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A. Thomas, Nouveaux essais de philologie française, p

importés en Gaule par le clergé vers le ix* siècle.

On n'a pas encore pu se mettre d'accord sur les mots savants introduits, dès les débuts de la romanisation, par le maître d'école latin : quelques exemples seuls paraissent avérés. Ainsi vers le m* siècle de notre ère, le mot régula était devenu régla en latin vulgaire, forme qui a abouti à reille en ancien français; le magister romain réintroduisit régula^ qui, pénétrant dans la langue après l'époque de la contraction des finales en -w/a, suivit une autre évolution phonétique pour arriver à la fqrme ruile du vieux français. Quant à rcgle^ c'est un mot savant d'une couche plus récente. L'analogie phonétique tuile-ruile (/(?^M/a-?'e^t//fl) permet d'inférer que le premier mot, comme le second, ne remonte pas au fonds primitif, purement populaire, du latin vulgaire des Gaules, mais doit se rattacher à une première couche de mots savants. On conçoit, à une telle distance et si près des origines, combien il est délicat et souvent impossible d'appliquer les réactifs phonétiques.

Viennent ensuite les emprunts étrangers. Ceux-ci sont souvent peu apparents, soit, comme précédemment, à cause de leur ancienneté, soit à cause des altérations, des déformations analogiques fréquemment éprouvées par ces mots lors de leur entrée dans la langue, par suite de leur aspect phonétique insolite. Choucroute s'est fort éloigné, par exemple, par étymologie populaire, du moyen-haut-allemand sverkrût ; dans les mots italiens celone, ceserina^ mostavoliere (noms d'étofTes), dont M. Thomas a retrouvé la filiation, il était difficile d'apercevoir

LA RECHERCHE ÉTYMOLOGIQUE 30i

à première vue Châlons, jaseran, Montivilliers . Les emprunts populaires que les langues germaniques ont faits au latin vulgaire pendant la durée de l'empire romain ne sont pas toujours reconnaissables à première vue, et il faut toute la sûreté de la méthode linguistique pour retrouver castrum dans le nom de lieu anglais Chester, scribere et Cdesar dans l'allemand schreiben et Kaiser. Chaque langue, on le sait, charrie dans son vocabulaire de très nombreux matériaux hétérogènes, apports d'affluents divers.

Le terrain ainsi déblayé, et le terme supposé d'origine populaire par éliminations successives, on se livre à l'analyse minutieuse des éléments phonétiques qui constituent le mot.

Supposons — pour fixer les idées en prenant un exemple très simple — qu'on recherche l'antécédent latin du français pie (oiseau), que nous imaginons, pour l'instant, isolé dans les langues romanes.

Il y a hésitation — au .point de vue strictement phonétique — pour la détermination du prototype latin, car pour chaque élément phonétique, nous, l'avons dit, l'antécédent n'est pas invariable. Ainsi p initial français ne dérive que de p latin ; mais Vi tonique de pie peut être issu soit de I, soit de e suivi d'une palatale. De même Ve muet final (précédé d'une voyelle) ne vient que d'un a latin ; mais" l'hiatus pouvait être comblé par l'un des sons i, d^ c, g (seulement c-g après è). On arrive donc à une

reconstitution hypothétique des antécédents latins possibles, qu'on peut ainsi formuler :

Toutes ces combinaisons {pëca, pèga, plca, pîga, pita, pîda) sont également admissibles au point de vue phonétique. Laquelle choisir? Ici intervient, après l'analyse, l'hypothèse. Dans l'exemple proposé, on retrouve immédiatement le mot latin plca. Mais il est rare que l'étymologie se découvre aussi aisément. Parfois il se présente, pour un seul mot, une trentaine de combinaisons possibles, et malgré l'abondance du choix, il arrive souvent qu'aucune de ces combinaisons ne corresponde à un mot latin connu. On recherche alors en germanique, en celtique, en grec; on examine, à l'aide de l'analogie, si on n'est pas en présence d'une création possible du latin vulgaire.

Lorsqu'on possède des formes très archaïques du mot, celles-ci suffisent souvent pour écarter telles combinaisons phonétiques que la physionomie récente du terme pouvait faire admettre : en resserrant le champ des investigations, elles conduisent sur le chemin de l'hypothèse. Ainsi, pour reprendre l'exemple précédent, une forme pie trouvée dans un manuscrit du xi' siècle — à l'époque où d intervocalique (issu de f ou c^ latin; n'avait pas encore dis-

paru, aurait fait écarter d'emblée des types pïta et pida.

Lorsqu'on a trouvé une hypothèse, il faut la vérifier. C'est ici qu'intervient la sémantique, dont le rôle apparaît au moment de la synthèse, comme celui de la phonétique dans l'analyse. « Il est prudent, dit M. Thomas 1, de la tenir en réserve pour ne la laisser donner qu'au bon moment, quand la phonétique a déjà conquis les positions importantes da champ de bataille, et lorsqu'on voit déjà la victoire se dessiner. » Dans certains cas, la chose va de soi, lorsque — pour pica, par exemple — on tombe sur un prototype latin, phonétiquement satisfaisant, et dont le sens est identique à celui du mot français. Voici un premier degré dans l'échelle des difficultés. Soit le mot mener : l'analyse phonétique conduit à l'hypothèse minare (latin classique minari)-^ mais le sens est difl'érent, et la sémantique doit être consultée sur le point de savoir si « menacer » a pu passer au sens de « mener ». La sémantique répond en expliquant la filiation des sens et en retrouvant, si possible, dans les textes, les acceptations intermédiaires.

La subordination de la sémantique à la phonétique n'est pas admise, cependant, par tous les linguistes. D'après M. Schuchardt^, les deux disciplines doivent être placées sur le même plan dans la recherche étymologique : pour chaque mot, il faut avant tout établir et préciser la « masse o des sens. C'est là surtout, somme toute, une question de mesure

i. Mélanges d'étymologie française, p. II.

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