Cf. Journal des Savants, 1905, pp. 419 et suiv
et d'espèces. L'essentiel, pour le chercheur, c'est de considérer que la sémantique, pas plus que la phonétique, ne doit se plier à ses hypothèses.
Jusqu'ici, en elTet, nous avons supposé l'hypothèse rigoureusement conforme aux lois phoniques. Il en est souvent autrement, et on peut songer à proposer, par exemple, pour un prototype d'un mot roman, un terme latin dont la forme s'écarte un peu de celle que réclame la phonétique. Mais alors une nouvelle condition s'impose pour que l'étymologie soit admissible : en outre de la filiation des sens, la sémantique doit rendre raison du changement de forme insolite subi par le mot. Les influences analogiques doivent être soumises à un contrôle rigoureux, si on ne veut pas ouvrir dans l'édifice linguistique une brèche par où passeront les plus fantaisistes étymologie^î. On croit souvent — et à tort — que la sémantique est plus conciliante que la phonétique*.
Parfois cependant il est des cas où l'étymologie est tellement évidente qu'elle doit être acceptée et tenue pour exacte, avant même qu'on ait trouvé l'explication de l'altération phonique. Il est bien certain que soif vient de siti{m), quoique la phonétique réclame un p, h ou v intervocaliquC;, et non un t, comme ancêtre de Vf final français : Vf est ici analogique, qu'il soit dû. en vieux français, à l'influence de je boif, ou plutôt des mots tels que noif {nive), pi. nois.
1. « C'est pour avoir cru à la toute-puissance de la sémantique que tant d'étymologistes des siècles passés se sont irrémédiablement perdus... C'est la sémantique qui est la maîtresse de Ménage ; et la phonétique n'est que le souffre-douleur. » (A. Thomas, Mélanges d'étymologie française, p. II. \
LA RECHERCHE ETYMOLOGIQUE
Les mots terminés par un suffixe réclament une attention particulière quand le mot primitif existe seul dans la langue mère. La phonétique servira souvent à dater l'âge du suffixe et à fixer l'époque de la formation du mot. Elle dira, par exemple, que pourceau existait en latin vulgaire avant l'époque ou c était altéré devant e, que levreau a été formé avant la diphtongaison de e tonique (qui s'est opérée dans lièvre), tandis que bûchette, fiévreux ont été créés après la production de ces phénomènes. — Mais si la phonétique offre de nombreux points de repère, elle laisse souvent encore un champ des plus vastes à l'hypothèse. Avant d'assigner une date à la formation d'un mot, on s'assure si le suffixe était vivant à cette époque. Plus que jamais, il faut examiner de très près le jeu des lois phoniques : M. Thomas a montré comment, après s'être contenté d'un examen superficiel, on avait fait fausse route dans des mots tels que acheter, ruisseau, dont on considérait depuis longtemps l'étymologie comme définitivement établie ^
Supposons maintenant que le mot dont on recherche l'étymologie existe dans plusieurs langues apparentées, sous des formes voisines et réductibles à l'unité.
Ce cas est fréquent heureusement (car la recherche
1. Acheter vient de *accapitare (dér. de caput) et non de *accaptare, ruisseau de *rivuscellu, et non *rivicellu. {Essais de philologie française, p. 382).
s'en trouve singulièrement facilitée), et on pourrait en augmenter encore la fréquence, si on utilisait davantage les richesses des patois. Mais comment savoir si les mots sont réellement parents et si on n'est pas victime d'une trompeuse analogie de forme? C'est l'expérience qui décide. Si, d'après la méthode que nous allons indiquer, on trouve un ancêtre commun, la parenté qu'on soupçonnait est désormais prouvée. Sinon il faut savoir se résigner, et renoncer à une similitude séduisante, mais artificielle.
On se livre, sur la forme du mot dans chaque langue, à l'analyse phonétique dont il a été déjà parlé. Il est facile de voir que, dans la plupart des cas, le champ des investigations, par ce moyen, sera bien réduit, et qu'on sera amené nécessairement à une seule hypothèse. Soient, par exemple, l'italien badare, le provençal badar^ et le français ancien béer. Ve français protonique peut provenir de e, ï ou a; l'hiatus peut être dû à la chute d'un t ou d'un d intervocalique. L'italien fixe immédiatement sur la voyelle, qui né peut être qu'un a; mais il nous laisse dans l'incertitude au sujet de la consonne, car il admet également t ou d. Quant au provençal badar, qui postule également un a, son d peut provenir, soit de t intervocalique, soit de i ou d appuyé. Cette dernière hypothèse étant écartée par le français, on doit conclure au t intervocalique.
Lorsque la sémantique donne une concordance parfaite, cette méthode offre une telle certitude qu'on peut reconstituer dans la langue mère des types inconnus et en affirmer l'existence. Ainsi, dans
LA RECHERCHE ÉTYMOLOGIQrE 307
l'exemple précédent, on ne connaît pas en latin de verbe botare^\ mais il est certain que le mot a existé en latin vulgaire, car la coexistence des formes romanes en postule nécessairement l'existence. L'étymologie s'affirme ainsi comme une reconstruction d'autant plus hardie qu'elle est étayée sur des lois dont on a éprouvé la rigueur.
Parfois la recherche se complique : les divers mots— romans, je suppose — dont on soupçonne la parenté, réclament ckacun un antécédent un peu différent. L'étymologie ne doit pas, pour cette raison, être rejetée d'emblée. Si la formation seule diffère, une substitution de suffixe fournira une explication satisfaisante. Plus délicates à déterminer sont les influences extérieures. Le français same{di) avait longtemps intrigué les étymologistes, à côté du provençal {dis)sapte, et de l'italien sabbato : Darmesteter, faisant fonds d'une forme du vieux français sa$nbe{di), l'a expliquée par un prototype *sambati- {dies) — à côté de sabbati — influencé par une variante hébraïque.
n arrive que la langue mère ait connu deux types différents, qui ont vécu l'un et l'autre, chacun dans une région différente : à côté de sambucus (it. sambuco, prov. sambuc), sabucus a vécu dans le vieux français seû (dérivé seûerel, fr. mod. sureau) ; le gascon, auvergnat, etc. saûc. Le latin, notamment, possède un certain nombre de ces formes doubles ou triples, alluvions des anciennes langues parlées jadis sur le territoire de l'empire romain ; mais peut-être
1. Un dérivé toutefois est attesté avec le t; Isidore de Séville donne la forme badare.
Georges Mohl a-t-il, en revanche, exagéré quelque peu* l'importance des influences italiques attestées par les parlers romans actuels.
Si on peut raisonnablement songer à réparer par la sémantique un accroc fait à la phonétique dans une étymologie qui s'annonce comme très probable, encore ne faut-il pas violenter ouvertement les lois phoniques. Ainsi, pour le verbe «aller», il a pu paraître séduisant naguère aux linguistes, qui ignoraient encore la rigueur des lois phonétiques, de ramener à une unité d'origine l'italien andare et l'espagnol andar, le provençal ajiar, le français aller. Mais aujourd'hui, après une trentaine d'années d'eiTorts stériles, la tentative semble bien condamnée, les diverses modifications supposées pour rattacher chacune de ces formes à ambulare étant dans chaque langue, suivant l'expression de Gaston Paris, diversement mais également exceptionnelles — donc inadmissibles. Andare^ anar et a//ersont trois racines différentes et irréductibles 2, et le latin ambulare ne paraît avoir vécu que dans le français ambler et diverses formes dialectales (Frioul, etc.), imbla, umbla, etc. — Les croisements de racines ne doivent être admis qu'avec une grande circonspection.