Easai de sémantique, p
d'une langue suivant leurs affinités naturelles. Quel devrait être le principe d'une semblable classification? Un philosophe préférera sans doute une classification fondée exclusivement sur le sens. Mais une telle œuvre serait fort difficile à réaliser. Elle est préparée toutefois par les travaux de synonymie, qui ont depuis longtemps attiré les chercheurs,' mais qui ont été dirigés généralement avec plus de curiosité que d'esprit scientifique. La classification qui séduit le plus le linguiste est celle qui repose sur les familles, sur la parenté formelle des mots : on peut rappeler à ce sujet la première édition du Dictionnaire de l'Académie et le Dictionnaire provençal de Raynouard. Le sens n'y perd rien : toutes les acceptions issues d'une même racine peuvent se rattacher historiquement à un seul sens primitif. La syntaxe descriptive classe les rapports des mots et les types de phrases. Quoique très ancienne, cette étude est encore loin de toucher à la perfection : pendant longtemps, l'influence néfaste de l'orthographe a égaré les grammairiens sur des détails insignifiants et des « règles » artificielles. Les progrès ont cependant été sensibles, bien que dans tous les domaines, notamment dans celui des langues romanes, on n'ait pas encore tiré suffisamment parti de la méthode de statistique qui a rénové la syntaxe descriptive du latin. Toutefois, il faut se garder encore d'attacher trop d'importance à la syntaxe souvent artificielle des écrivains, au détriment de la langue parlée, qui doit toujours avoir la prépondérance aux yeux du linguiste. Quoi qu'on ait pu en penser jadis, l'influence des écri-
vains sur la syntaxe vivante d'une langue est à peu près nulle. Malheureusement, pour les langues mortes, nous ne possédons guère que des textes plus ou moins littéraires, à travers lesquels il est assez difficile de dégager le langage usuel. C'est l'opinion des premiers syntaxistes de notre époque, comme M. Delbruck.
Les études de linguistique descriptive peuvent consister soit en monographies de tout ou partie d'un langage déterminé à un moment précis, soit en monographies comparatives de sons, de formes ou de mots S soit en travaux comparatifs d'ensemble. C'est la seconde catégorie qui a été jusqu'ici la plus négligée. On possède au contraire d'excellentes monograpliies de langages, partielles ou complètes, qui ont surtout séduit les linguistes contemporains, par réaction contre les synthèses comparatives, trop vastes et trop superficielles, de leurs devanciers.
(. — CINEMATIQUE ET DYNAMIQUE : L'ETUDE DES EVOLUTIONS ET LA DÉTERMINATION DES LOIS
Les caractères généraux que présente dans le langage l'évolution des phénomènes nous ont retenus assez longtemps pour qu'il soit inutile de revenir sur ce sujet. Il s'agit seulement d'indiquer ici
1. « II faudrait que chaque commune d'un côté, chaque son, chaque forme, chaque mot de l'autre, eût sa monographie, purement descriptive, faite de première main et tracée avec toute la rigueur d'observation qu'exigent les sciences naturelles, j» (Gaston Pauis, Discours prononcé au Congrès des Sociétés savantes, le 26 mai 1888.)
les principes directeurs de la linguistique historique.
Si les deux points de vue : analyse des évolutions ; recherche des forces, des causes, des lois — cinématique et dynamique — sont logiquement bien distincts, en fait les recherches de phonétique historique ont aujourd'hui pour but immédiat la» détermination de lois de succession. En sémantique,, au contraire, où la possibilité même des lois de succession est contestée, l'étude des évolutions est poursuivie avec beaucoup moins de rigorisme et plus de tâtonnements : le point de vue dynamique-^ prépondérant en phonétique, est ici négligé.
