Essais de philologie française, pp
Le pays de la France méridionale qui porte, depuis le moyen âge, le nom de Comenge^, était habité, lors de la conquête des Gaules, par la peuplade des Convenœ. L'analogie de formation pour les autres noms de pays doit faire présumer un dérivé latin Convenicum (pays des Convenœ^ comme Sanctênicum, ,pa,y s des Sanctones, devenu Saintonge). Mais la phonétique oppose un obstacle insurmontable au passage de Convenicum à Comenge : jamais, dans la transmutation du latin en gascon, le groupe nv ne s'est changé en m, La modification se serait-elle opérée lors de la romanisation du pays? Précisément l'histoire nous apprend que le nord des Pyrénées était habité par les populations de langue ibère, dont le basque est aujourd'hui le dernier résidu, et on sait d'autre part que le basque a toujoiirs changé en m le v des mots empruntés jadis au latin. Il s'agit donc d'une influence ethnique qui a agi sur la prononciation au moment de la substitution des langues, et la linguistique, à son tour, vient confirmer l'origine ibère des Convenœ, M. Thomas a pu conclure :
« La conclusion à laquelle je suis arrivé en étudiant scientifiquement la formation du nom du pays de Comenge pourra paraître téméraire si l'on songe qu'elle ne repose que sur une lettre. Mais si, comme je le crois fermement, je ne me suis pas écarté de la saine méthode linguistique, cette conclusion s'impose nécessairement. Aucun exemple ne montre mieux la puissance de cette méthode et l'impor-
1. On écrit plus généralement aujourd'hui Cominge ou Comminges, d'après la prononciation méridionale.
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tance des résultats qu'elle peut atteindre, malgré l'exiguïté des éléments qu'elle a à sa disposition. »
La sociologie apporte des éléments d'informatioir non moins précieux que l'histoire : ne lui est-elle pas intimement liée? L'association de la sociologie à la linguistique est une idée nouvelle, bien que la chose soit ancienne et que les linguistes aient fait depuis longtemps appel, à l'occasion, aux faitssociaux, — comme à l'histoire naturelle, lorsque la représentation par Sr, du bêlement du mouton dans d'anciens auteurs grecs permet de confirmer la valeur phonétique de l'r, à cette époque. Mais une orientation plus consciente du côté de la sociologie permet de mettre en lumière de nouveaux phénomènes, ou d'établir des relations inédites entre les faits linguistiques. Je vais en donner un exemple en montrant, avec quelque précision, comment on peut reconstituer en France divers mouvements ethniques, par l'examen des limites phonétiques confrontées avec la géographie actuelle des types traditionnels d'habitation.
Examinons la carte linguistique de la France. Au milieu de l'extrême variété des dialectes, on peut distinguer deux types linguistiques principaux, le français au nord, le provençal au sud. On passe de l'un à l'autre par une infinité de transitions : néanmoins les limites phonétiques les plus importantes qui les séparent coupent presque transversalement le centre de la France, et présentent entre elles des.
caractères communs qu'il est intéressant d'étudier*.
Voici d'abord la limite septentrionale de la conservation de c dur devant a latin {vacca vaco, cantare *canta{r) etc.). Elle suit l'embouchure de la Gironde (à part l'enclave du Verdon qui se rattache à la rive orientale); en amont de Blaye, elle quitte brusquement la direction du sud-sud-est pour celle de l'est, coupe le sud de la Dordogne, le nord du Lot, échancre lie Cantal en remontant au Plomb du Cantal, puis descend rapidement au sud-est jusqu'au Rhône qu'elle atteint au sud de Pont-Saint-Esprit, pour remonter ensuite au nord-est et couper la. frontière francoitalienne au sud des Hautes-Alpes.
La limite septentrionale de la conservation de s devant une consonne sourde (testo, espino, escouta) se confond d'abord avec la précédente pour s'en séparer dans la Dordogne, en remontant un peu plus au nord, mais en suivant les mêmes sinuosités. Elle atteint son maximum de latitude dans la chaîne des puys, au nord-ouest d'Issoire, coupe du nordouest au sud-est la Haute-Loire, et l'Ardèche, change de direction après le Rhône et franchit la frontière à Test de Briançon.
1. La première limite de ce genre fut tracée, il y a une trentaine d'années, par MM. de Tourtoulon et Bringuier qii, voulant relever la frontière entre la langue d'oïl et la langue d'oc, reconnurent bientôt, nous l'avons dit, la chimère d'une telle tentative. Un certain nombre de limites phonétiques ont été établies dans le Bulletin de la Société des parlers de France (1893-1900), par M. P. Rousselot dans les Mélanges Gaston Paris (1892) (région alpestre), parmoi-même dans ma Géographie phonétique d'une région de la Basse-Auvergne {190&) . On peut les tracer d'après les cartes de V Atlas linguistique de la France, de MM. GilliéroD et Edmont.
