Revue critique, 1897, II
devenir 2>; car, partout où il y a eu entrave à l'origine*, la diphtongaison n'a pas eu lieu (centlm, cent, TESTA, tête, etc.). Chaque loi, pour être exactement formulée, doit tenir compte, en outre, des lois secondaires qui se greffent sur elle : ainsi, Vë libre tonique latin devient, non plus ie, mais i en français, lorsqu'il est suivi d'une palatale ou soumis à rinfluence d'Un i subséquent [dëcem, dix; cerèsia, cerise, etc.)
Naturellement, la loi ne saurait régir que les mots qui existaient dans la langue à l'époque où l'évolution s'est accomplie : ce qui permet de faire le départ entre les mots populaires d'une part, savants et étrangers de l'autre. Si les documents historiques peuvent parfois établir directement l'origine de tel ou tel mot, la phonétique seule, à l'aide de critères certains, procédera à une classification rigoureuse et précise. Sachant, par exemple, que c devant a latin s'est altéré au ix* siècle pour aboutir à ch {cantare, chanter), elle affirmera que tous les mots français où c subsiste intact dans cette position ont été introduits dans la langue après cette époque : il s'agira ensuite de dégager les différentes sources de ces mots, et d'établir, si on ne le sait déjà, que crevette- est normand, camp italien, candeur savant, etc. — Bien entendu, une fois qu'ils
1. On appelle voyelle entravée celle qui est suivie de deuï ou plusieurs consonnes non articulées ensemble (c.-à-d. à l'exception des groupes tr, dr, cr, gr, cl, gl, etc) ; la voyelle non entravée est dite libre.
2. Crevette est la métathèse de kevrette, qui est la forme normande de chevrette.
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ont pénétré dans la langue, les mots de formation savante ou d'importation étrangère subissent, comme leurs congénères, toutes les évolutions phonétiques ultérieures. Les romanistes appellent souvent « demi-savants » les mots savants introduitsdans la langue populaire à l'époque carolingienne,, comme humilis^ transcrit humele (aujourd'hui humble), par opposition avec les nombreux mots savantsformés à partir de la fin du moyen âge. En réalité, il n'y a pas d'intermédiaire : un mot est savant ou il ne l'est pas, mais il peut appartenir à des couches
différentes.
Les caractères et la valeur de la loi phonétique demandent à être examinés de près.
Les linguistes ne sont pas tous d'accord sur le sens à donner au mot « loi ». Pour la majorité d'entre eux — parmi lesquels notamment Victor Henry et la plupart des romanistes — la loi, suivant la définition des philosophes, est un rapport de nécessité entre deux phénomènes et deux séries de phénomènes. Au contraire, M. Bréal, M. Maurice Grammont dénomment de préférence « lois » les principes directeurs qui président à l'évolution des phénomènes : M. Meillet a proposé d'appeler « équivalences » les lois phonétiques, au sens strict du mot, telles que les entendent les linguistes du groupe précédent.
La première terminologie paraît préférable : il n'y a aucun motif pour que les linguistes donnent un sens particulier au terme de «loi», et abandonnent
définition précise et rigoureuse en usage chez les
philosophes et logiciens, et acceptée par tous les .savants. C'est celle que j'emploierai exclusivement.
Les lois linguistiques, a dit M. Meillet*, ne sont pas générales comme celles de la physique et de la •tîhimie, mais spéciales à une langue et à une époque^ — relatives au temps et à l'espace, pourrait-on dire pour parler le langage des philosophes. En allant au fond des choses, l'opposition entre les deux catétgories de lois ne semble pas irréductible à ce point de vue, car, dans toute la science, le jeu de la loi est limité par des conditions très précises d'influences et de milieux.
