Abbé RoussELOT. Introduction à rétude des patois, p
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a méthode auditive, tant phonétique que sémantique, se précise en ce qui concerne spécialement l'étude des patois : champ d'observation immense et en majeure partie inexploré, si l'on considère qu'une langue littéraire comme le français commande à trente mille patois (en moyenne un par commune).
Le premier principe qui s'impose au linguiste est d'observer et de noter les patois sur place, de ne se servir d'aucune forme, d'aucun mot qu'il n'ait recueilli lui-même, ou qui n'ait été recueilli dans les mêmes conditions par l'auteur d'un ouvrage scientifique.
L'enquête par correspondance doit donc être rigoureusement proscrite. Les correspondants n'ont aucune éducation phonétique : l'éducation phonétique d'une personne est longue et demande sa présence réelle ; il est enfantin de vouloir la faire par la poste, comme d'aucuns l'ont tenté, en envoyant la notice explicative d'une graphie. Une enquête de seconde main s'opère par l'intermédiaire d'une multitude d'oreilles, qui, fussent-elles individuellement bonnes et suffisamment éduquées, entendront cependant différemment et fausseront l'ensemble des résultats. Enfin les correspondants auxquels on s'adresse (généralement l'instituteur, le curé ou le pasteur) ne sont pas originaires de la commune qu'ils habitent, et mélangent les formes de ce patois avec celui de leur pays d'origine, — sans parler de l'influence de la langue littéraire, si
naturelle chez des gens plus instruits que leur entourage. Un seul de ces motifs serait dirimant. Il est fâcheux que certaines nations voisines de la France aient élaboré leur atlas linguistique par ce procédé suranné et antiscientifique.
Il n'est pas nécessaire toutefois d'être linguiste pour recueillir un patois dans des conditions offrant les garanties désirables. Les philologues n'ont, en général, ni le temps, ni souvent le goût d'effectuer eux-mêmes ces recherches. On peut utiliser les travailleurs de bonne volonté, même peu éradits, mais dans des conditions bien déterminées, et en écartant rigoureusement de leurs travaux toute préoccupation étymologique ou linguistique ; ils devront se borner à enregistrer des mots, des phrases, des locutions, des conversations, des récits, des documents folkloriques.
Un travailleur de cette nature doit se mettre d'abord en rapport avec un phonéticien, qui fera l'éducation de son oreille et lui enseignera une notation phonétique. Son rôle essentiel sera ensuite de recueillir son propre patois, non seulement d'après ses souvenirs personnels, mais en retournant (s'il l'a quitté) dans son village natal, où sa qualité d'enfant du pays le placera à tous égards dans la situation la plus avantageuse pour procéder à cette étude. Il ne notera que les mots et les phrases vraiment « entendus ». Les souvenirs ne seront pour lui qu'un point de départ : ils devront être contrôlés et complétés par de nombreuses interrogations et conversations avec des indigènes de toute condition et de tout âge.
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En dehors de son propre patois, le non-philologue peut-il être utilisé pour jouer un rôle actif? M. Gilliéron, pour élaborer son remarquable i4t/aj linguistique de la France^, a fait recueillir par M. Edmont, dans 638 communes disséminées sur tout le territoire, l'équivalent patois d'un questionnaire comprenant une centaine de phrases usuelles bien choisies et d'un certain nombre de mots isolés. Grâce à ce procédé (incomparablement supérieur au questionnaire écrit adressé il y a quelques années dans la Suisse romande sous le patronage du Gouvernement fédéral), cette œuvre considérable a pu être menée à bien en l'espace de quatre ans et demi (1" août 1897 afin 1901).
Ce n'est pas que cette méthode d'investigation échappe encore à toute critique : car M. Edmont, n'étant pas un linguiste, a commis des erreurs contre lesquelles un homme de science se serait mis en garde. Mais précisément M. Gilliéron voulait avoir des documents francs de toute retouche, estimant que son collaborateur devait jouer un rôle analogue à celui du phonographe enregistreur. Nous connaissons la théorie.
Deux objections principales peuvent être faites à l'emploi, hors de son patois, d'un observateur qui n'est pas un linguiste. L'une est d'ordre phonétique. Même si son oreille a été affinée par une éducation préparatoire, ce travailleur risquera de ne pas rendre la correspondance exacte des sons et de fausser les
1. Ou plus exactement de la Gaule romane, y compris la Belgique wallonne, la Suisse romande et quelques vallées italiennes des Alpes.
séries de sons par un excès même de scrupule. Le souci de la trop grande exactitude, je vais le montrer, peut conduire à l'erreur.
