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Introduction à la chronologie du latin vulgaire, p

villes romaines de la province ont préalablement subi l'influence de la latinité romaine ou italienne, et obéi aux modifications apportées par le temps dans là latinité de la métropole ou des régions plus centrales de l'Empire. Or, ce renouvellement de la langue provinciale ne suit que très imparfaitement et avec beaucoup de lenteur et de retard les innovations et les perfectionnements inaugurés dans les grands centres de la latinité. Il reste, malgré tout, au fond du langage des provinces, un noyau d'archaïsmes d'autant plus accentués que la province a été plus anciennement colonisée, et d'autant plus irréductibles que les relations avec Rome et les régions centrales ont été moins suivies, plus lentes, — plus difficiles ou plus rapidement interrompues. C'est ainsi qu'au Canada... les colons français continuent de parler l'idiome de Jacques Cartier et de ses compagnons, modifié naturellement par son évolution indépendante sur le sol de l'Amérique, mais sans guère participer aux changements survenus depuis deux cents ans dans le français de France. Il en est de même en Turquie, où les Juifs, chassés d'Espagne au xwi* siècle, continuent de parler le vieil espagnol. »

C'est ensuite la chronologie des phénomènes. C'est en phonétique qu'elle est le plus avancée, en dépit des difficultés qu'elle soulève. S'il est en effet possible, comme le déclare M. Meyer Lûbke *, de fixer approximativement Vâge relatif de beaucoup de phénomènes, d'autant plus graves sont les diffî-

l. Grammaire des langues romanes {tràd. Rabier), 1. 1, p. 560.

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cultes qui nous empêchent d'établir leur âge absolu.

La chronologie relative des évolutions phonétiques s'établit en raison des rapports qui relient les sons entre eux : les sons d'un même mot sont en étroits rapports d'interdépendance, la plupart des évolutions des sons étant conditionnées, comme on sait, par l'action d'un son contigu ou voisin. Ainsi le changement de ou {u latin) en u s'est produit en France postérieurement à l'époque ou c s'est palatalisé devant a latin {cantare, chanter); car, d'après les conditions physiologiques des articulations vocales, lorsque c (k) est palatalisé par a, il l'est a fortiori par M, et comme à cette époque le groupe noté eu n'a pas été altéré, on doit en conclure que la lettre u représentait encore le son ou. — Mais il y a souvent des évolutions complètement indépendantes les unes des autres ? ainsi, dans le passage du latin au vieux français, on ne peut dater directement l'âge relatif des diphtongaisons {fel fiel, verum veir...) et de la sonorisation des consonnes intervocaliques (cantata chantede, etc.), car il n'y a aucun rapport entre ces deux phénomènes.

La chronologie absolue s'établit généralement en raison des textes dont la date est certifiée par l'histoire. Les Serments de Strasbourg constituent un point de repère extrêmement important pour l'histoire de la formation du français. Mais si l'époque de tels textes est indubitable, il ne s'ensuit point qu'on puisse dater avec une certitude égale les phénomènes dont ils nous transmettent le témoignage. Cette fois, ce sont les phénomènes sémantiques qui pourront être datés avec le plus de sécurité : on peut

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en effet, d'après l'étude tout au moins de certains textes (qu'on sait par ailleurs reproduire la langue contemporaine et parlée), avoir l'assurance qu'à une époque donnée tel mot existait avec tel sens, ou que telle forme, telle construction grammaticale remplissait telle fonction; mais il est beaucoup plus délicat de savoir quel était l'état précis de la prononciation. Ainsi les gloses de Reichenau nous enseignent qu'au vm' siècle dans la langue vulgaire de la Gaule, l'idée de « maçon » n'était [)lus exprimée par le mot cœmentarius, mais par le mot madone '^ les Serments de Strasbourg nous confirment qu'au ix* siècle le complément du nom ne s'exprimait plus au moyen du génitif, mais par le cas-régime, le déterminant précédant le déterminé {pur Deo amur, pour l'amour de Dieu)*. Mais le simple examen du premier texte suffit à nous convaincre que les mots populaires ont été généralement habillés de terminaisons sur le patron du lalm classique. Quant au second document, bien que son orthographe vise à être phonétique, elle a besoin d'être interprétée, car le scribe, fort embarrassé pour rendre avec les caractères du latin les sons tout différents de la langue romane, a transcrit, par exemple, les diphtongues éi par i (dift =z déift) et 6u [ôou) par u {amur = amôour), et la voyelle obscure finale (déjà sans doute très voisine