L'évolution des sons est spécialement envisagée au point de vue du timbre. Il y a toutefois des relations certaines et bien connues entre les diverses qualités des voyelles, mais qu'il n'est pas toujours facile d'expliquer. Dans le latin vulgaire du Bas Empire, il est admis, pour la commodité de l'étude, que l'accent de hauteur a fait place à l'accent d'intensité : le phénomène a été certainement moins simple, et il est à présumer que des deux éléments, d'abord associés étroitement, le premier, prépondérant à l'origine, s'est peu à peu affaibli. De même nous voyons les brèves et les longues du latin classique faire place à des voyelles ouvertes ou fermées, è et ô à è et 0 ouverts, ë et ô à é et o fermés, etc. Le timbre ne s'est pas brusquement substitué à quantité, mais les deux qualités étaient, depuis longtemps, réunies dans le même son, et la longueur ou la brièveté a cessé peu à peu d'être caractéristique. Le même phénomène s'est produit en grec ancien et dans bien d'autres langues.
La place de l'accent tonique est intéressante à considérer. C'est l'accent qui donne au mot son unité : aussi se conserve-t-il en principe à travers les évolutions successives. Mais ce n'est pas là un •dogme intan^nble comme on l'avait cru jadis. Diverses •causes peuvent faire déplacer ou glisser l'accent, et surtout la brièveté de la voyelle en hiatus ou le timbre trop assourdi de la voyelle qui le portait primitivement^ : autant de faits qui mettent en relief les relations entre l'intensité, la durée et la hauteur des sons.
Les changements de timbre dépendent de la place des sons et de leurs positions respectives. Les voyelles toniques évoluent tout autrement que les voyelles atones, celles-là tendant à se diphtonguer, celles-ci à se contracter, à s'assourdir, à tomber : phénomènes qu'on rencontre dans toutes les langues indo-européennes, pour ne parler que de celles-ci, mais seulement à partir de l'époque où l'accent d'intensité s'est développé dans chaque idiome. L'assourdissement, la chute, la vocalisation des consonnes finales, ou placées devant une autre consonne 2, l'assimilation des groupes de consonnes sont des faits aussi généraux; entre deux voyelles, la sonorisation des sourdes, la chute des sonores — finita. finide (vx. français), finie — le passage des
1. Ainsi, en latin vulgaire, l'accent, dans filiolus et la série analogue, a glissé de Yi en hiatus sur Vo. Faits semblables en provençal moderne au moyen âge, et, plus récemment, dans de nombreux patois.
2. Par exemple la vocalisation de / en u {ou)- devant une autre consonne, se retrouve à la fois dans les langues romanes, germaniques et slaves.
plosives aux continues [sapa, sève), ont pris une extension particulière dans les langues romanes. L'action réciproque des sons est très importante : les voyelles antérieures [i, u, é) sont susceptibles de mouiller la consonne précédente, comme les consonnes palatales (c, g ...), de palatiliser la voyelle qui précède ou qui smi{lectus, lit)-, à distance, deux sons identiques se dissimilent (orphaninus, orphelin), où la voyelle antérieure modifie la voyelle tonique [Umlaut germanique).
Les changements indépendants sont plus rares. Un des exemples les plus caractéristiques, spécial aux langues germaniques, est la Lautverschiebung qui, à trois reprises, à l'époque pré-gothique, à l'origine de l'ancien haut-allemand, et dans les parlers allemands modernes, par un triple cycle ramenant en trois étapes (partiellement) au point de départ, assourdit les consonnes sonores, aspire les sourdes et — dans les deux premières étapes — sonorise les aspirées K Les changements de voyelles indépendants sont plus fréquents et plus généraux.
Les évolutions phonétiques étant, sauf exceptions, progressives et continues, le passage d'un son à l'autre s'opérera toujours par des intermédiaires déterminés. Ceci est surtout remarquable pour les
1 . Pour les linguo-dentales, qui représentent le mieux le phénomène, aux consonnes indo-européennes d, t, th [t aspiré) correspondent respectivement en gothique /, th, d — sons changés plus tard par l'ancien haut-allemand en z (ts), d, t. L'allemand contemporain a conservé z, mais il assourdit rf'et / et aspire t. On retrouve ainsi le son primitif : cf. la racine indo-européenne tre (trois, lat. très), goth. thri, anc. ht. ail. dri, ail. actuel trâi (écrit drei).
voyelles dont la progression (vers ?) ou la régression (vers a) s'effectue nécessairement par les degrés de l'échelle des sons : un a ne deviendra i qu'après s'être changé successivement en è ouvert, puis é fermé, et inversement. Pour les consonnes, le passage de la sourde à la sonore (ou réciproque) s'opérera toujours dans la même famille (de p à b. de t àd, de s ai z, etc.); le changement de famille aura toujours lieu entre deux sourdes ou deux sonores (k et /, h et v, d et z, etc.) : ainsi, le p aboutira au v par l'intermédiaire b (latin sapa, bas latin saba, français sève). Le passage des consonnes aux voyelles et réciproquement s'opère [)ar l'intermédiaire des semi-consonnes.