Veut-on un exemple? Il est bien évident qu'en français la voyelle finale des mots bateau, chapeau, manteau, etc., est absolument identique et doit être transcrite par le même signe. Cependant, pour un même mot, chez le même sujet, la prononciation de cette voyelle n'est pas immuable, et peut varier assez sensiblement, ainsi que la place de l'accent tonique, suivant l'intonation, l'allure de la phrase, l'élocution plus ou moins soutenue ou plus ou moins familière. L'o de manteau peut être tour à tour long et fermé, bref et fermé, bref et moyen, chez le même sujet, tandis que l'intensité de la voyelle variera parallèlement. Il se peut que le hasard fasse entendre à l'observateur qui passe, dans une phrase chapeau un o long fermé fortement accentué, et dans une autre phrase manteau avec un o bref moyen et une déperdition d'intensité au profit de la syllabe précédente. Le philologue ne se contentera pas de cette observation superficielle, dont les résultats — étant donnée la similitude d'origine du suffixe — l'étonneront au premier abord et mettront sa curiosité en éveil. Il se fera répéter les mots dans d'autres phrases, et aboutira vite à la conviction que ces finales sont les mêmes. Que fera-t-il? Il emploiera dans sa phonétique une notation unique assez large — o fermé, par exemple — et notera que cette finale peut passer, dans des conditions déterminées, de 0 bref moyen à o long fermé et entraîner un ébranlement corrélatif de l'accent tonique.
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Supposons maintenant le même phénomène observé par un non-philologue. Celui-ci s'en tiendra à sa première audition — il n'a pas de raison pour la suspecter — et notera hardiment d'une part chapeau avec o long fermé accentué et manteau avec 0 bref moyen atone. Le philologue qui travaillera ensuite sur de tels documents croira à une différence intrinsèque de sons, et déclarera gravement, par exemple, que, dans cette langue, la consonne labiale conserve l'allongement et la fermeture de Vo ou que la linguale provoque l'abrègement de la voyelle! On voit comment ce procédé peut devenir très dangereux, car, dans certains parlers, on trouve en effet des finales, d'origine semblable, qui se sont différenciées d'un mot à l'autre sous l'influence de la consonne précédente.
D'autre part, le rôle d'un observateur non philologue étant forcément passif, celui-ci devra se borner à enregistrer les réponses faites à un questionnaire préparé, et limité d'avance : tout au plus pourra-t-il noter quelques autres phrases. Or, nul n'ignore qu'un questionnaire élaboré avant l'enquête n'est et ne peut être qu'une simple ébauche et qu'il doit être modifié constamment au cours des recherches. Par hypothèse, on n'explore qu'une région qu'on ne connaît pas ou qu'on connaît mal. Comment alors prévoir les phénomènes qu'on rencontrera et les mots nécessaires pour les déterminer? On aura beau élargir constamment le questionnaire* : beaucoup de faits intéressants passeront toujours à travers les
1. M. GiLLiÉRON a augmenté beaucoup le sien pour les patois du Midi.
mailles du filet. Il faut un observateur actif — presque un expérimentateur, capable de changer immédiatement ses batteries et de sortir de son cerveau une nouvelle liste d'exemples appropriés.
Les inconvénients ont été peu sensibles pour V Atlas linguistique de la France, qui avait pour but de nous donner une vue d'ensemble pouvant servir de base à des études de géographie linguistique, — et non de nous présenter la phonétique et la morphologie complète des 638 patois observés. Ils seraient plus graves s'il s'agissait de l'étude approfondie d'une petite région. Qu'on me permette un exemple personnel. Au début de mes recherches dialectologiques dans la Basse-Auvergne, lorsque, parti des environs d'Issoire, j'arrivai à Corent, mon questionnaire comportait deux seuls exemples d'infinitifs de la première conjugaison, aller et chanter. Je recueille, à Corent, ne, tsantè. Un moment après, j'entends prononcer l'infinitif ama = aimer. Pourquoi un a final dans ce mot? Je réfléchis et, me demandant s'il n'y avait pas là l'influence de la consonne précédente, je prépare une série de nouveaux exemples et j'acquiers bientôt la conviction que dans ce patois ces infinitifs sont en a seulement après les consonnes labiales. Ce fut le premier indice d'un phénomène phonétique très important que j'eus bientôt l'occasion d'étudier sur une grande échelle. Observateur passif, je m'en serais tenu à mon questionnaire, en passant à côté d'évolutions du plus haut intérêt.
