Essais de philologie française, p
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spécialité, guidé par ces fanaux qui l'empêcheront de s'égarer, n'a plus qu'à préciser^ pour chaque langue et chaque époque, les conditions qui ont présidé aux changements analogiques. L'avenir nous apprendra si ces conditions sont assez rigoureuses pour donner naissance à des lois.
L'application de la méthode inductive offre évidemment de grandes difficultés en sémantique. A l'heure actuelle, on ne peut avoir la certitude qu'on a isolé un couple de phénomènes entre lesquels on suppose qu'il existe un rapport de causalité. La méthode que nous allons voir employée en phonétique ne saurait offrir ici les mêmes garanties^ car les phénomènes voisins — mots ou formes — susceptibles d'exercer une influence, sont extrêmement nombreux, et beaucoup d'entre eux risquent de passer inaperçus.
Au fur et à mesure que les phénomènes seront catalogués en plus grand nombre, on peut espérer se rapprocher peu à peu de la certitude scientifique. Les comparaisons porteront sur une plus grande échelle, sur de plus nombreuses séries similaires, et on craindra de moins en moins d'oublier des phénomènes dans la zone d'influence. Car les faits du langage, même ceux qui relèvent de la sémantique, sont, somme toute, en nombre limité.
La phonétique est actuellement la branche de la linguistique la mieux constituée. Dans toutes les langues dont l'histoire a fourni des matériaux
suffisants, on a pu établir un système remarquable de lois, dont la rigueur n'est plus guère contestée ni contestable.
Le type de la loi phonétique est la loi de succession : elle détermine les rapports nécessaires qui, dans une même langue, relient les évolutions des sons au cours de son développement. Aux lois de succession correspondent les lois de coexistence qui établiront les relations entre les sons de langues différentes mais apparentées, issues d'un tronc commun. Lorsque la souche originaire est connue, comme le latin pour les langues romanes, les recherches se portent exclusivement, dans chaque branche, sur les lois de succession; les lois de coexistence, qui en découlent naturellement, n'offrent qu'un intérêt de synthèse*. Au contraire, lorsque l'ancêtre commun nous est directement inconnu, comme pour les langues indo-européennes, les lois de coexistence ont le pas, et ce sont les rapports établis entre la phonétique du grec, du latin, du sanscrit, du gothique, etc., qui permettent de reconstituer les évolutions préhistoriques de chacune de ces langues en remontant jusqu'au tronc commun.
Il nous suffira de confronter les méthodes d'in-
1. Un exemple : te tonique en français correspond à é provençal, à ie italien, à i lorrain, pour ne citer que ces quatre idiomes : voilà une loi de coexistence que nous enseigne la grammaire comparée. Mais cette loi n'a pu être établie qu'après que la giamraaire historique eut déterminé dans chaque langue un rapport de filiation et de nécessité entre chacune de ces voyelles ou diphtongues et l'è libre tonique du latin dont elles dérivent l'une et l'autre, suivant l'idiome.
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duction avec les lois de succession. On peut comparer entre eux deux stades quelconques d'un idiome; mais il est préférable, lorsqu'une langue ancienne' comme le latin ou le gothique, a des rejetons encore vivants, de comparer un langage parlé de nos jours avec ses différentes étapes antérieures : on aura ainsi l'avantage de posséder une excellente base d'opérations, en choisissant de préférence les points de repère aux époques où la graphie paraît le plus phonétique.
On connaît les quatre méthodes classiques d'induction d'après Stuart Mill : méthodes de concordance, de différence, des variations concomitantes, des résidus.
La méthode de différence est par excellence celle des sciences physiques. On sait son principe : faire disparaître la cause pour supprimer par là même l'effet. Elle ne peut être employée en linguistique, parce que des causes différentes — je le montrerai bientôt — peuvent engendrer des effets identiques. La méthode des variations concomitantes est radicalement inapplicable pour une autre raison: un phénomène phonétique est ou n'est pas ; il n'est point susceptible de varier pour une époque et pour un milieu donnés. Peut-être pourra-t-elle fournir, par analogie, d'utiles indications le jour où l'expérimentation sera plus développée en phonétique — mais rien de -plus : car le passé est hors de ses atteintes.
La méthode phonétique par excellence est la méthode de concordance. Elle a en linguistique une perfection qu'elle n'atteint jamais dans les sciences
physiques : car, dans la très grande majorité des cas, il est possible d'isoler absolument le couple du phénomène-cause et du phénomène-elTet.
Les mots sont en effet composés d'un nombre limité de sons. Comme ils sont très nombreux, les combinaisons des sons sont presques infinies. Soit un son donné, placé dans une position donnée. On peut trouver assez de mots dans la langue pour que tous les sons placés autour de lui varient : les choses se passent exactement comme si le linguiste faisait glisser le long de ce son des sons différents. Donc si, dans tous ces cas, le son correspondant de la langue dérivée n'a pas varié, c'est que le deuxième résulte bien du premier: entre eux existe un rapport de causalité.
