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Essai de méthodologie linguistique, pp. 28-30 et

l'étymologie populaire, bien mal nommée, car le phénomène est inconscient au premier chef : un simple rapport de quasi-homonymie (auquel s'ajoute parfois une parenté de sens) produit l'assimilation des radicaux isolés aux radicaux mieux apparentés, transformant au moyen âge coule-pointe en courtepointe, et dans la langue populaire actuelle rouelle en ruelle ou « taie d'oreiller » en « tête d'oreiller ».

Les changements de sens, dont nous avons eu déjà l'occasion de parler, sont régis par le principe de la catachrèse, qu'Arsène Darmesteter a définie avec beaucoup de netteté : « La condition du changement [du sens] des mots, dit-il*, est l'oubli que l'esprit fait du premier terme, en ne considérant que le second... Ce n'est pas un abus de langage, c'est la loi même qui dirige tous les changements de sens... La catachrèse est l'acte émancipateur du mot : c'est une des forces vives du langage. »

La syntaxe historique, depuis quelques années, a fait de rapides progrès. Les évolutions qu'elle étudie sont guidées par un autre mode de l'analogie, la contamination syntaxique, une des quatre catégories posées par Victor Henry, et qui peut synthétiser à elle seule toutes les autres. Ainsi l'expression « il est plus grand que je ne croyais » doit son ne, dénommé jadis « explétif », à l'influence de la locution voisine: «je ne le croyais pas aussi grand qu'il est ». L'extension analogique suffît à rendre

1. Grammaire historique de la langue française, t. IH. pp. 131-132.

compte des évolutions de la syntaxe. Si, en latin vulgaire, liber de Petro a remplacé liber Pétri, le phénomène est causé par l'extension de la construction avec de, qui exprimait d'abord l'extraction, puis, par une série de contaminations successives, l'origine, l'attribution et la possession.

Il est fort remarquable que, dans les langues actuelles les plus évoluées, comme l'anglais et le français, les combinaisons syntaxiques viennent suppléer à la défaillance des flexions. Le français a perdu ses derniers cas au xiv" siècle, l'anglais plus tôt encore; ensuite, ce sont là les pluriels qui disparaissent, ici les féminins, tandis que les désinences personnelles des verbes s'efi'accnt peu à peu : l'anglais en général n'a plus qu'une flexion : 1'* de la 3» personne du singulier (la 2* ayant disparu de l'usage); le français en a gardé deux, -ons et -es, dans la conjugaison vivante en-er (prononçant 7'èm, tu èm, il èm, Hz èm). En face d'une pareille désorganisation, la syntaxe prête main-forte : c'est le pronom personnel, devenu inséparable du verbe, qui tend désormais à exprimer la flexion, tandis que l'idée du pluriel se reporte en français sur l'article. A quoi entendons-nous le pluriel de homme? non plus à l's final, qui ne se prononce pas, mais à l'article, les hommes, des hommes (léz om, déz om). De même pour les verbes.

Et ce phénomène, qu'on pourrait croire propre à notre époque, s'est produit à la période préhistorique des langues antiques : l'anglais i-giv', we-giv\ yougiv\ they-giv\ comme le français j-doji% tu-don\ il don\ correspondent exactement au grec primitif

dido-mi^ dido-si, dido ti. La seule différence est dans la place du pronom : nos idiomes connaîtront sans doute plus tard la flexion à l'initiale. — Nouvelle preuve de l'évolution cycloïde des langues. Le langage, comme la vie, est un perpétuel recommencement.

ciiAi'iiiiF-: Il L'observation

La nature de l'observation. — L'audition des sons; les illusions et l'éducation de l'oreille ; la notation phont''ti(}ue. — La pho. nétique expérimentale : l'analyse physiologique et acoustique de la parole; inscription directe et méthode graphique. — L'observation psychologique, l'interrogation. — Comment étudie-t-on les patois : nécessité de l'enquête directe; les conditions d'une bonne observation.

La science du langage étudiant des phénomènes propres h des rtres organiques; il semblerait a priori que l'observation devrait porter exclusivement sur des sujets vivants. Mais les documents qui nous ont été transmis par l'écriture sur les idiomes disparus, sur les langues mortes, ont une importance primordiale : sans eux, il faudrait renoncer à l'étude des évolutions, car un grand intervalle est nécessaire pour juger de l'ampleur de ces phénomènes; sur un champ d'observation trop restreint on risque d'accorder une importance exagérée à des faits secondaires, individuels ou insignifiants, et de tout fausser pir des erreurs de perspective. Un tel danger n'est d'ailleurs pas h craindre dans l'état actuel de la linguistique. On a plutôt été porté, pendant longtemps, à négliger les matériaux vivants et à concen-

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trer trop exclusivement l'activité scientifique sur le? matériaux morts : les recherches dialectologiques sérieuses sont toutes récentes, et la phonétique expérimentale date de vingt ans.