On pourrait citer maint autre cas. Croit-on suffisant d'avoir préparé quatre exemples pour établir
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une loi phonétique? Il se peut qu'un mot soit remplacé par un succédané lexicologique, qu'un second désigne un objet, une plante ou un animal inconnu dans le pays, et que les deux autres aient subi l'influence de la langue littéraire. Le travailleur étranger à la linguistique ne soupçonnera aucun de ces faits : il rapportera des exemples sans valeur à cet égard et frappés de stérilité.
Il est donc préférable que le linguiste, pour l'étude des parlers populaires, recueille lui-même les matériaux. Mais un certain nombre de précautions s'imposent à lui. L'étranger, surtout de condition sociale supérieure, est en butte à une grande défiance de la part des indigènes : le paysan, naturellement soupçonneux, est fort étonné d'être interrogé sur son patois, et il se livre aux suppositions les plus bizarres sur son interlocuteur, en le prenant parfois — les mésaventures des dialectologues ne se comptent plus — pour un agent du fisc, un anarchiste ou un espion déguisé. Pareil état d'esprit ne crée évidemment pas une atmosphère favorable à l'enquête du savant, qui risque, s'il n'y prend garde, d'être induit en erreur ou de se heurter au mutisme.
Il importe donc d'abord de gagner la confiance de l'indigène, de savoir se présenter à lui : petit problème psychologique susceptible de varier suivant la région et la race.
La meilleure méthode, pour qui veut explorer une région, consiste à étudier d'abord à fond le patois d'un village donné où on fait un séjour prolongé, comme jadis M. Gilliéron à Vionnaz (Valais). On acquiert ainsi la double connaissance du langage
et de l'indigène de la région, on traite en amis les paysans qui, après la première surprise, ne tardent pas à faciliter eux-mêmes l'enquête. Les richesses de la synonymie, locale, les détails morphologiques échappent à l'exploration rapide et ne se livrent qu'au cours d'un long contact; quant à la syntaxe, il est absolument impossible de l'étudier avec un questionnaire : le mécanisme de la phrase est chose si délicate que le patoisant le brise dès qu'il essaie de le manier avec réflexion.
Pendant un tel séjour, il n'y a qu'à noter, à noter sans cesse, en ayant toujours sur soi carnet et crayon et en inscrivant pêle-mêle, au fur et à mesure : de temps en temps, on classe et on collige les matériaux pour dresser son inventaire, voir les lacunes qui restent à combler, les points sur lesquels doivent porter de préférence les recherches. Il ne faut pas craindre de questionner, de retourner les questions, de commenter, de demander « si on ne peut pas dire autrement » : car, avec un long séjour, on a vite pris l'habitude du patois, pénétré le « génie » de la langue — qu'on s'efforce de parler, — et on distingue soi-même ce qui est naturel de ce qui est extorqué.
On peut ensuite parcourir la région commune par commune, mais il est bon, toutefois, pour compléter l'étude prolongée d'un patois-type, de s'arrêter d'abord dans cinq ou six points de la région, éloignés et aussi différents que possible les uns des autres au point de vue économique et social, — et qu'on examine de près afin de bien se pénétrer des diversités linguistiques et de leurs principaux caractères.
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Il est essentiel de s'assurer que les sujets interrogés sont bien originaires du pays qu'ils habitent, ou tout au moins qu'ils y sont installés depuis leur enfance : sinon les résultats de l'enquête n'offriraient aucune garantie. Les nom, âge, origine, état social des sujets interrogés par M. Edmont sont consignés dans la notice de l'Atlas linguistique de la France, On ne saurait trop insister sur la rigueur nécessaire à l'enquête dialectologique. A l'heure actuelle, les langues littéraires, anciennes ou modernes, n'ont plus guère de secrets à livrer à la science, tandis que les innombrables matériaux accumulés dans des patois en voie de disparition rapide, demandent à être mis en valeur. Et, d'autre part, comment ne pas déplorer le temps et les efforts gaspillés en pure perte, faute de méthode et de direction, par beaucoup de travailleurs locaux bien intentionnés?