CHAPITRE VI
LA CONCEPTION CRITICISTE
La conception de la philosophie par le criticisme ne diffère pas beaucoup^ dans ses traits essentiels, de celle développée par les positivistes et les évolutionnistes. Les trois systèmes accueillent également bien certaines erreurs de méthode qui leur viennent du chef de l'ancienne métaphysique. Il est facile de s'en convaincre en examinant les idées ayant cours à ce sujet dans l'école critique. Le prototype s'en retrouve chez Kant.
« La philosophie, dit celui-ci, est un système de connaissances universelles formé de notions abstraites. Elle a pour but le passage de notre entendement de la connaissance sensible à la connaissance suprasensible. » Les disciples de Kant ont changé les termes, ils n'ont pas modifié le sens de cette définition qui restera, à bon droit, classique. Ils persistent à concevoir la philosophie comme science universelle, et comme science active usant largement de Thypothèse, allant à la découverte d'un monde nouveau situé au delà de Texpérience
sensible. Le suprasensible atteint par la raison s'appuyant sur l'expérience, c'est, pour Kant, Dieu, la liberté et l'immortalité; et, pour les épigones de Kant aussi bien que pour les positivistes et les évolutionnistes, c'est l'Inconnaissable, la nécessité, révolution ou le changement perpétuel. Mais chez l'un comme chez les autres, c'estr«/?mn, le rêve du philosophe, l'hypothèse permanente ou invérifiable. Quant à ceux, peu nombreux encore, qui, dans le prétendu suprasensible, n'aperçoivent qu'une simple page blanche au livre de la science, ils n'appartiennent à aucune des écoles modernes en philosophie. Cependant, seuls peut-être, ils ne confondent pas la philosophie avec la science, puisque, seuls, ils tiennent la première pour une chose qui n'existe que de nom, une création intellectuelle future. On prend une peine inutile à combattre la formule de Kant, en affirmant que nul chemin ne conduit de l'expérience à ïa prioîi. Une telle objection ne vaudrait que s'il s'agissait d'espèces différentes d'un genre unique. Mais puisque l'expérience et Va priori expriment des idées ayant atteint le suprême degré de généralité, leur opposition se résout en un vain jeu de l'esprit. L'illusion consiste à ne pas voir la synonymie parfaite de ces deux termes. A l'exemple de tous les métaphysiciens, Kant ne comprit pas que de l'expérience à Va priori le passage était du même au même. Les positivistes et les évolutionnistes s'abusent d'ailleurs beaucoup sur la véritable portée de leur désaccord avec le chef de l'école critique. En tout cas, ils exagèrent singulièrement l'importance des dissentiments qui les séparent de son apriorisme plus verbal que réel.
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D'autre part, et cela est significatif, les derniers partisans de Tautoniorphisme religieux considèrent le criticisme comme un adversaire au moins aussi redoutable que le positivisme. Les spiritualistes ne pardonnent pas à récole critique son scepticisme et son sensualisme, tout ce qui la rapproche du matérialisme, tout ce qui la range dans la grande famille métaphysique et réloigne de la grande famille théologique. Et comme le criticisme, aujourd'hui aussi répandu que le matérialisme, semble même beaucoup plus à la mode, on en fait volontiers le bouc émissaire de la métaphysique.
Mais souvent les gens acculés à la dernière extrémité frappent juste: ils trouvent, en un effort désespéré qui les découvre impitoyablement eux-mêmes, la défaillance cachée de l'adversaire. « L'idéalisme critique de Kant et de ses successeurs supprime la science », — ce cri de détresse soudaine parcourt les rangs de l'extrême droite philosophique et rallie les défenseurs des vieilles croyances, affolés par les triomphes récents des nouvelles écoles. Ce reproche est des plus mérités, en effet, mais il n'atteint le criticisme que dans la mesure même où l'on peut l'adresser aux positivistes et aux évolulionnistes.
L'action directe exercée par l'état fragmentaire des études scientifiques sur les intelligences disposées à en faire la synthèse prématurée, explique la réaction des tendances généralisa tri ces contre l'esprit d'observation. C'est encore en vertu d'une loi particulière dérivant de la loi générale que la philosophie hypothétique prend trois directions déterminées et tend, par chacune, à
réaliser Tunité dernière des phénomènes. Mais ni l'idéalisme critique, ni aucune autre forme de la métaphysique ne suppriment toute la science. La philosophie ne peut verser dans cette erreur, sous peine de redevenir immédiatement une pure théologie.
On fait souvent un autre reproche aux idéalistes et aux criticistes. On dit que le subjectivisme préconçu de certaines idées générales conduit ces philosophes au subjectivisme des lois de la pensée et, par suite, au subjectivisme irrémédiable de la science. Par là ils aboutiraient à Tantique conclusion que les modernes n'osent plus affirmer dans les termes de Fancienne scolastique — équivalence de l'analyse du sujet (microcosme) et de la connaissance du monde (macrocosme) — mais qui ne s'en impose pas moins à tous les esprits logiques. Ce reproche repose sur un malentendu évident. L'erreur psychologique n'engendre pas la conception philosophique; au contraire, elle en dérive; ce que prouve l'histoire des doctrines idéalistes, où la pseudoconclusion précéda toujours la pseudo- prémisse.
Kant affirme encore formellement l'excellence et l'utilité de la philosophie « non comme doctrine, mais seulement comme critique^ pour prévenir les faux pas du jugement [lapsus judicii) dans l'usage du petit nombre de concepts purs que nous fournit l'entendement ». Dans cette fonction seulement, « bien que son utilité y soit négative, elle se présente avec toute sa pénétration et toute son habileté d'examen ' ». Mais les criticistes se contredisent fréquemment, et ils ne se