L'interprétation des textes trouvera place au chapitre suivant. Seule l'observation directe nous retiendra d'abord. Elle peut être subjective ou objective, suivant qu'on étudie le langage sur soimême ou sur autrui, — phonétique ou sémantique, selon qu'on a pour but l'analyse des sons ou des phénomènes psychologiques. Enfm on peut recourir aux instruments pour suppléer aux imperfections de notre oreille.

Envisageons d'abord l'étude des sons. On peut observer son propre langage. Mais l'observation est viciée, car l'attention que nous prêtons est susceptible de modifier les phénomènes. Plus grave encore est l'influence de l'idée préconçue, à laquelle il est difficile de se soustraire.

L'observation subjective avait surtout sa raison d'être avant la phonétique expérimentale, parce qu'elle seule pouvait renseigner — mais combien imparfaitement!— sur certains phénomènes internes : mouvements de la langue, etc. A vrai dire, elle avait donné, même à ce point de vue, fort peu de résultats. A plus forte raison n'offre-t-elle plus guère d'intérêt aujourd'hui, en face des moyens d'observation scientifiques dont nous disposons.

D'ailleurs, l'observation personnelle, quels que soient les procédés d'investigation, est insuffisante.

Elle ne peut aboutir qu'à des monographies isolées; . elle risque d'attacher autant d'importance aux particularités individuelles qu'aux phénomènes généraux. Seule l'observation objective permet de généraliser.

En dépit des critiques qu'on lui a adressées, notre oreille n'est pas un trop mauvais instrument: l'essentiel est de savoir s'en servir, d'en faire l'éducation.

Nous entendons très mal notre propre langue. En français, par exemple, nous sommes malheureusement influencés par une orthographe déplorable, qu'il faut avant tout oublier. Dans la conversation courante, mérfecm est généralement prononcé métsin; mais pas une personne, même prise sur le fait, ne reconnaîtra cette particularité : il lui faudra de longs exercices acoustiques. On entend des sons qui n'existent plus ; on ne perçoit pas ceux qui existent. Les habitants de Dreux, a dit M. l'abbé Kousselot, prononcent Drœy avec un y que tout le monde entend, sauf eux-mêmes.

La plus grande partie des erreurs viennent de ce fait, que l'auditeur s'attache au sens et non au son des mots. Faites répéter lentement, dit encore M. Rousselot, mon pauf Pierre y on vous répondra invariablement mon pauvre Pierre. Vous avez eu beau prévenir votre interlocuteur de prêter l'oreille aux sons^ il n'a pas entendu.

« Savoir écouter et comparer, c'est tout l'art du phonéticien. En général, on cherche à savoir, non comment on dit, mais ce qu'on dit. Dès que le sens apparaît nettement à l'esprit, on néglige le son... Il y a plus : les appréciations de l'oreille se lient si

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instinctivement aux sensations de l'organe phonateur que Ton croit entendre ce que l'on croit prononcer, alors même que l'on prononce maU. »

Faut-il conclure qu'on entend mieux les langue? étrangères que la sienne propre? Ce serait une grave erreur. L'étranger est dans des conditions encore plus mauvaises que l'indigène. « S'il n'a pas, dit M. Rousselot, la tentation d'entendre des sons voulus, il a celle d'entendre des sons connus, ceux de sa propre langue. »

L'exemple le plus frappant est celui de l'Allemand, qui reproduit, en parlant français, l'aspiration de ses p-k-t et assourdit les b-g-d, sans entendre généralement la différence avec la prononciation indigène.

L'indigène a une grande finesse de l'ouïe pour reconnaître les sons de son langage. Pour les classer d'abord : un Parisien interrogé dira qu'il prononce fait comme lait, mais non pas comme tête. Mais l'exemple du français est mauvais, car il y a dans les langues littéraires une certaine fluctuation de prononciation, due à la multiplicité des prononciations locales. Dans les patois, où la physionomie phonétique des mots possède une grande fixité, l'oreille des indigènes n'hésite jamais.

Chacun saisit les moindres altérations de sons dont sa propre langue peut être l'objet. Des patoisants m'ont signalé souvent, entre leur parler et un parler voisin, des différences de prononciation qu'ils

1. Abbé Rousselot, Principes de phonétique expérimentale y p. 35.

jugeaient considérables, et que j'avais le plus grand mal à percevoir. Allez dans un village, étudiez la phonétique d'un patois, analysez minutieusement les sons à l'aide des instruments les plus précis; exercez-vous à les reproduire, jusqu'au moment où les enregistreurs automatiques indiqueront une similitude parfaite avec ceux que vous recueillerez autour de vous : l'indigène ne s'y trompera jamais, et, à votre prononciation, vous reconnaîtra toujours, malgré vos efforts, pour un étranger, par suite de différences scientifiquement inappréciables. Je connais des Allemands qui ont appris le français à l'aide de cette méthode, et qui le parlent fort bien : leurs sons sont corrects, on ne sait qu'y reprendre, et néanmoins on a l'impression très nette qu'ils n'ont pas la prononciation française ; un «je ne sais quoi » impalpable révèle l'étranger. Différence des organes phonateurs ?