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La limite des sonores intervocaliques (rf, 6, g) issues des sourdes latines correspondantes t, p, c {amata, amado] ripa, ribo'^ securum segur^) suit les deux limites précédentes jusqu'à l'est de Blaye. Là elle remonte un peu plus au nord en longeant l'ouest de la Dordogne, contourne la Haute-Vienne et la Creuse en coupant le nord de ces deux départements, passe au sud de Montluçon, puis s'infléchit aussitôt et de plus en plus vers le sud-est, en séparant grosso modo le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire de la Loire, et coupant la pointe septentrionale de l'Ardèche. Passé le Rhône, la limite s'oriente à l'est, puis au nord-est en se dirigeant vers le sud de la Savoie.
Enfin, dernier exemple : la limite de la conservation septentrionale de l'a libre latin, qui devient é en. français {mare mar, — au nord mer, etc.). Cette limite suit de très près la précédente jusque dans le sud du Bourbonnais : puis son inflexion vers le sudest est moins accentuée, puisqu'elle coupe la Saône au nord de Lyon; mais ensuite le relèvement au nord-est est beaucoup plus caractérisé, et la limite, traversant le Jura et le sud du Doubs, va rejoindre le domaine allemand en séparant à peu près le canton de Neuchàtel du Jura bernois.
Bornons là cette énumération qu'on pourrait prolonger et qui serait fastidieuse. Toutes les grandes limites entre le français et le provençal présentent, comme les précédentes, deux caractères communs :
1° Deux convexités tournées vers le sud, l'une dans la région girondine, l'autre dans la vallée du Rhône
1. Au nord t tombe (aimée), p devient v (rive), c t&mbe ou devient y {securum sûr, pacare payer).
et de la Saône — et une convexité tournée vers le nord dans la région du Massif Central.
2° Elles sont convergentes à l'ouest, la majorité d'entre elles se réunissant vers l'embouchure de la Gironde, tandis qu'elles vont en divergeant vers l'est, surtout à partir de la vallée du Rhône et de la Saône. Les limites 1 et 4, communes à l'ouest, sont distantes de 120 kilomètres au centre, de 300 à l'est; ies limites 3 et 4, communes à l'ouest, ont un écart moyen de 20 kilomètres au centre, de 200 à l'est.
De telles similitudes ne sont pas, ne peuvent pas être l'elTet du hasard. On ne peut expliquer la triple courbure qu'en admettant qu'il s'est produit, à l'ouest et à l'est du massif Central, une poussée ethnique — dans la direction nord-sud — et qui n'a pas existé au centre.
La géographie et l'histoire corroborent cette hypothèse. Les migrations, les mouvements de populations se sont toujours effectués jusqu'à nos jours par la voie des vallées et des plaines. Nous savons que la vallée de la Saône et du Rhône fut un grand couloir qui servit de véhiculeaux peuples du Nord attirés par le climat et les civilisations du Midi. Interrompue par la colonisation romaine, la poussée, pacifique et plus lente, se continua pendant et après l'empire romain.
Faut-il s'étonner si le Massif Central n'a pas exercé une attraction analogue? Ne Ta-t-on pas appelé fort justement le pôle de répulsion de la France? Il est extrêmement remarquable que l'axe de symétrie de la courbe orientée au nord suit exactement la chaîne montagneuse la plus haute et la plus largement ramifiée, du Plomb du Cantal à la chaîne des
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puys et aux derniers contreforts de la Gombraille.
A l'ouest, nous avons un ensemble de faits très significatifs qui viennent démontrer et presque dater la poussée ethnique nord-sud ^ Nous savons de source certaine qu'au début du moyen âge, dans cette région, les dialectes méridionaux étaient parlés beaucoup plus au nord qu'aujourd'hui. Guillaume, de Poitiers écrit dans une langue très voisine de celle de Bertran de Born, troubadour limousin. Les noms de lieux de la Charente — fait encore plus probant — sont en désaccord complet avec la phonétique des patois parlés à l'heure actuelle dans la même région. Pour prendre un exemple topique, Secundiacum n'aurait jamais pu devenir 5é^o«2ac 2 d'après la phonétique charentaise, mais seulement Sonzay. Il faut donc admettre, de toute nécessité, qu'une population septentrionale s'est substituée peu à peu à une autre ou l'a assimilée en lui imposant sa langue, et a adopté seulement les noms de lieux tels qu'elle les a trouvés. Le phénomène est postérieur à la palatalisation de c final et à la chute des consonnes médiales en charentais.
Enfin la présence d'une frontière linguistique formée par la Gironde, — la seule qui existe en France et qui réunisse à elle seule toute une série de limites phonétiques — suffirait à prouver le mouvement ethnique. De telles frontières ne peuvent se former dans une masse linguistique qui évolue
1. Cette poussée ethnique doit s'expliquer en partie uar le recul des rivages de la mer qui a été considérable au sud au Poitou et sur les côtes saintoogeaises, par la mise en valeur de terres nouvelles, des marais salants, dunes, etc.