un son et un seul. C'est l'alphabet sanscrit qui a poussé le plus loin ce souci : il compte en effet quarante-six lettres (33 consonnes et 13 voyelles, avec trois signes diacritiques).^ Mais il est facile de concevoir qu'aucune écriture s'appliquant à un langage d'une certaine extension, ne
•peut être rigoureusement phonétique. Il est à peu près impossible à l'écriture de représenter, avec .Jeurs nuances, l'infinie variété des sons du langage, •et surtout, pour un même groupe social, les diverrgences individuelles de prononciation. L'écriture a, avant tout, un intérêt social : pour atteindre ce but, d'alphabet d'une langue doit être simple, composé -d'un nombre restreint de signes; la représentation tdes sons doit correspondre à la moyenne de la pro- 'Donciation ; enfin la fixité de l'orthographe, à une époque donnée, pour tous les individus lisant une jnême langue, est d'une incontestable utilité. En revanche, l'écriture ordinaire, par son manque de ^précision, est un instrument insuffisant pour le savant qui doit noter toutes les variétés des sons et toutes les nuances de prononciation, individuelles ou collecîtives : aussi les linguistes ont-ils dû créer un certain «ombre de systèmes de graphies, rigoureusement phonétiques, qu'il est difficile de réduire à l'unité, parce que tel ou tel s'adapte mieux à un groupe •de langues ou répond mieux à un certain ordre de nécessités pratiques K
Les signes de l'écriture sont évocateurs des mots 5)arlés, qui à leur tour éveillent les images et les
1. Ainsi en utilisant dans l'aîpliabet romain les lettres Tetournées, en donnant une valeur spéciale aux italiques et ^ux capitales et en y adjoignant des caractères grecs, etc., le *ystème de M Paul Passy (Association phonétique internuiionale) évite la création d'innombratjles caractères typographiques; celui de MM. Gilliéron ou Rousselot, qui encourt <ce dernier reproche, a, par contre, une grande souplesse par la multiplicité des signes diacritiques ; il est plus commode pour l'enquête dialectologique et offre plus d'homogénéité.
qu'est-ce OLE LE LANGAGE ? So-
idées ; c'est une représentation au deuxième degré L Mais l'intermédiaire est susceptible de disparaître dans les opérations de l'esprit : le signe tend una fois de plus à se substituer à la chose signifiée; pai le jeu de l'association, le mot écrit arrive à évoquer directement l'idée, et on parvient à penser directement par images visuelles aussi bien que par images sonores.
Représentation conventionnelle, comme la parole,de nos états psychiques, l'écriture acquiert à som tour une valeur propre aux yeux des écrivains, desvisuels, qui se servent constamment de son intermédiaire pour exprimer leur propre pensée ou pour connaître les pensées d'autrui. L'habitude fait acquérir une physionomie spéciale à la forme graphique des mots, qui devient évocatrice par ellemême. Lorsqu'on écrivait un hennite et qu'il fut question de supprimer Vh, certains protestèrent en déclarant que cette lettre munie d'une hampe, à l'initiale du mot, éveillait en leur esprit l'image du grand bâton de l'ermite. Il se forme parfois ainsi des associations d'idées très curieuses, au point que l'on a pu parler de la couleur des voyelles. Ceci «xplique pourquoi les écrivains éprouvent généralement une véritable souffrance lorsqu'on veut changer la forme visuelle des mots, et protestent instinctivenjent contre les réformes de l'orthographe, même les mieux justifiées.
De même que le système des sons, dans une
1. Et même au troisième degré si l'on songe que l'image est à son tour et généralement l'intermédiaire entre le mot et ridée.
langue, exerce une influence sur l'expression des idées, que la forme détermine ou modifie parfois le sens, — l'écriture, à son tour, peut réagir sur le langage parlé, lorsqu'elle aboutit, par exemple, à ifaire modifier la prononciation sur le modèle de ■i'orthographe.*Quand il agit ainsi, le peuple comme 4e lettré s'avère inconsciemment partisan d'une •orthographe plus phonétique, car s'il adapte sa pro- ^nonciation à la graphie, c'est qu'il estime que l'écriture doit correspondre le plus exactement possible à la prononciation. Ces phénomènes sont, d'ailleurs, de date récente : ils supposent, en effet, une grande diffusion du livre et du journal. Même à notre époque, ils sont en nombre restreint : la prééminence de la langue parlée sur la langue écrite reste incontestable, et le linguiste ne doit jamais perdre de vue que l'écriture est simplement le vêtement du langage.
Des pages qui précèdent ressortent les divisions de la science du langage.
L'étude des sons doit primer toutes les autres : la parole, en tant que phénomène sonore, est là première réalité qui frappe le linguiste. L'étude des sons du langage constitue la phonétique.
Le langage doit être envisagé ensuite comme instrument de la pensée. C'est l'objet de la sémantique qui comprend l'analyse des rapports grammaticaux (morphologie et syntaxe), la signification et la vie des mots (lexicologie).
Ces deux branches de la linguistique ont acquis
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à l'heure actuelle un très grand développement. Au contraire, l'étude des phénomènes sociaux, qui est fort importante, et celle des phénomènes littéraires, beaucoup plus restreinte, ont été assez négligées et amalgamées plus ou moins avec les autres disciplines. Ce n'est que depuis peu qu'elles commencent à être isolées et groupées, pour constituer, comme elles le méritent, un nouvel ordre de recherches.