Ne disons donc pas trop de mal de l'oreille, instrument d'une finesse extrême, puisqu'il perçoit des nuances que les instruments ne peuvent encore révéler. Mais il faut faire son éducation pour la préserver des illusions de l'ouïe, aussi tenaces que les illusions d'optique.

La pratique de récriture phonétique est une préparation indispensable à l'observation directe et, par ricochet, une excellente éducation de l'oreille. C^r les sensations auditives relatives au langage sont, surtout chez les tempéraments « visuels », associées étroitement à celles de l'œil pour quiconque a quelque peu lu ou écrit : à peine entendons-nous un mot, que nous le voyons écrit, et, naturellement,

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dans l'orthographe usuelle. Il importe donc de recréer — et on y parvient assez vite — une nouvelle série d'associations d'idées par suite desquelles les mots évoqueront leur transcription phonétique : on prêtera ainsi une attention exclusive aux sons, qu'il s'agit d'enregistrer.

La notation phonétique est donc l'instrument de transcription indispensable pour l'étude des sons. C'est une convention — comme toute écriture — et ce qui le prouve^ c'est la pluralité de systèmes, également satisfaisants, plus ou moins souples, plus ou moins aptes à traduire les sons de tel ou tel groupe linguistique ; mais ils sont tous dominés par un même principe, rigoureusement appliqué jusque dans ses conséquences extrêmes : chaque son représenté par une lettre et une seule, chaque lettre réservée à un son. La graphie phonétique doit être aussi complexe que le langage lui-même, traduire toutes les nuances et les variations de prononciation, non seulement d'un idiome à l'autre, mais dans le même langage et chez le même individu, suivant la nature de l'élocution et la rapidité de la parole: tenir compte des sons naissants ou affaiblis, des résonances nasales ou gutturales : c'est-à-dire que son champ d'action se limite au domaine de la science, qu'elle est radicalement inapplicable à la vie sociale, et qu'elle ne saurait chercher à supplanter les orthographes usuelles des langues littéraires.

L'observation phonétique devient de plus en ])lus précise et minutieuse : il ne saurait y avoir aucun excès dans ce besoin d'analyse; on ne peut apporter trop de rigueur dans l'observation.

La phonétique a décomposé les mots en sons. Chaque son a été d'abord déterminé par la méthode auditive. Mais l'analyse est allée plus loin, et, comme la cytologie après l'histologie, elle a disséqué et regardé au microscope, toujours plus grossissant, ces cellules linguistiques qui paraissaient d'abord des éléments primordiaux, d'une unité indivisible.

C'est ici qu'entrent en jeu les méthodes de la phonétique expérimentale. Le mot, créé en 1890, fut mal choisi. A cette époque, le terme «expérimental » était fort à la mode, et l'on croyait volontiers qu'on faisait de l'expérimentation dès qu'on touchait à des appareils de physique ou de biologie. En réalité, comme je le montrerai plus loin, la phonétique dite « expérimentale » fait fort peu d'expérimentation en dehors de ses applications pratiques : c'est, avant tout, une science d'observation, et ce qu'elle a apporté de nouveau à la phonétique, c'est l'emploi des instruments, c'est l'adaptation à l'étude de la parole des procédés de recherches physico-physiologiques.

La phonétique expérimentale peut être définie : l'analyse physiologique de la parole. Suppléant aux imperfections de l'oreille, elle rend, au moyen des

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instruments, les sons sensibles à l'œil. Nous revenons donc à la graphie : mais ce n'est plus la notation arbitraire de l'écriture; c'est une transcription scientifique.

Faut-il rappeler le passage classique de Marey, qui a été le père de la phonétique expérimentale?

« Quand l'œil cesse de voir, l'oreille d'entendre et le tact de sentir, ou bien quand nos sens nous donnent de trompeuses apparences, les appareils inscripteurs sont comme dçs sens nouveaux d'une précision étonnante... Ils mesurent les infiniment petits du temps; les mouvements les plus rapides et les plus faibles, les moindres variations des forces ne peuvent leur échapper. Ils pénètrent l'intime fonction des organes où la vie semble se traduire par une incessante mobilité «^

Les renseignements fournis sont de deux sortes. Grâce aux instruments, le phonéticien peut connaître la nature des sons du langage par l'analyse des vibrations, etc. Et nous apprenons conjointement de quelle manière ils sont produits, par l'étude des lieux d'articulation et le dénombrement des organes qui entrent en jeu pour émettre un son donné.

Les deux méthodes essentielles de la phonétique Expérimentale sont l'inscription directe, et surtout la méthode graphique.

L'inscription directe a pour but de préciser les lieux d'articulation des sons, sans pouvoir renseigner sur la nature des émissions vocales. D'après ce pro-

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