Un exemple. Soient le latin fèl et le français fiel. On veut savoir si ë latin tonique libre est devenu %e en français. On prendra en latin vulgaire les mots cè/w, fëtra^ hëri^eic: c'est exactement comme si on faisait glisser devant l'^un f, puis un c, puis un p, puis un h\ après Vè. un /, le groupeur, un r, suivis de diverses finales; la langue se charge de nous fournir ellemême tous les éléments de l'expérimentation. Le produit supposé ne variant pas (fr. ciel, pierre, hier...), on est en droit de conclure à l'existence de la loi : è latin tonique libre aboutit à ie en français. Cette loi est certaine, car le couple è-ie a été parfaitement isolé. Le seul élément commun aux quatre couples de mots précités, est ë-ie : il n'y en a pas un de plus. On n'a pas à craindre ici, comme en physique, des éléments inconnus qui viendraieot agir à notre insu.
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Cette méthode suppose que l'on connaît déjà les rapports de certains mots entre les deux stades de la langue. Au début, il a fallu évidemment procéder par des tâtonnements, s'appuyer sur des mots dont l'origine était évidente et dont la filiation se suivait dans les textes des diverses époques. Mais toutes ces étymologies provisoires ont été ensuite soigneusement vérifiées. Plus la science avance, plus les lois se coordonnent avec rigueur.
La méthode des résidus peut être appliquée dans certains cas spéciaux.
Supposons qu'un son, pour une certaine position, ne se rencontre que dans un mot composé de trois sons, ABC dans la langue mère, A'B'C dans la langue fille : la méthode précédente n'est pas applicable. Si la filiation du mot et de deux sons entre les deux stades de la langue est établie, on pourra tenir le raisonnement suivant : A aboutit à A', B aboutit à B' ; en vertu des lois de la phonétique; on sait par ailleurs (je suppose) que le mot ABC aboutit au mot A'B' C. Donc le son C aboutit au son C. — C'est la méthode appelée par les philosophes méthode des résidus.
Soit le nom de lieu latin Compendium. La même ville est désignée en français par Compiègne : la filiation Compendium- Compiègne est donc assurée. Nous savons que phonétiquement la combinaison latine comp-, suivie d'une voyelle, aboutit à camp- en français. Nous sommes donc en droit d'affirmer que la combinaison -endium, qui n'existe que dans ce seul mot, aboutit en français à -iègne.
Ce raisonnement serait infaillible, si nous n'avions
à craindre des influences analogiques ignorées, qui ont pu agir sur le son que nous éludions. On ne peut jamais assurer que le couple C G' a été rigoureusement isolé et qu'il n'entre pas en jeu un élément inconnu : donc la filiation CC n'est pas sûre. — Pour revenir à l'exemple que j'ai cité, Gaston Paris, pour des raisons dans le détail desquelles je n'entrerai pas, avait justement mis en doute la filiation Compendium- Compiègne qui paraissait certaine, en alléguant que, dans le latin vulgaire, une influence analogique avait dû changer Compendium en Compendia.
La méthode des résidus n'est donc qu'un pis aller et n'aboutit qu'à des hypothèses.
Il faut ajouter que les conditions sont rarement aussi défectueuses que celles dans lesquelles jeviens de me placer. Généralement, on possède au moins quelques mots, parmi lesquels plusieurs dont l'étymologie est plausible. On peut combiner alors les deux méthodes et arriver à des résultats provisoires très probables, en attendant qu'ils soient confirmés par des découvertes ultérieures.
Il importe de déterminer avec beaucoup de précision les conditions dans lesquelles se trouve le son-cause. C'est justement le travail auquel s'at-j tache la phonétique depuis un quart de siècle : après avoir établi des lois primaires un peu lâches, elle s'est efl'orcée de les préciser, d'en limiter nettement le domaine, en dégageant des phénomènes, serrés de plus près, toutes le? lois secondaires qui font rentrer dans l'ordre les faits primitivement inexpliqués.
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Victor Henry a mis en relief ce but avec sa vigueur coutumière^ :
« Je songe au temps où mes livres m'enseignaient que Va indo-européen devenait e ou i, ou restait a, que le k primitif devenait t ou restait k, le tout dans la même langue et dans des conditions apparemment identiques : il fallait croire sur parole, sauf, si l'on était le moins du monde pourvu de ce sens de la constance du phénomène qui seule constitue l'homme de science dans tous les ordres, à imaginer des conditions originairement différentes, des nuances à jamais effacées par le temps, un air perdu sur lequel s'était mené jadis ce branle capricieux des voyelles et des consonnes... Et maintenant, ce n'est plus de ces grands faits seulement qu'il s'agit : on cherche la raison déterminante des moindres irrégularités, n'eussent-elles dans la langue qu'un seul représentant... Il y a sans doute à cela quelque excès, car les cas embarrassants qui échappent à la loi réclament le secours toujours complaisant de l'analogie. Mais, excès ou non, c'en est un très noble et très digne d'encouragement, et très propre enfin à former des esprits loyaux et graves, que celui qui procède d'excès de confiance dans la science. »
Dans notre précédent exemple, nous avons parlé de e latin tonique libre. Supposons que nous ayons oublié de formuler la dernière condition. Voici përdere, perdre et une série d'autres mots qui mettraient aussitôt notre loi en défaut. Le point d'aboutissement est autre : e reste e au lieu de