1. C'est là un jalon précieux qui complète la série des évolutions : génitif latin, précédant généralement le nom dans la Gaule du nord [Martis dies) ; même construction, mais le génitif est remplacé par le cas régime (ix« s., pur Deo amur): plus tard, le cas-régime suit le nom (construction conservée dans VHôtel-Dieu) : enfin l'usage généralisé de la préposition de (l'amour de Dieu).

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d'e muet) par a, e, o, au petit bonheur, écrivant tantôt padra, tantôt padre pour le même mot (père). Ces diphtongues, on a pu les reconstituer, connaissant leur point de départ latin et leur point d'aboutissement dans le français du moyen âge — évolution confirmée par la méthode comparative, — et on peut assurer que pour évoluer de débet à deit (auj. doit) il est impossible que Vê long ait passé par i, et que par suite dift est une orthographe inexacte de déift. Mais l'analogie ne permet pas toujours d'être aussi affirmatif. — En général l'orthographe retarde sur la langue : par suite des influences traditionnelles et littéraires, la graphie des textes correspond à un état phonétique plus archaïque que celui de leur époque.

On voit que la méthode historique ne peut se passer de la méthode comparative, qui en est le complément indispensable. C'est la linguistique comparée qui va nous donner notamment un des moyens les plus précieux, malgré sa rareté, pour établir la chronologie absolue des évolutions phonétiques.

La méthode comparative peut envisager deux langues différentes, en tant qu'elles sont étrangères l'une à l'autre, pour dater des évolutions de sons. Le latin a permis de dater l'évolution de Vu grec, qui n'était plus om, mais n'était pas encore i à la fm de la république romaine, puisque le latin, qui possédait les sons ou (noté u) et i. l'a rendu par une lettre spéciale y (qui avait un son voisin de notre u).

Pour préciser à quel moment le c latin placé «levant e, x (et toujours conservé par les scribes par la force de la tradition) avait suivi la progression ky>iy>'tchy, Gaston Paris, après Diez, s'est servi des chartes de Ravenne et d'inscriptions romaines qui transcrivent les mots latins en caractères grecs : or nous savons que la prononciation du x en grec n\i pas varié. De pareilles transcriptions sont précieuses, car leurs auteurs, que ne gênait aucune tradition pour noter avec un alphabet donné une langue étrangère, s'efforçaient de rendre chaque son par le caractère le plus approprié.

C'est l'anglais qui a permis de distinguer et de dater d'une façon précise les deux évolutions qui, en ancien français, ont fait disparaître 5, d'abord devant les consonnes sonores 6, d, g. 7?i, n, /, ensuite devant les consonnes sourdes ;?, ^ c. A la suite de la conquête de l'Angleterre par les Normands, beaucoup de mots français (sous la forme dialectale normande) furent introduits en anglais, où ils obéirent, par la suite, aux évolutions phonétiques de cette langue. Or d'une part to\is les mots où il y avait un s à l'origine devant une consonne sonore, se retrouvent en anglais sans s : latin smnragda, français esmeralde, puis émeralde, émeraude, anglais, emerald-^ — de l'autre s devant p, t, c, est conservé en anglais : rostir (auj. rôtir), anglais roast] castel (forme normande, auj. câiiau] en français château), anglais casf/e, etc. Il faut donc conclure que la chute de s dans le premier cas est antérieure à la conquête de l'Angleterre par les Normands et postérieure dans le second, — que « émeraude » a pénétré en anglais sous la forme

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émeralde (et non esmeralde), tandis que « château », « rôtir », y ont été importés sous la forme castel, rostir. L'anglais, qui a suivi une évolution phonétique toute différente du français (en conservant, par exemple, s devant consonne), nous renseigne ainsi d'une façon précise sur la prononciation des compagnons de Guillaume le Conquérant.

