CHAPITRE III Les méthodes d'interprétation
L'interprétation des documents graphiques. — La contribution de la prosodie et de la métrique; de l'histoire. — Un exemple de la méthode sociologique : les limites linguistiques et les mouvements ethniques en France. — La statistique ; la méthode historique; la chronologie, relative et absolue, des phénomènes. — La méthode comparative; la géographie linguistique.
Les documents réunis et colligés, il s'agit, pour le linguiste, de les interpréter, tant ceux qui ont été fournis par l'observation directe, que ceux transmis par l'écriture dans les textes anciens. Au préalable, la valeur des matériaux utilisés doit être bien établie : on a vu quels critériums on doit appliquer aux résultats d'une enquête; quant à la critique des textes, les sciences auxiliaires de l'histoire et l'histoire elle-même viennent prêter leur concours à la linguistique, — qu'il s'agisse d'inscriptions, de manuscrits ou de textes imprimés. L'épigraphie, la paléographie, la diplomatique, etc., ont leurs méthodes spéciales dans le détail desquels nous n'avons pas à entrer.
Remarquons simplement qu'il importe, non seulement de déterminer l'authenticité et la date de
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chaque texte, mais encore d'examiner si celui-ci n'est pas la reproduction d'un texte plus ancien. Les œuvres littéraires qui ont connu le succès ont été copiées et recopiées à l'infini. Il faut alors établir la filiation des manuscrits, et rechercher dans quelle mesure la langue du scribe se mélange à la langue primitive. Un cas analogue se présente lorsqu'une œuvre, écrite originairement dans un dialecte, est transcrite dans un dialecte différent.
Il s'agit enfin d'interpréter la graphie, qui s'efforce souvent, mais pas toujours, d'être phonétique. Les influences traditionnelles et littéraires exercent sur elle une action, variable suivant les époques, rarement négligeable. Il faut compter aussi avec les erreurs du scribe — lapsus calami, — bourdons, interpolations de gloses, influence de mots et de lettres similaires. Ce travail délicat doit être effectué avec un soin d'autant plus grand que toute la linguistique historique repose sur la comparaison des formes anciennes, passées au crible de la critique.
Les différentes sciences philologiques, ainsi que la sociologie et l'histoire, sont appelées à se prêter un mutuel appui. La connaissance des textes a créé la science du langage, qui, à son tour, est susceptible d'éclairer plus d'une fois l'histoire et les sciences auxiliaires. Un texte, dont la date est certifiée par la critique historique, peut révéler ou compléter la connaissance d'un langage à une époque et dans un lieu donnés; en revanche, la relation d'un fait intéressant, dont on ignore la date, peut être située dans le temps ou l'espace par la linguistique ou la paléographie.
La science du langage dispose d'une série de méthodes interprétatives, dont les unes sont empruntées, tandis que les autres lui sont propres, chacune d'elles venant prêter son concours au moment voulu.
Voyons d'abord la première catégorie.
La prosodie et la métrique, dont les règles sont extrêmement précises, ont apporté et apporteront encore un contingent de faits précieux, pour quiconque sait les utiliser et les interpréter pour l'étude du langage.
L'examen de la versification de VIliade et de VOdyssée a permis d'assurer que le digamma existait dans la langue des aèdes qui chantaient ces poèmes : ce son, analogue au v latin primitif (w anglais) se trouvait à l'initiale de nombreux mots comme olvo; (cf. latin vinum), et l'évolution phonétique l'avait fait disparaître entre l'époque des aèdes et celle des scribes. Certains vers, avec l'orthographe traditionnelle, sont faux, et il faut rétablir le digamma, qui supprime du même coup les anomalies de finales brèves non élidées et de longues non abrégées devant un mot commençant par une voyelle : l'initiale de ce mot, en réalité, était une consonne.
L'examen de la prosodie si délicate des troubadours a permis naguère à M. Antoine Thomas de mettre en lumière^ les deux sortes d'e toniques en
\. Rapport sur une mission philologique dans la Creusey 1878, pp. 440-442.
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ancien provençal, Ve lare (ouvert) et l'e estreit (fermé), qui sont confondus dans l'écriture, et que seules les rimes permettent de discerner. Différenciation très importante, car chacun de ces deux e a une origine bien distincte (d'un côté ë, de l'autre ë et î latins), et ils ont cheminé côte à côte, pendant tout le moyen âge, sans jamais se confondre, pour aboutir dans les patois actuels à des points d'arrivée presque toujours différents.
Exemples que l'on pourrait aisément multiplier.
Le rôle de l'histoire est beaucoup plus important. A chaque instant la science du langage doit s'appuyer sur l'histoire, pour éclaircir des dates, des faits, des sens.
C'est la critique historique et littéraire qui est utilisée pour l'appréciation des anciens travaux grammaticaux, la mise au point des remarques formulées par les contemporains sur telle ou telle particularité du langage de leur époque. Ici doit intervenir la critique du témoignage de l'auteur, de sa véracité ordinaire, de son degré d'intelligence et d'éducation linguistique — indépendamment de la critique du texte. L'histoire proprement dite et l'histoire littéraire nous renseigneront, par exemple, sur la valeur du témoignage de Varron ou des grammairiens grecs, sur les conditions dans lesquelles ont pu être élaborés les gloses de Reichenau ou le Donat proetisaL
A un point de vue plus spécial, combien de fois l'histoire vient-elle éclaircir un point obscur? J'emprunte un exemple à M. Antoine Thomas.