Dans des circonstances identiques, les mêmes phénomènes peuvent avoir lieu à des époques et dans des milieux différents ; mais il peut aussi se produire des phénomènes tout autres : et voilà pourquoi l'énoncé de la loi doit être strictement limité à une époque et à un milieu déterminés. Ainsi, à l'heure actuelle, dans de nombreuses régions de la France, /cse mouille devant i dans les mêmes conditions que dans le bas latin de Gaule. Par contre, la combinaison qu'on note phonétiquement ly est devenue / mouillé en latin vulgaire {palea, en lat. vulg. palya, it. paglia, fr. paille), tandis qu'elle a suivi, en France, une tout autre évolution au moyen âge : le vieux mot pâlie, tiré vers le ix^ siècle du latin pallium par un procédé savant, et prononcé pàlye, est devenu, non pas paille, mais paile, puis poêle (cordons du poêle) ^ par métathèse des deux éléments l-y.
i. Revue du Mois, août 1910. La Méthode de la linguistique
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On peut d'ailleurs établir des possibilités linguistiques générales, des synthèses de lois. Les conditions de chaque loi sont très complexes, mais elles sont similaires pour les sons apparentés, non seulement dans une même langue, mais dans les langues de même souche, et souvent, quoique à un degré moindre, dans beaucoup d'idiomes de familles différentes. Ainsi la diphtongaison des voyelles toniques est soumise aux mêmes conditions dans l'histoire du français, qu'il s'agisse d'un e, d'un o, d'un û ou d'un ï latins. Dans toutes les langues romanes elle affecte aussi de préférence les voyelles toniques libres, et elle débute toujours par le même phénomène d'allongement, de segmentation, puis de différenciation, qui amène ë à èè, éè puis iè, et de même o ouvert à uo, é fermé à eï, o fermé à ou (ôou), etc. Dans les langues germaniques, les phénomènes sont analogues, affectant en plus i et u fermés ^.
Toutes les langues connaissent plus ou moins l'assimilation des groupes de consonnes, la dissimilation consonantique, l'assourdissement et la chute des consonnes et des voyelles finales, la réduction des hiatus, la palatalisation (mouilleme'nt) des consonnes devant les voyelles antérieures (surtout z), la vocalisation de / devant consonne, etc. Seulement, l'extension et les conditions de ces différents phénomènes varient selon les lieux et les époques.
Dans son domaine, la loi est constante, c'est-à-dire
I. Ainsi rang, shine (pron. chaîne), ail. scheinen {chainen), proviennent d'un ancien verbe germanique skinan; la graphie hollandaise 'y atteste l'intermédiaire entre i long et et.
n'admet aucune exception, d'après la théorie des néo-grammairiens généralement admise*. Les logiciens enseignent que, dans les sciences inductives, étant donnée une loi de succession entre deux phénomènes, l'antécédent et le conséquent, l'antécédent est invariable et inconditionnel : en d'autres termes, le même effet est toujours produit par la même cause ; la même cause produit toujours le même effet et suffit à le produire ; — le tout en se plaçant, bien entendu, dans les conditions de la loi.
En phonétique, il en est autrement : l'antécédent est bien inconditionnel, mais il n'est pas invariable. Dans des conditions données, une cause déterminée produit toujours un même effet et suffit à le produire. Mais un même effet peut résulter de causes différentes. Par exemple ï latin tonique donne toujours i en français {fîlat file, etc.). Mais Vi tonique libre français peut provenir d'une autre cause, avoir un autre antécédent, soit è latin suivi d'une palatale {lëgere, lire), soit ë latin précédé d'une palatale (cëra cire), soit ô suivi d'une palatale (lat. vulg, côcei'e cuire) : ces diverses séries de sons, différentes à l'origine, ont fusionné, tout au moins en partie, à un moment donné. Ce caractère ne saurait altérer la valeur de la loi phonétique, l'inconditioanalité étant l'essence même du rapport de causalité.
Plus grave peut-être est une objection d'une autre nature, qui a été formulée par certains philosophes, notamment par Victor Egger. Les linguistes ont montré depuis longtemps comment l'analogie peut troubler le libre jeu des lois phonétiques. L'analogie