Nous savons que l'alphabet russe date de l'évangélisation opérée par Cyrille et Méthode et que les prédicateurs adaptèrent, dans ce but, l'alphabet grec à la langue slave : on peut donc conclure que cet alphabet représente assez fidèlement l'état phonétique de la langue russe à cette époque. Il en est de même pour le gothique, et en général pour tous les alphabets et graphies dont on peut dater l'époque d'introduction dans une langue donnée.

M. Antoine Thomas a pu déduire des constatations analogues de l'examen de la signature d'Anne de Russie, épouse de Henri I", roi de France ^ : signature en langue romane, mais écrite en caractères cyrilliques {Ana veina). Le caractère qui représente Ve de reina permet d'inférer sûrement — par exemple — que cert e avait déjà le son d'e muet.

Plus féconde est la comparaison des langues étroitement apparentées. Je viens de dire comment elle permet d'aider à la reconstitution de certaines évolutions phonétiques. Elle n'est pas moins précieuse pour confirmer les hypothèses émises sur la filiation des sens. Propose-t-on une étymologie qui laisse place à quelque hiatus dans le développement des

1. Essais de philologie française, La signature d'Anne de Russie.

sens? Si par Tanalogie on retrouve des évolutions semblables, la conjecture en est d'autant fortifiée.

« L'objet propre de la grammaire comparée d'un groupe quelconque de langues, est de poursuivre méthodiquement l'étude des concordances que ces langues présentent entre elles »^

11 ne suffit pas de confronter entre elles, un peu au hasard, des langues issues d'un même tronc comme le français, l'italien, l'espagnol. Il est du plus haut intérêt de pouvoir comparer dans une région donnée, village par village, les variations des sens, du vocabulaire, des formes et des sons. La méthode comparative atteint sa perfection avec des documents comme V Atlas linguistique delà France où, à l'aide d'une carte pour chaque mot, on peut comparer chaque son, chaque forme, chaque sens et chaque type lexicologique dans 638 communes de la Gaule romane, — et, sur un espace plus restreint, dans les atlas linguistiques de petites régions où toutes les limites phonétiques, les aires des mots et des morphèmes ont été tracées de première main.

Si l'interprétation des faits phonétiques mis au jour par ces documents est assez aisée, celle des mots et des sens est beaucoup plus délicate. Elle a donné lieu depuis quelques années, dans le domaine roman, à une nouvelle branche de la science créée par M. Gilliéron : la géographie linguistique. Cette méthode a pour but, à l'aide de la répartition des types lexicologiques actuels, en s'appuyant sur les données historiques et sociologiques et sur les

1. A. Meillet, Introduction à Vétude comparative des langues indo-européennes, p. 1.

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rapports entre le sens et la forme, de reconstituer l'évolution et la lutte des mots qui se sont succédé et coexistent sur un vaste territoire pour représenter une idée donnée.

Il s'agira d'expliquer par exemple, comment, pour désigner l'abeille, le mot latin apis n'a été conservé que par quelques patois de l'extrême sud et de l'extrême nord; comment des dérivés comme avette, abeille l'ont souvent supplanté, comment s'est développée la fortune du moi abeille qui, d'origine méridionale, a peu à peu gagné la région de Paris et a pénétré dès le xvn^ siècle dans le français littéraire ; comment l'analogie a substitué en maint patois la mouche ou la guêpe à l'abeille ; comment, par synecdoque, le tout étant pri§ pour la partie, le nom de l'essaim a remplacé celui de l'abeille, et pourquoi tel phénomène a affecté telle région plutôt que telle autre. Méthode féconde, d'un maniement délicat, oii les conjectures s'étayent réciproquement d'un mot à l'autre et finissent par constituer un réseau très serré ^

1. J. GiLLiÉRONet M. Roques, Études de géographie linguisti que (Paris, 1912). — J. Gilliéron, Pathologie et Thérapeutique verbales (Neuveville, Suisse, 1915) ; LAire Clavellus (Neuveville, 1912) ; Généalogie des mots qui ont désigné l Abeille- (Paris, 1917).

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