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CHAPITRE IV

L'expérimentation, les méthodes d'induction et les lois linguistiques.

L'expérimentation, auxiliaire de l'observation; essais de psychologie expérimentale. — Y a-t-il des lois en sémantique? — Les méthodes d'induction en phonétique. — Caractères et valeur de Ja loi phonétique.

Il y a fort peu de temps que les linguistes font de l'expérimentation raisonnée. Encore ce procédé d'investigation s'est-il insinué timidement dans la science du langage, et il est loin d'être universellement admis. La fantaisie des interprétations, les analyses trop vagues et trop superficielles des devanciers avaient fait sentir à tel point la nécessité d'une observaUon rigoureuse que l'idée de modifier les faits, même avec une méthode scientifique, devait provoquer quelques défiances.

La phonétique expérimentale, justifiant cette fois son nom, fait de l'expérimentation toutes les fois quelle cherche à modifier la prononciation d'un sujet, à lui apprendre des articulations et des sons nouveaux, — qu'il s'agisse d'enseigner la prononciation des langues étrangères, de corriger les défauts de prononciation, de faire parler les sourds-

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muets, de rectifier l'élocution dans le chant. De tels exercices ont déjà provoqué des constatations importantes, sur les rapports de la voix chantée et parlée, de la parole et de l'ouïe, sur les illusions de l'oreille que démontrent péremptoirement les appareils d'auto-contrôle.

Mais de telles recherches ne sont encore qu'à leur début, et il est à prévoir que plus tard les applications pratiques de la phonétique expérimentale — qui constituent aujourd'hui des branches assez séparées et souvent isolées de la pure observation — apporteront un contingent précieux et systématisé de faits, capable de rénover la phonétique historique. Jusqu'à l'heure actuelle, si la science s'est déjà enrichie, de ce chef, de remarques utiles, son orientation générale n'en est pas encore modifiée, et c'est par des procédés tout différents — on le verra bientôt — que l'on aboutit, en phonétique, à la déterminalion des lois.

L'expérimentation ne doit pas être moins féconde en sémantique. J'ai déjà dit comment celui qui poursuit une enquête sur des parlers populaires ne saurait se contenter d'être un observateur passif, mais doit devenir, à l'occasion, plus ou moins expérimentateur. Poser des questions, n'est-ce point faire des expériences sur le langage? Et lorsqu'on « retourne » son sujet, comme le recommandent nombre de dialectologues avisés, lorsque, après avoir obtenu une première réponse, on demande si c'est bien le seul mot (ou forme) qui existe pour rendre l'idée en question, si l'on ne peut pas dire autrement, si tel terme n'est pas employé — c'est là de

l'expérimentation au premier chef, d'où l'on pourra conclure pourquoi telle forme a été proférée d'abord de préférence à' telle autre — c'est, en général, la plus voisine de la langue littéraire et non la plus fréquente — et quelles lois psychologiques président aux réponses des paysans interrogés sur leur patois. — On peut encore prononcer des mots savants devant des gens du peuple pour voir comment ils les répéteront, et saisir ainsi sur le vif le jeu des déformations et des « étymologies populaires ».

Des essais d'expérimentation rigoureuse ont été tentés par MM. Thumb et Marbe dans des conditions particulièrement intéressantes. Les deux collaborateurs, dont l'un était un linguiste, l'autre un psycho-physiologiste, ont cherché à établir dans quelles conditions précises se produisent les phénomènes analogiques, à déterminer les lois qui président aux associations d'idées dans ce domaine^ Ils ont commencé par prononcer successivement un certain nombre de mots devant dilïérents sujets, en demandant à ceux-ci de leur dire chaque fois le premier mot qu'aurait évoqué en eux l'audition de chacun de ces vocables. Le temps écoulé entre la demande et la réponse était rigoureusement chronométré. On potivait ainsi déterminer, sur un grand nombre de faits, dans quel sens s'exerçait l'analogie, et le degré de rapidité, suivant les cas, de l'association des idées.