La sémantique envisage tour à tour les évolutions des morphèmes et des mots.
Les évolutions phonétiques troublent plus ou moins profondément l'édifice des fiexions, soit en unifiant des formes jadis différenciées — les accusatifs pluriels os, es, us des quatre dernières déclinaisons latines étant uniformément représentés par un s en vieux français — soit en diversifiant des formes similaires : ainsi, l'infinitif ëre de la seconde conjugaison latine aboutit phonétiquement en français à ir, ou à oir, suivant qu'il est ou non précédé d'une palatale (cf. placere, plaisir et debëre, devoir). La morphologie historique aura pour but de montrer comment la langue a réagi dans ces cas spéciaux
contre les résultats des lois physiologiques, en reconstruisant (parfois sur de nouvelles bases) par un travail psychique (bien qu'encore inconscient) le système de flexions que la phonétique a désorganisé.
Ce travail peut être plus ou moins actif, suivant les langues et suivant les phénomènes. Le français et l'anglais modernes sont restés souvent passifs, et ont perdu une grande partie de leurs flexions, — l'anglais, ses féminins et de nombreuses flexions verbales, — le français la plupart de ses pluriels. Au contraire, les langues romanes du Midi réagissent avec une grande vigueur.
La réorganisation des flexions s'efl'ectue par voie analogique, soit en unifiant les formes difl'érenciées par la phonétique, soit en généralisant les formes les plus fréquentes, soit plus rarement en généralisant un cas particulier. Dans les noms, l'attraction peut s'exercer au profit du masculin (comme en français populaire moderne où on refait maline d'après malin, châtaine d'après châtain), ou du féminin, comme en provençal ; en moyen français, le rôle du pluriel fut prépondérant : château s'est substitué à châtel d'après le pluriel châteaus. Dans les verbes, l'analogie peut avoir lieu soit entre les mêmes personnes de temps diff'érents (cas le plus fréquent en provençal), soit entre les diff'érentes personnes du même temps, entre les radicaux des temps ou des modes. L'analogie tend donc toujours à unifier, à rétablir le parallélisme entre des formes divergentes, mais la direction de cette force et ses résultats varient suivant les lieux et les époques, en raison de
l'axe de symétrie mconsciemment choisi, comme nous l'avons montré plus haut^
Les évolutions des suffixes sont dominées par le principe d'irradiation qu'a mis en lumière M. Bréal. C'est un cas particulier de l'action analogique, qui crée ou renforce des suffixes, suivant les processus que nous avons indiqués.
Après les morphèmes, les mots. Leur histoire comporte, à côté des évolutions de sens, des modifications de forme, souvent connexes, qui ne sont pas dues à la phonétique, et qui ne dépendent ni des suffixes, ni de la flexion. Signalés occasionnellement par les linguistes, je les ai synthétisés naguère sous le nom de « changements analogiques ))2. Ils mériteraient, dans les principales langues, une étude d'ensemble qui n'a jamais été tentée. Ces évolutions sont commandées par le principe de la fausse perception, mis également en lumière par M. Bréal, sorte de confusion auditive par suite de laquelle une forme évoque une forme voisine. Ce sont d abord les changements de terminaisons rares, assimilées par la force analogique des suffixes, tel carbonate changé en carbonade par la langue populaire; ce sont les aphérèses ou prosthèses analogiques au début des vocables, produites par une fausse perception dans la coupe des mots, soit qu'une particule décapite le mot [Vagriotte devenant la griotte), soit au contraire qu'elle s'agglutine à lui {lendemain devenant le lendemain)-, c'est enfin
1. Pour plus de détails, je renvoie à ma Vie du langage^ pp. 140-152.