Les collaborateurs ont remarqué que chaque mot en appelle de préférence un autre, et que ce second

1. Experimentelle Untersuchungen ûber die psychologischen G. undlagen der sprachlichen Analogiebildung, 1901.

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terme est le même chez différents sujets. Un substantif évoque généralement un autre substantif- un adjectif, un autre adjectif. Il y a des associations plus rapides et plus ordinaires 'que d'autres. En partant de ce fait que, pour chaque sujet, il existe dans chaque cas un type d'association dominant, M. Thumb conclut qu'à un moment donné, dans un heu donné, on ne peut admettre pour un groupe de formes qu'une seule espèce d'action analogique. Il s'agit de déterminer le système d'associations qui domine dans un groupe linguistique à telle ou telle époque. Là où, dit M. Thumb, les divers prétérits s'associent entre eux, l'allemand trug pourra provoquer frug; là où les diverses personnes d'un temps s'associent entre elles, ich gieb pourra provoquer du giebst; là où les troisièmes personnes s'associent entre elles, sie gaben provoquera sie geben (au lieu de sie gebent, forme primitive).

Cette théorie hardie, qui s'harmonise cependant avec l'orientation générale de la science, a soulevé — il fallait s'y attendre — de vives critiques : des maîtres comme M. Schuchardt et M. Meillet ont contesté la valeur de la méthode ou exprimé de formelles réserves. Ij semble cependant qu'un tel filon soit fécond à exploiter, et on ne doit pas s'étonner si les premiers travaux d'approche donnent heu à quelques incertitudes et paraissent manquer de précision. Les faits, extrêmement complexes demandent à être serrés de près dans l'espace comme dans le temps. Mais on peut observer dès à présent que l'histoire des langues romanes présente aes phénomènes analogues à ceux que MM. Thumb

et Marbe ont signalés dans les langues germaniques : j'avais déjà eu roccasion de signaler auparavant * que, dans certains patois de la France du Midi, les associations d'idées entre les formes nominales ou verbales s'opèrent, à certaines époques, dans des conditions et des directions déterminées; ces conditions — je l'ai signalé plus haut — varient singulièrement du provençal au français, et, dans chaque langue, suivant l'époque. Dans le français populaire de Paris, l'influence du masculin l'emporte, tandis que dans les patois du Midi, c'est le masculin qui est modelé sur le féminin [dzente [joli] au lieu de dzent^ d'après dzento),

Ici se pose un problème capital. Y a-t-il des. lois en sémantique et peut-il y en avoir — au sens précis et rigoureux réservé aux lois phonétiques que nous envisagerons dans un instant? Peu de linguistes pMichent pour l'affirmative. Les néo-grammairiens eux-mêmes, qui ont établi la constance des lois phonétiques, ne semblent pas avoir cru que les phénomènes d'ordre analogique pouvaient être régis p r des lois.

Le langage de M. Bréal, par exemple, ne doit pas nous tromper. S'il définit la loi sémantique par un

1. Morphologie du patois de Vinzelles, pp. 25-65 et 112-139. Ainsi, dans sa dernière période, le patois de Vinzelles a associé entre elles les mêmes personnes de temps différents : rendon a entraîné amon (pour aman), rendem amem (pour amam) etc.; auparavant les prétérits se sont associés entre eux : amet a changé venc en venguet, etc.

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rapport constant, M. Bréal se hâte d'ajouter : «Ce ne sont pas de ces lois sans exceptions, de ces lois aveugles, comme sont, s'il faut en croire quelquesuns de nos confrères, les lois de la phonétique. » Ce ne sont donc pas des lois au sens strict du mot.

Les linguistes ont un excellent argument pour étayer leur scepticisme à cet égard : jusqu'à présent, en sémantique, on n'a pu établir aucune loi d'évolution ayant le caractère de constance. « Il n'y a pas de lois en sémantique, déclare M. Antoine Thomas^, et l'on conçoit difficilement qu'il puisse jamais y en avoir. » Et l'éminent romaniste ajoute que la sémantique, ne pouvant prétendre au rang de science, n'est qu' « une spéculation sans laquelle la science deviendrait incomplète». M. Schuchardt est encore plus catégorique 2; il affirme l'impossibilité absolue de la loi sémantique, mais les arguments qu'il donne ne semblent pas irréfutables.

Cependant, on reconnaît de plus en plus la nécessité de préciser les conditions dans lesquelles se produisent les phénomènes sémantiques : comme l'a fort justement remarqué M. Meillet^, la constance des lois phonétiques a mis en valeur l'importance des changements analogiques. M. Thomas, à la suite de M. Bréal, a dit nettement qu'il ne fallait pas « faire de la régularité phonétique avec du dérèglement analogique », et qu'on a eu le tort de considérer trop longtemps l'analogie « comme une grande

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